Philémon, Fragm. èdit. Didot, p
TVCHÉ ET L'iDÉE DE HASARD 97
quelques esprits d'élite. L'une des plus remarquables était la résignation calme dans le malheur, la soumission muette aux décisions du pouvoir qui régit toutes choses. Les stoïciens voulaient que l'homme s'aguerrit contre l'infortune en se faisant à l'avance un cœur inaccessible aux désirs et à la crainte. Le vulgaire n'allait pas aussi loin ; il ne cherchait pas à refaire l'âme humaine en réprimant en elle les passions les plus légitimes; il ne s'enlevait pas à l'avance la faculté de sentir afin de rester inébranlable ; mais la pensée constante de la Fortune méchante et jalouse, planant sans cesse au-dessus de nous, produisait en lui, simplement et sans effort, ces dispositions auxquelles les philosophes n'arrivaient qu'en violentant leur nature ; elle habituait les âmes à l'idée du malheur, et, tout en cherchant à l'éviter, quand il était venu on le supportait avec courage, comme une chose naturelle et attendue depuis longtemps. Pascal admire beaucoup la fermeté d'Épictète et ses paroles résignées : « Ne dites « jamais j'ai perdu cela, dites plutôt je l'ai rendu. Mon fils « est mort, je l'ai rendu; ma femme est morte, je l'ai renie due. Ainsi des biens et de tout le reste l ». Cette forme toute chrétienne de la résignation, le moins stoïcien des poètes, Ménandre, l'avait, avant Epictète, â peu près trouvée : « 0 homme, dit-il, ne gémis pas, ne t'afflige pas en vain: « richesses, femme, famille nombreuse, tu as tout perdu ? « Ce n'était qu'un prêt de la Fortune 2. »
Si les Grecs se soumettaient avec cette résignation facile et simple aux décisions de la Fortune n'est-ce pas que la Fortune put être pour eux quelquefois autre chose qu'une
1. Pascal (Entretien avec M. de Sacy). — Epictète, 'Eyyjtp., 11.