‹ Étude sur la déesse grecque TychéChapitre 78 sur 185 · Physique. II, cli. IV, 4, ,r · texte numérisé non relu

Physique. II, cli. IV, 4, ,r

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Ions, parmi ses prédécesseurs, n'ignorent pas absolument le hasard; quelques-uns, comme il en fait finement la remarque pour les mettre en contradiction avec eux-mêmes, s'en servent pour expliquer des choses dont leur système est impuissant à rendre raison. « Cependant eux-mêmes (les « anciens philosophes) se servent de la fortune et du hasard. « Ainsi Empédocle dit que l'air ne se sépare pas toujours « (des autres éléments) en montant en haut, mais n'im- « porte comment (ct:w; av tlt/yj). En effet, dans son exposé de « la formation du monde, il dit : car il arrive que l'air court « ainsi; niais souvent il court autrement. Il dit aussi que « les parties des animaux sont pour la plupart le produit « de la fortune et du hasard (Stcwç av w/yj). » l L'Amour et la Haine, les deux forces motrices qu'Empédocle suppose pour expliquer le mouvement de la matière et la réunion et la séparation des quatre éléments, sont insuffisantes à rendre compte de tout 2. L'Amour attire les unes vers les autres les particules qui ont entre elles de l'affinité, mais leur réunion devrait en outre, pour qu'un être harmonique et complet put en sortir, se faire d'après certaines proportions, suivant des lois déterminées, dont Empédocle ne dit rien, et auxquelles il ne semble même pas avoir songé. On le voit d'après la manière dont il explique la formation des animaux et celle de l'homme. A l'origine, les membres des animaux sortirent séparément de la terre ; l'amour les réunit ensuite, mais tous ne se convenaient pas; de là naquirent les monstres, la race des taureaux à face humaine par exemple (@ouysvyj àvepezotoca) qui périrent parce qu'ils étaient mal constitués pour vivre; les seuls êtres qui survécurent furent ceux dont le hasard assembla les membres suivant certaines conditions indispensables à leur existence. De même les hommes furent à l'origine un composé informe (o5Xo<puetç tu-îcoi) de terre et d'eau, vomi par des feux souterrains : « On ne voyait pas

1. Physique, II, cli. IV, 6. La même critique se retrouve ailleurs, de Gen. et Comipt. Il, 6.

2. Voir sur ce point Zeller, Philosophie des Grecs, trad. Boutroux II, p. 221,

«encore en eux l'assemblage gracieux des membres; ils « n'avaient pas de voix, et l'on ne distinguait aucune des « parties qui caractérisent le corps humain ». Ce n'est que petit à petit que ces ébauches rudimentaires firent place à des êtres que le hasard doua d'organes appropriés à la vie. Le hasard joue donc un rôle dans la naissance des animaux et des hommes l ; bien plus, il est la cause non seulement des monstres disparus, mais aussi des êtres qui ont pu vivre, qui vivent encore et se reproduisent toujours les mêmes tels que nous les voyons ; et ainsi Empédocle attribue au hasard non seulement les accidents qui ont pu se manifester dans l'enfantement des êtres, mais encore des faits réguliers et permanents et ce qui aujourd'hui parait être la règle et la loi.

Il y a là une contradiction évidente entre la nature du hasard et les effets que lui prête le philosophe. Mais elle s'explique précisément par ce fait qu' Empédocle n'a attaché à l'action du hasard qu'une importance médiocre et qu'il a par cela même négligé d'en étudier et d'en définir les caractères. Il n'a eu recours à lui que dans des cas particuliers, dans des faits isolés; il le laisse complètement de côté quand il s'agit de tracer les grandes lignes de son système, et là c'est un principe tout contraire qu'il appelle à son aide quand il est à court de raisons logiques. L'Amour et la Haine, dit-il, sont les causes du monde. L'Amour tend à unir les quatre éléments, eau, terre, air et feu, et il agit sur eux jusqu'à ce que leur union soit complète. Le monde alors prend la forme d'une sphère, où le mélange des éléments est absolu. Mais peu après, le principe de la Haine se développe et sépare de nouveau les éléments; le monde tel que nous le voyons, commence à se former, et à son tour la Haine

1. Aristote aurait pu citer encore mi autre exemple de ces contradictions de l'ancienne physique. Diogène d'Apollonie, qui prenait pour principe l'air, expliquait l'inclinaison du pôle nord par rapport à la surface de la terre par le hasard, i- toO kùto/mctou. 11 pensait qu'a l'origine le pôle nord avait été perpendiculaire au-dessus de la surface de la terre (Zeller, Philosophie des Gr.3 traduct. Boutroux t. I, p. -2(i7.

exerce son action jusqu'à ce que la séparation des éléments soit achevée. Les éléments séparés sont de nouveau réunis par l'Amour, le sphérus se reforme, et ainsi de suite éternellement. Le monde passe par des périodes régulières successives, et cette série de transformations n'est et ne sera jamais interrompue.

Sans parler des autres difficultés que soulève ce système, on pouvait demander à Empédocle pourquoi, lorsque l'Amour a mélangé d'une manière parfaite les quatre éléments, on voit se développer dans le sphérus le principe de la Haine. D'où vient cette impulsion nouvelle et en sens contraire qui remet tout en question et change la face des choses? 1 Puisque Empédocle tait intervenir ailleurs le hasard clans la production de phénomènes qui ont un caractère constant, rien ne l'empêchait de l'invoquer encore ici; son système y eût gagné en unité. Mais il ne le fait pas. Le triomphe alternatif de l'Amour et de la Haine est dû, dit-il, à la Nécessité ; l'Amour et la Haine ont fait entre eux un serment aux hases inébranlables (Vaoctù; cpy.oc) qui assure la périodicité des transformations du monde. Si la réponse est d'un poète plutôt que d'un philosophe, elle prouve du moins que le hasard ne tient dans sa cosmogonie qu'une place tout à fait accessoire, qu'il n'y a songé qu'en passant; le hasard n'est pas pour lui quelque chose d'objectif, de réel, mêlé comme l'Amour et la

1. Ce système soulève une autre difficulté. En admettant qu'Empédocle eût pu donner une raison logique du développement de la Haine dans le Sphérus une fois formé, il n'en est pas moins vrai qu'à un certain moment, dans la période qui succède au Sphérus, l'équilibre tend à s'établir entre les efforts contraires de la Haine et de l'Amour ; à mesure que cet équilibre s'établit, le mouvement du monde doit se ralentir; il doit cesser tout à fait quand l'équilibre est absolu. Mais pourquoi cet équilibre est- il rompu? Quel est le doigt qui met de nouveau en branle tout le système et fait pencher la balance pour l'une des deux forces en présence et réduites toutes les deux à l'immobilité? C'est ici surtout que le hasard trouverait son emploi, si Empédocle eût voulu en faire une cause motrice. Qu'une particule en effet, une seule particule du cosmos équilibré, se déplace par l'effet d'une cause fortuite, et le circulus éternel du monde n'est pas interrompu. Il est vrai que ce déplacement fortuit de la particule aurait un caractère constant, ce qui s'exclut absolument. Mais cette objection n'a pas empêché Empédocle d'invoquer le hasard pour la formation des êtres, dont la constitution présente aussi des caractères constants.

Haine à la substance du monde et déterminant son mouvement. Il n'est pour lui. comme pour nous, qu'une chose subjective, un aveu indirect d'une science imparfaite, qui ne peut rendre raison de tout.

Aristote cite encore, parmi les philosophes qui ont fait usage du hasard, l'école atomis tique, directement dérivée de celle d'Empédocle. « Il va des philosophes qui donnent le « hasard V; vù-Spzxov pour cause du ciel tel que nous le « voyons et de toutes les parties du monde ; du hasard

ù.-.z -y.j-.:[j.i-.zj\ viennent le tourbillon et aussi le mouvement « qui a réparti les éléments et les a mis dans l'ordre où ils « sont. Il est vraiment admirable de les entendre dire que. « dans la naissance des animaux et des plantes, la fortune

-y/j[ n'est pour rien, que leur cause c'est la Nature ou « l'Intelligence l, ou quelque chose de pareil, parce que k d'un germe il ne naît pas n'importe quoi, mais que de tel (( g-erme nait un olivier, de tel autre un homme. — mais que. « pour le ciel et les choses les plus divines parmi celles que « nous voyons, c'est le hasard qui en est l'auteur, et qu'il n'y « a pour eux aucune cause semblable à celle qui a produit « les animaux et les plantes ». 2 Cette opinion prêtée par Aristote à Démocrite et aux: atomistes est en effet étonnante. Mais ne pourrait-on pas retourner sa phrase contre lui? Comment les atomistes. s'ils excluent le hasard de l'organisation des animaux et des plantes, peuvent-ils l'invoquer pour la formation de l'Univers? Comment admettraient-ils

1. Anaxagore est ici mis à cùté Je Démocrite par Aristote. sans doute parce que sou vous est considéré comme une force organisatrice du monde, sans personnalité encore bien nette, et qu'il joue le même rôle que la Nécessité de Démocrite. Mais Anaxagore n'a pas recours au hasard pour expliquer les choses, comme pourrait le faire croire le reste de la citation. Anaxagore trouvait que la fortune est une chose insaisissable pour la raison humaine, £5>ïAoi xfcix» b/9f \v/ifi[t&. C'est probablement à lui que se rapporte le passage de la Physiqu- II. ch. IX, 1U . « 11 y a des philosophes qui considèrent la fortune comme une cause il est vrai, mais comme une cause impénétrable à l'intelligence humaine y./jz-ji-vjr. oiovoist), comme si c'était quelque chose de divin et de réservé aux démons, ws Sûôv ri 'y>;z (vi rû^»j)xai oxifiovttàrapov.

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