Philosophie des Grecs, trad. Boutroux II, p. 304, sqq
2. Dans cette discussion sur le hasard dans Démocrite, nous ne faisons que suivre M. E. Zeller, Philosophie des Grecs, Trad. Boutroux II, p. 304 sqq.
la pesanteur des atomes; c'est elle qui est la cause de leur mouvement primordial, de leur rencontre, de leurs combinaisons multiples, c'est-à-dire de la formation de tout ce qui existe, et il n'y a pas dans ce système la moindre place pour le hasard. Quant à l'origine même du mouvement des atomes, à son commencement, les atomes étant conçus comme éternels, Démocrite « refusait d'en indiquer la cause, car on ne « peut dériver d'autre chose ce qui est sans commencement et « infini. Aristote a pu, pour ce motif, reprocher aux Atomistes « de n'avoir pas recherché suffisamment la cause du mouce vement; mais c'est aller trop loin que de prétendre qu'ils « ont attribué ce mouvement au hasard » l.
Celui qui introduisit le hasard dans le système atomislique fut Epicure. C'est lui qui imagina cette fameuse déclinaison des atomes, pour laquelle il n'apportait aucune cause raisonnable, et qui enlevait à la théorie des fondateurs de l'école son unité et sa rigueur logique. Avec la déclinaison, la fortune eut une place dans le système ; c'est elle et non plus la pesanteur qui présida à la rencontre des éléments du monde, à leurs combinaisons, et, en ce sens, on pouvait dire que les Epicuriens faisaient naître le monde du hasard. Epicure, par cette hypothèse gratuite, voulait éviter le déterminisme, conséquence forcée du système de Démocrite. Cette force inconnue qui pouvait se soustraire aux lois de la nécessité se retrouvait dans l'homme sous la forme de la liberté. Nous n'avons pas à examiner ici ce que valait cette théorie et si elle sauvait bien notre indépendance; ce qui nous intéresse surtout, c'est de voir s'exprimer nettement, dans un système philosophique, les, tendances générales de l'époque où vivait son auteur. Ces tendances furent-elles sans influence sur l'hypothèse d'Epicure? .N'est-ce pas d'elles, en partie, aussi bien que du désir de sauvegarder notre liberté.
1. Xeller> passage cité et les notes. Dans la vie pratique, Démocrite excluait également la fortune : x'-jdpwxoi TJ/r,i ïïî)',)/.o'j i-)'j.-'j:j-') npô'jxttv iSir;; xSo-j/.iys. B«ià
Ecloffi dth., en. 7.
qu'elle esl sortie? En tous cas. elle leur dut peut-être son succès. La théorie physique d'Epicure fut avidement acceptée, non seulement parce qu'elle aboutissait à des conséquences morales dont s'accommodaient l'incrédulité et l'égoïsme de cette époque relâchée, mais parce qu'elle paraissait très claire et très facile à saisir : or. elle paraissait telle parce que déjà, d'autre part, les esprits étaient imbus de la croyance à la Fortune, et que les contradictions ou les absurdités qui nous choquent aujourd'hui dans le système ne pouvaient être aperçues d'un siècle habitué à résoudre par le hasard tous les problèmes de la vie humaine.
En résumé, l'ancienne physique n'avait fait du hasard qu'un usage très rare, et c'est surtout dans Empédocle que nous le rencontrons; là-mème, il n'a pas encore le caractère plus nettement objectif que lui donne plus tard Epicure, en modifiant d'une manière assez malheureuse la doctrine de Dcmocrite.
Avant Epicure, Aristote avait étudié le hasard et en avait déterminé les caractères ; mais il se place à un point de vue tout autre que celui de ses prédécesseurs. Pour la plupart des philosophes naturalistes, l'être véritable c'est la matière, quelle que soit d'ailleurs l'essence qu'ils lui prêtent, qu'ils en fassent un élément terreux, igné ou d'une autre nature. Les formes que revêt ensuite cette matière, globe terrestre, soleil, êtres vivants, ne sont que l'accessoire. Ce n'est pas pour ces objets divers que la matière existe; ils sont sortis d'elle, voilà tout; il aurait pu tout aussi bien en sortir autre chose, si elle avait eu en elle des causes de mouvement différentes de celles qu'elle contient. Le monde n'est fait que pour la matière, pour permettre à la nécessité qui la régit de se manifester, bien plutôt que la matière n'existe pour le monde. Ces philosophes concevaient les choses, dit Aristote, « comme quelqu'un qui prétendrait que la muraille a été « nécessairement construite, parce que les corps graves étant « naturellement portés en bas et les corps légers à la surce face, les pierres du mur et les fondements qu'elles forment
« ont dû être mis en bas, tandis que la terre, qui est plus légère, a été mise en haut, et que les bois, qui sont les par- « ties les plus légères de toutes, sont à l'extérieur » *. En d'autres termes, le monde n'est pas une fin voulue par la matière, il n'en est que le produit nécessaire; la nature s'est combinée sans y être déterminée par une cause finale. L'absence de cause //V//?dans les évolutions du monde et la prédominance de la cause efficiente sont en effet un caractère commun à toute l'ancienne physique. Anaxagore seul, frappé de l'ordre de l'univers, a entrevu la cause finale; son Intelligence en est une preuve ; mais il n'a fait que l'entrevoir, et l'hypothèse féconde qu'il avait conçue est le plus souvent reléguée par lui tout à fait au second plan.
L'idée de cause finale occupe au contraire une place des plus importantes dans la théorie physique d'Aristote. A ses yeux, pour reprendre sa comparaison, le mur n'est pas fait pour les matériaux, quoiqu'il ne puisse exister sans eux; il a une autre fin, qui est de protéger ce que la maison renferme 2. Le monde, comme la muraille, a sa fin particulière, et la matière n'est là que pour lui donner le moyen d'y atteindre. Le mouvement éternel « qui anime comme une sorte de vie « tous les êtres formés par la nature » 3, le conduit, l'emporte vers cette fin, et cette fin dans les idées d'Aristote. c'est le divin, c'est Dieu lui-même; le monde n'est pas suspendu à Dieu comme à sa cause efficiente : il gravite vers lui comme vers sa cause finale, ('/est de là qu'il faut partir pour comprendre la théorie du hasard exposée dans la Physique. Dans ce mouvement universel des choses vers leur fin. il \ a une exception : c'est celle qui provient du hasard. Avant d'aller plus loin, Aristote essaye de prouver l'existence du hasard 4. Quelques philosophes, dit-il, le nient ' . Mais 1»> con-
1. Physiq , II, chap. ix, 2. Trad. Barth. Saint-Hilaire. •2. Physique, II, ch. :\\ '■'>.
3. (ô xïvjjecg ail r,-i /yi scîi svtch, /j.\ tout' s/jj-j-j-'-j xcd $izxueto-.
StV, tHOV ÇWfl TU" OVGX ZOÏi f>Û<7ît ffUV£<7TW5l ffSslV. (P/tl/S l'J t'.C , VIII, 1, 1).