Jùid., II, ch, iv. 12 trad, Barth. Saint-IIilaire
rie (les causes, nous n'en tirons d'autre conclusion que notre propre ignorance '. Aux yeux d'Aristote, le hasard n'est pas quelque chose de purement subjectif. Pour lui, il y a, outre notre ignorance, de l'indétermination réelle due à l'imperfection de ce monde, à la présence et à la résistance de la matière pour ce qui regarde le monde physique2; et, pour ce qui regarde l'homme et sa destinée, à un nombre infini d'accidents dont l'origine est impénétrable pour la raison humaine.
Il n'y a pas à s'étonner, quand on voit un esprit comme Aristote donner une réalité au hasard parmi les causes du monde, que le vulgaire ait divinisé cet être chimérique. On ne peut dire assurément que le traité de la Physique ait aidé en quoi que ce soit au développement de cette erreur. Mais on ne pourrait prétendre la même chose de la philosophie d'Epicure. L'épicurisme, en effet, ne fut pas seulement un système philosophique, ce fut une secte qui compta des adhérents innombrables et enthousiastes répandant par toute la Grèce les idées du maître; et le vulgaire lui-même put s'imprégner insensiblement et indirectement de la doctrine au spectacle des pièces de l'ami du philosophe, Ménandre, et de tous les poètes de la comédie nouvelle. Bien que, pour son compte personnel, Epicure fût d'avis que les sages sont indépendants de Tyché. 3 on ne peut nier que son mépris des divinités traditionnelles
1. Il importe que l'homme « brisant les idoles, méprisant les vains mots, s'arrachant aux superstitions, ne voie dans la fortune et le hasard qu'un ensemble de causes qu'il doit s'appliquer à pénétrer et à mépriser... » (Nourrisson, Essai sio' Alexandre Aphrodisias, p. 13).
2. On peut rapprocher de cette théorie ce que dit Platon, Lois, X ch.S, sur les deux âmes du monde, l'une bienfaisante et ordonnatrice, l'autre mauvaise et à laquelle est dû tout ce qui dans le monde est fait avec déraison et désordre (/mhiixws -i /m v.-v:/-'j>:). Cf. aussi la théorie exposée dans le Ti»iee, où, à côté do la cause divine et sage, Platon en reconnaît une seconde, aveugle er puissante, qu'il appelle la nécessité.
3. ¥>ï'j./iv. l'j-.^t xûyyi Ttocps/i.itiTtTîi, -■>■ '-; fièytazst vj.\ xupiwraTa loyiephi Suôxr,xs \/-j--j. :vj piov xxi ïuvô^fl jfpôvov], (Stobée, Ed. Eth., ch. Vil.) — Diogène le Cynique exprimait aussi â sa manière celte impuissance de la Fortune contre le sage : Atoysvv), ssv] vo/u'Çîtv ôpscv ~r,j ~j//:j svopouoûsav gcurû xxl /syou?9cv
<V çù ovvocfixt ■>7.'i::.<:j r.vvx i\,--r-r y/., » (Stobée. ibid.)
et ses théories sur l'origine du monde n'aient fortifié les idées de la foule. Aussi voyons-nous cette époque d'impiété et d'athéisme exagérer encore l'influence que Bémothène avait attribuée à la Fortune. A côté de la Fortune, Démosthène nommait encore les dieux; pour la comédie nouvelle, elle est la seule divinité, la véritable reine du monde. Bien plus, cette Tyché même qu'on adore comme une négation de la Providence, semble parfois insuffisante à exprimer l'incrédulité des générations nouvelles; elle finit par paraître, elle aussi, trop réservée, trop sage, trop régulière, trop semblable aux dieux dont on ne voulait plus. Le hasard qu'elle représentait lui est alors opposé à son tour comme quelque chose de plus incertain encore s'il est possible, et est érigé en sa place comme une divinité universelle dans le ciel d'où on la fait déchoir : « Non, nous « n'admettons pas de déesse Tyché; elle n'existe pas, il « n'y a que le hasard, ce qui se produit pour chacun, n'im- « porte comment. C'est lui qu'on appelle Tyché l. »
Le stoïcisme, qui fut une réaction contre les mœurs relâchées, l'insouciance, la mollesse et l'athéisme de la Grèce après Alexandre , réagit naturellement aussi contre la croyance à la Fortune. La morale de cette école et sa théologie étaient également inconciliables avec les idées de la foule sur la capricieuse déesse, et, tout en l'admettant, les stoïciens réduisaient à rien son influence sur le bonheur de l'homme, et en général sur la destinée humaine. Partant de ce principe qu'il n'y a de bien que ce qui est honnête, de mal que ce qui est honteux, ils regardèrent comme indifférent tout ce qui n'était ni l'un ni l'autre et confondirent le bonheur avec la vertu 2. Or, pour eux, la vertu consistait