Pendant les Saturnales
4. Sènèque, de Providentiel, I, 5. Sibi ilhim prœparat. D'après les stoïciens, les âmes, après la conflagration du monde, devaient rentrer dans le sein de Dieu. (Diog-ène Laerte. VII, p. 193, édit. Didot.)
de la Fortune n'est pas plus admissible qu'avec la Providence de Platon.
Il ne nous est guère possible de mesurer l'influence du stoïcisme dans les premiers temps où il parut. Mais les grands efforts de volonté qu'il exigeait de ses adeptes tendent à faire croire qu'elle dut être d'abord assez restreinte '. En tous cas, il mit assez longtemps à pénétrer dans le monde romain, et ce n'est que bon nombre d'années après son fondateur qu'on le voit fleurir à Rome. La foule put donc échapper d'abord à son action salutaire, et l'on peut admettre que les esprits d'élite furent les seuls à la ressentir. Cependant, même sur ceux-ci, son influence fut loin d'être toute puissante et d'effacer les derniers vestiges de cette superstitieuse croyance à la Fortune. On peut en juger par le plus grand des historiens grecs qui parurent après Thucydide, par Polybe. D'une grande naissance, doué de talents politiques et militaires qui lui valurent d'être mis à la tète des affaires de son pays par ses compatriotes d'abord, et ensuite par les Romains quand ils eurent fait de la Grèce une province de leur empire ; nourri de toutes les œuvres philosophiques et historiques qui avaient paru avant lui ; mis en contact avec les mœurs, les choses, les idées, les hommes les plus divers par un long séjour à Rome en qualité d'otage et par de nombreux voyages en Gaule, en Espagne, en Afrique, en Egypte et même sur l'Atlantique, Polybe se trouvait placé dans des conditions exceptionnellement favorables, bien propres à développer en lui Fesprit philosophique et scientifique et à le défaire des erreurs et des préjugés qui avaient cours communément à son époque. L'un de ces préjugés cependant a résisté à tant d'actions diverses, et c'est avec une véritable surprise qu'on voit cet historien d'un
1. La condition sociale ou l'origine des premiers représentants du stoïcisme furent peut-être pour quelque chose dans la difficulté qu'il eut d'abord a se répandre. Cléanthe était une manière de porteur d'eau ; Zenon semble avoir été phénicien ; et Timon appelait les philosophes du Portique une nuée de gueux. Sous Auguste, c'est aussi par de's gens de basse condition ou par des insensés qu'Horace fait prêcher dans les rues de Rome la doctrine stoïcienne {Satires. II, 3.)
sens pratique si ferme, d'une pénétration si grande quand il s'agit de découvrir et d'exposer les causes générales ou particulières des faits, parler à chaque instant de la Fortune, et la considérer comme une des forces principales qui régissent le cours des événements.
Chez lui, nous la retrouvons d'abord avec tous les caractères qu'on lui connaît déjà. C'est un être incertain l, volag-e, capricieux-, jaloux même de ceux qu'il favorise, et leur ravissant bientôt la gloire ou les bienfaits dont elle les a comblés 2. Elle est donc, dans Polybe, à peu près ce qu'elle avait été avant lui. Cependant il est évident qu'il cherche, à l'encontre du vulgaire, à réduire son rôle le plus possible, à déterminer exactement les limites en dehors desquelles l'historien ne doit pas l'admettre. « Pour moi, dit-il, je veux « maintenant m'expliquer clairement sur ce point (sur l'in- « tervention de la Fortune), autant que me le permet le « caractère de l'histoire que j'écris. Dans les choses où il « nous est difficile ou impossible, car nous ne sommes que « des hommes, de saisir une cause, on peut, quand on est « embarrassé, recourir à un dieu et à la Fortune pour les « leur attribuer. C'est le cas pour des pluies et des ondées a extraordinaires et continuelles, ou au contraire pour des « sécheresses et des gelées qui font périr les fruits de la « terre ; de même aussi pour des maladies pestilentielles qui « ne finissent pas et pour d'autres choses semblables, dont « il n'est pas aisé de découvrir la cause. Dans ces occasions, « nous avons raison de nous conformer à l'opinion générale, « et, ne sachant que faire, de supplier la divinité, de lui « sacrifier pour la fléchir, d'envoyer consulter les dieux
1. Je ne trouve pas, dans l'œuvre de Polybe, d'endroit où la Fortune soit nette* ment donnée comme étant une divinité personnelle et vivante. Mais il est évident, d'après l'impression générale qui résulte de la lecture, que la Fortune n'est pas seulement pouf lui un être abstrait, et qu'il la personnifie. Il réunit souvent les deux termes Oïi; et zJyr, pour indiquer une intervention divine. Voir notamment XXXVII, 4, 2. — Nous indiquons les passages de Polvbe d'après l'édition Didot.
■i. On n'a qu'à ouvrir- l'histoire de Polybe pour y trouver à chaque page des exemples de l'inconstance de la Fortune. Il serait trop long de citer les pas-;
« Mais dans les choses où l'on peut trouver la cause, le « pourquoi, il me semble qu'il n'est pas nécessaire de recou- « rir à la divinité. » l — Il ne manque pas d'appliquer son principe quand l'occasion s'en présente, et ce n'est pas seulement à propos des phénomènes naturels qu'il s'en sert, comme pourrait le faire croire ce passage. Notamment quand il juge les personnages qui se sont fait un nom dans l'histoire, il semble prendre à tâche d'exclure de leur vie toute influence de la Fortune. « Tous les autres auteurs nous le « dépeignent (Scipion l'Africain) comme un homme favorisé « de la Fortune, dontles entreprises la plupart du temps réus- « sissaient contre la raison et grâce au hasard. Ils se figurent « que les hommes de ce genre sont plus divins et plus di- « gnes d'admiration que ceux que la raison conduit en toutes « choses. Ils ne voient pas que, dans ce dont nous parlons,. « le louable n'est pas la même chose que Vheureux. Le « second arrive à n'importe qui, mais le premier appartient « en propre aux hommes supérieurs par leur raison et leur « intelligence. Ce sont eux qu'il faut regarder comme tout à « fait divins, comme tout à fait chéris des dieux. » 2 — « On « peut dire que la Fortune ne contribuait que fort peu à son «bonheur (de Flamininus). Il en était surtout redevable à « la prudence avec laquelle il conduisait toutes ses entrece prises... » 3. La même observation se répète à propos d'Eumène 4, d'Hiéron de Syracuse, '' et d'autres encore 6. Ne semble-t-il pas qu'on entend ici un écho de cette morale stoïcienne qui fait dépendre toute la grandeur de l'homme de lui seul? Polybe se refuse à voir la main de la Fortune même dans des événements où l'accidentel, par exemple une tempête qui s'élève tout à coup, est venu renverser la face des