‹ Étude sur la déesse grecque TychéChapitre 91 sur 185 · Livre I · texte numérisé non relu

Livre I

'J. Voir en particulier livr. I, 63, 8, sqq; XV. 34 ; XVIII, 11, 4,

LE ttASARD DANS LA PHILOSOPHIE GRECQLE 129

« leur profit 11 faut convenir que la meilleure école pour

- apprendre à bien diriger sa vie est l'expérience qu'on c« tire de l'histoire des faits. Seule, en effet, l'histoire nous <■ donne le moyen, sans inquiétude et sans péril pour nous « mêmes, de juger de ce que nous avons de meilleur à « faire. » l Est-ce la fortune ou est-ce la prudence de Xantippe qui est cause de la défaite de Régulus? Si Ton accepte la première de ces raisons, la circonspection que Polybe recommande au général court grand risque d'être inutile. et sa leçon est à peu près perdue. Ne s'en aperçoit-il pas? Ou bien veut-il. en historien trop scrupuleux, n'oublier aucune des causes qui peuvent expliquer les événements, même celles qui lui semblent mauvaises, sauf à les rejeter ensuite, pour ne pas mériter le reproche qu'il adressait tout à l'heure aux autres? Il ne faut voir là peut-être, comme nous le disions plus haut, que la raison de l'historien, réagissant après coup contre un entraînement que les idées, les croyances, le langage de tous ceux qui l'entouraient, rendaient presque inévitable.

Mais si Polybe restreint le rôle de la fortune quand il s'agit des faits particuliers et des détails de l'histoire, il y ;i chez lui une tendance à lui donner, au contraire, plus d'importance, quand il s'agit de la marche générale des événements. Il se distingue en cela de Thucydide, qui explique surtout par elle les menus accidents qui déroutent la prévoyance humaine. Il en fait une puissance d'un caractère plus large, embrassant dans son action de vastes ensembles de faits réunis entre eux par des liens plus ou moins nécessaires. Cela le conduit nécessairement à atténuer en elle ce caractère de hasard et d'incertitude que lui prêtait le vulgaire. Pour Polybe, la fortune n'agit pas sans réflexion et

1. Liv. I, ch. 35. Cf. des exemples de contradictions analogues : XV, 16,6; et V. 2(3, 1^ : « Ordinairement, et surtout dans les cours des rois, la fortune (o< xatpoi) se joue des hommes. » Pourquoi plus souvent dans les cours des rois qu'ailleurs? Pour des raisons très simples qui sont impliquées dans la remarque même de l'auteur, et qui précisément rendent inutile l'intervention de la fortune.

par pur caprice. Dans ces revirements qui nous étonnent et que nous ne pouvons comprendre, elle se propose un but; elle mûrit ses projets à l'avance et combine les moyens les plus propres à les réaliser. Elle a, comme l'historien luimême, des vues d'ensemble. « Gomme la fortune a fait pente cher presque toutes les affaires du monde d'un seul côté « et les a forcées de concourir toutes à un seul et même but « (la soumission de l'univers aux Romains), ainsi je ramas- <( serai pour les lecteurs, sous un seul point de vue, les « moyens dont elle s'est servie pour l'exécution de ce des- « sein. )> 1 Si Polybe écrit une histoire générale, c'est que les histoires particulières lui semblent précisément insuffisantes pour faire sentir au lecteur cet enchaînement des faits auxquels la fortune préside, et qui fait la véritable unité de l'histoire. « Comment, en ne lisant que les his- « toires de Sicile et d'Espagne , pourra-t-on connaître et « comprendre soit la grandeur des événements, soit leur « suite, et quels moyens, quelle sorte de gouvernement la « fortune a employés pour accomplir l'œuvre la plus éton- « nante de notre siècle, la soumission à un seul empire et à « une seule puissance de toutes les parties connues du « monde : œuvre telle, que jamais on ne vit la semblable. » ~ Ainsi, la fortune n'est plus le hasard ; elle est même le contraire du hasard; elle implique l'idée d'une direction générale donnée aux choses en vue d'une fin déterminée, voulue à l'avance, et de moyens appropriés à cette fin. Si le hasard intervient encore, c'est comme quelque chose d'étranger à cette direction générale, et fait plutôt pour l'entraver que pour l'aider à se produire.

Mais peut-être cette manière de concevoir les choses n'exclut-elle pas l'idée d'irrégularité et de désordre? Qu'estce qui empêche, en effet* que la Fortune, après avoir longuement élaboré son dessein, après en avoir soigneusement

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