‹ Étude sur la déesse grecque TychéChapitre 92 sur 185 · Livre I · texte numérisé non relu

Livre I

'2. Livre VIII, fragra. n, 4

surveillé l'exécution, n'en détruise ensuite tout L'effet en mûrissant un projet contraire, pour l'accomplir avec la même suite et la même réflexion ? Il n'y aurait alors qu'une différence de durée, mais non de nature, dans ses caprices. Mais il n'en est pas ainsi. Ce n'est pas seulement dans un ensemble défaits déterminés, que la fortune agit en sachant ce qu'elle veut : elle est guidée, dans la succession des grandes révolutions qu'elle opère, par un but qui est toujours le même, et c'est l'ensemble de ces révolutions mêmes qui es! soumis à une marche régulière. Les choses humaines semblent tourner dans un cercle habituel1. Cette idée parait avoir vivement frappé Polybe, et, en ayant trouvé quelques vestiges dans un passage de Démétrius de Phalère, il cite tout au long' le morceau comme un oracle rendu d'une bouche presque inspirée el divine, comme quelque chose de surhumain -. Polybe semble ici avoir entrevu une des lois les plus générales de l'histoire, et compris, comme on dit aujourd'hui, que l'histoire recommence.

Ce caractère nouveau et tout a fait insolite, que Polybe donne à la Fortune, la rapproche de la Providence. Ailleurs. Polybe l'identifie complètement avec elle en faisant du triomphe de la justice le but qu'elle se propose. <c A cette époque. « de grands malheurs s'abattirent sur le roi Philippe et sur « toute la Macédoine. C'est un fait qu'il faut connaître et qui « mérite qu'on se le rappelle. La Fortune, comme si elle eût « voulu punir toutes les impiétés et tous les crimes qu'il « avait commis, mit auprès de lui des furies chargées de lui « infliger des châtiments vendeurs du malheur de tous ceux

1. Lut. XXIX, 0 d : « Le différend de Persée avec les Romains une fois régie. Ëtimène tomba dans des malheurs imprévus, pour me servir du langage du vulgaire. Mais ce n'était qu'une de ces vicissitudes qui ont l'habitude luire, si on considère la marche naturelle des choses humaines dans la plurahU cas. » Et, -y.yj.iv/'yj ÈVÏ7TÎ5- oiiOzccj ;,i: oi -',//';' -^y-i-j, ii: os ?% y.-jO: r.s-).y;/y~y. uûçw i/v. -jvji-:rjyA /y-y. zb îïJUî'çtov, s» f( rwa lluOireù-j - .

2. Livr. XXIX, 6. d : -y.j-y. >i.Ij s Avj/t^Tj9to; '■>zy.ji'. Oîi'w -<:/<. s-zôaxzt -f.i ~''j iiè).j'/jr'j-, -fr'jiZv./.vj .. . Z's/.ii. yxp pot Ostozéoxv r, /y.-' âii/0po)~ov zï,v x—àsxstv «orfaxiOsu • Z-finvi ■/;.* SXXZQ'J 7.tX -l,l ryr*~y. 7T0973SOV i-itl -y.'/r/ji: y~i:r,:y-'j TTSSt 7WV .

« qu'il avait l'ait souffrir. Ces furies ne le quittaient ni jour « ni nuit, et le tourmentèrent jusqu'à ses derniers moments. « Aussi, tous les hommes doivent-ils convenir que, suivant « le proverbe, il y a un œil de la justice que nous ne « devons jamais mépriser, faibles humains que nous som- « mes. » ' Et ailleurs, à propos d'un traité impie conclu entre ce même Philippe et Antioehus pour dépouiller le roi d'Egypte : « Qui donc, s'il a accusé la Fortune de mal diriger « les affaires humaines, ne prendrait à bon droit des sentice ments contraires à son égard, en voyant la punition mé- « ritée qu'elle leur infligea bientôt? Elle lit de ces rois « un bel exemple pour les siècles futurs : alors qu'ils cherce chaient encore à se tromper l'un l'autre, et qu'ils déchi- « raient en morceaux le royaume de cet enfant, la Fortune, « suscitant contre eux les Romains, fit retomber justement « sur eux et tourna contre eux-mêmes les crimes qu'ils avaient « machinés contre les autres... En très peu de temps, elle « rétablit en son premier état le royaume de Ptolémée, renie versa de fond en comble la puissance de ces deux princes

« et les trônes de leurs successeurs 2 » La Fortune ainsi

conçue n'a plus rien de commun avec ce qu'on appelait encore de ce nom. Elle n"est autre chose que le Dieu providentiel et juste que la foi chrétienne devait bientôt substituer aux divinités du paganisme.

Telle est, dans ses traits généraux, la Fortune dans Polybe. L'on ne peut méconnaître l'influence du stoïcisme dans l'idée de cette Tyché universelle qui devient raisonnable, prévoyante et juste. La répugnance même qu'éprouve l'historien à lui attribuer les menus accidents de l'histoire est toute stoï-

1. Livre XXIV, fragm. III, 8. Cf. toute la suite du fragment et livre I, S6.

2. Livre XV, fragm. il, 20. Dans une circonstance d'un caractère analogue, Polybe substitue au nom de la Fortune un mot vague exprimant une idée intermédiaire entre elle et Dieu, et la rapprochant de ce dieu de justice. Les mercenaires révoltés de Carthage sont serrés de près par Amilcar : « Ils lurent contraints, tant la famine était grande, de se manger les uns les autres, la divinité (-'jj Sxt/jLoviov) punissant par un supplice égal le traitement barbare et impie qu'ils avaient l'ait subir à leurs semblables. » Livr. I, 84.

eienne : les dieux suivant les disciples de Zenon ne s'occupent que des grandes choses et négligent les petites l. Cependant il ne faut pas s'y méprendre : dans Polybe, l'idée d'une Providence divine n'arrive pas encore au mémo degré de précision et de netteté que dans la philosophie stoïcienne. En cherchant à dégager de son œuvre ce qu'il pense de la Fortune, nous avons dû, pour plus de clarté, suivre un certain ordre, exposer séparément, en établissant des gradations, les différentes idées que le mot de Fortune recouvre chez lui. Mais en réalité, toutes ces idées nous apparaissent confondues dans son histoire; il ne s'élève pas, par une marche progressive et régulière, de l'idée du hasard à celle d'ordre souverain et de souveraine justice. Dès les premières pages de son livre, la Fortune est pour lui ce qu'elle restera jusqu'aux dernières lignes : le mélange le plus disparate et le plus bizarre des éléments les plus opposés, du caprice et de la loi, de l'ordre et du désordre, du juste et de l'injuste, sans même que l'auteur semble avoir une conscience bien nette des contradictions dans lesquelles il tombe à chaque pas, et dans lesquelles tombaient avec lui ses contemporains. Il résume les croyances incertaines d'une époque que la superstition traditionnelle tient encore sous son joug, et qui ne tend qu'en hésitant la main à la philosophie qui lui apporte la délivrance.

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