Cicér., de Nat. Deor., II, OG
Rapprochement ou identification de TtchI atei
p'AUTRES DIVINITÉS.
Facilité avec laquelle Tyché se prête aux idées syncrétiques. — Rapports de Tyché avec différentes divinités exprimant la richesse champêtre et l'abondance qui vient du sol; avec Agathos Démon, Pau, les Heures, Ploutos. Son identification avec Déméter, Perséphone, Hécate. Caractère de divinité infernale que Tyché revêt par suite de son assimilation avec ces déesses. — Tyché rapprochée à'Eros et d'Aphrodite', — de Cybèle; — de divinités présidant plus particulièrement à la destinée humaine; de îfémésis] — d'autres dieux de l'O* Jympe,
Dans les développements successifs que reçut L'idée de Tyché. il arriva nécessairement que cette déesse fut rapprochée de certaines autres divinités, et même qu'elle fut identifiée avec un assez grand nombre. Sur elle, comme sur les autres dieux grecs, s'exercèrent les tendances syncrétiques qui transformèrent petit à petit la vieille religion hellénique et qui lui firent perdre insensiblement son caractère presque exclusivement naturaliste, pour le revêtir d'un autre, plus vague peut-être, et moins intéressant au point de vue de l'art, mais d'un sens assurément plus profond et plus philosophique.
Homère, en imaginant entre les personnages de l'Olympe des liens de filiation, Hésiode, en établissant dans sa Théogonie les généalogies divines, avaient réparti entre des êtres divers les traits d'une divinité plus générale, dont l'imagination confuse des ancêtres leur avait transmis la vague conception. Le syncrétisme suivit une marche toute contraire: il réunit de nouveau les éléments épars de la divinité ei chercha à reconstituer dans son ensemble l'être universel
qui embrasse eu soi tous les autres. C'était la synthèse succédant à l'analyse. Ce syncrétisme date de loin dans la religion grecque, et l'on peut dire qu'il commença du jour où il se rencontra des esprits réfléchis pour approfondir l'essence des dieux qu'adorait la foi simple des premiers Hellènes. Mais c'est surtout vers le milieu du vie siècle avant notre ère, qu'il devient possible de saisir ce mouvement. C'est à cette époque, que, dans la Grèce propre, on voit apparaître l'orphisme. ?sé du rapprochement et de la fusion des idées orientales avec les cultes de l'Attique. l'orphisme transforma les mystères d'Eleusis et modifia, sous l'influence de ses doctrines panthéistiques, tout le reste de la religion grecque. Son influence ne fut pas la seule, mais elle fut des plus considérables; car il transportait dans la vie de chaque jour l'esprit des mystères qui, auparavant ne s'adressaient qu'à une élite d'initiés î. Aussi, moins d'un siècle après son apparition, on trouve déjà dans les œuvres d'Eschyle des traces nombreuses de syncrétisme, qu'on peut sans invraisemblance attribuer aux doctrines nouvelles, pour le moins autant qu'aux spéculations religieuses personnelles au poète 2.
Cette assimilation des divinités grecques les unes avec les autres semblait devoir trouver un obstacle dans le caractère plastique du culte hellénique, qui fixait d'une manière précise la figure de ses dieux et leur signification. Il n'en fut rien cependant ; et la statuaire favorisa peut-être plus qu'elle ne l'empêcha cette transformation rendue inévitable désormais parle contact des cultes étrangers, la grande diffusion des mystères et les théories de la philosophie naissante. 11 dut suffire quelquefois du caprice d'un artiste modifiant les attributs ordinaires de la divinité dont son ciseau cherchait
1. Jules Girard, Le sentiment religieux en Grèce, p. 255-250.
2. Dans le Prométhée, v. 209, Gaea et Thémis sont identifiées; Eschyle i. d'Artémis une fille de Déméter (Pausanias, VIII, .T7 . 6) et Ton connaît le fragment des lléliades : '/.-:->,- i'-vj xiQvip, Zsù; oi yyj, Y.îj; o'oùpzvbs, '/.u: rot rz tsxjzx y.''' twvo' iws'sTîtfov. 11 y a chez lui d'autres traces encore de ce syncrétisme. Voir Bergk, Griech. Lit, -rut., III. p. 3d5
l'image, ou ajoutant un symbole nouveau à ceux qui la distinguaient auparavant, pour créer du même coup des rapports inattendus entre deux: divinités jusqu'alors étrangères l'une à l'autre. Ces changements légers, qui pouvaient n'avoir pour luit que de donner à l'œuvre des lignes plus harmonieuses et d'introduire quelque variété dans des types qui menaçaient de devenir monotones, aidaient naturellement à la confusion. La foule dont ils frappaient les yeux en les charmant, ne demandait qu'à les admettre; et, avec la fertilité d'invention qu'on lui connaît, elle ne devait pas être embarrassée d'en trouver toujours une explication ingénieuse. Elle acceptait donc sans murmurer le fait accompli, et le consacrait en modifiant à son tour ses idées et ses croyances, chose facile dans cette religion poétique et flottante. On a un exemple remarquable de ce fait dans la statue de Rhamnonte. Destinée dans la pensée d'Agoracrite ou de Phidias, à représenter Aphrodite, elle devint, par suite d'une circonstance fortuite, une Xémésis. Qui pourrait dire si ce changement de destination ne fut pas pour une part considérable dans les rapports qui s'établirent plus tard entre ces deux divinités commes déesses de la destinée1?
Tyché était, parmi les divinités grecques, l'une de celles dont il était le plus aisé de changer la signification et la nature. L'élément le plus rebelle que durent rencontrer, dans leurs tentatives de réformes tliéologiques, ceux qui essayaient de faire rentrer les unes dans les autres les conceptions particulières d'où l'Olympe était sorti, consistait dans les légendes et les traditions qui s'attachaient au nom de cliaque divinité. Ces mythes avaient donné à chaque dieu une physionomie propre, une vie véritable, marquée d'un caractère très personnel, et ces dieux étaient, par cela même, assez difficilement assimilables. Mais, avec la déesse Tyché, cet obstacle n'existait pas. Car il n'y a pas de mythe de Tyché. La libre
1. Sur les rapports de ces deux divinités, voir Pausanias, VIL 20, 9; <',erhard, Griech. Myth., 380; Guigrniaut et Creuzer, II, 3e partie, p. 1351,
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imagination d'Homère avait négligé d'entourer son berceau de fables gracieuses et légères; elle passe inaperçue de lui. au milieu de la foule innombrable des nymphes primitives, et son existence divine n'est marquée par aucune de ces aventures avec les grands dieux de l'Olympe, dont avaient à se plaindre ou à s'enorgueillir les mères des demi-dieux et des héros. C'est qu'elle a pris place trop tard dans la religion grecque. A l'époque où Hésiode faisait d'elle la fille de l'Océan et de Téthys. elle aurait pu, si elle avait eu à ce moment une place plus importante clans le système hellénique, recevoir des développements qui lui eussent créé un tissu de légendes. L'imagination des Grecs se confondait encore assez pour cela avec leurs croyances religieuses. Bien plus, on dirait même que ce travail a commencé : nous voyons, dans l'hymne à Déméter. Tyché cueillant des fleurs avec Perséphone lorsque Iladès vient l'enlever. Mais ce détail constitue à lui seul tout ce qu'on raconte de son histoire ; à peine commencé, le travail s'interrompit. Il était dans la destinée de Tyché d'être la iille de la réflexion philosophique, de l'esprit d'abstraction, et de ne rien devoir à la fantaisie poétique du peuple le plus poète du monde.
Pour comble de malheur, c'est en Asie-Mineure qu'elle reçoit pour la première fois un type plastique déterminé, et elle subit les conséquences du voisinage de l'art oriental, qui n'a pas su « faire des dieux des êtres vivants, dont chacun a sa « physionomie propre et son expression particulière, comme « l'ont les individus qui sortent des mains de la nature ' ». L'artiste dont l'œuvre semble s'être imposée à l'imitation de ceux qui, plus tard, représenteront Tyché, ne lui donne que des attributs généraux et vagues, qui contribueront à faire d'elle une divinité sans consistance et sans fixité. Qu'exprime en effet le -;>.:;. dont sa lète est chargée à Smyrne dans l'œuvre du sculpteur Boupalos ? On est encore réduit sur ce point à des conjectures. Quant à la corne d'abondance
J. Perror, Art Antique^ IV , p. G81.
gn'elle tient à la main, sous l'apparence d'une précision plus grande, cet attribut est tout aussi vague et aussi général. Chacun peut taire sortir à son gré de cette corne merveilleuse 1rs présents les plus divers selon ses besoins ou ses caprices. Tyché devait donc subir, et «a subi en etl'et rapidement, l'influence des idées synerétiques. Mais elle eut du moins le bénéfice de son impersonnalité ; et si elle se confondit successivement avec un grand nombre de divinités, ce fut pour les absorber toutes plus tard et pour les remplacer dans les croyances religieuses du monde antique.
Ces métamorphoses ne se firent pas brusquement; il y eut des transitions. Avant d'être identifiée aux divinités dont la nature rappelait la sienne, Tyché fut d'abord simplement rapprochée de quelques-unes. Il est assez difficile, d'ailleurs, de se démêler au milieu de toutes ces transformations qu'on lui fait subir, tant elles sont nombreuses. Pour plus de clarté, nous les classerons en nous conformant à l'ordre que nous avons déjà suivi dans cette étude, c'est-à-dire en considérant Tyché d'abord dans ses rapports avec des divinités qui président surtout à l'abondance, aux biens venant du sol et de la végétation ; puis dans ses rapports avec des divinités de l'ordre moral, exerçant leur influence sur la destinée humaine et sur la direction du monde. Mais cette division même ne saurait être absolument et partout rigoureusement suivie, tant parfois la nature des dieux dont le sens parait le mieux déterminé est difficile à saisir.
.Nous avons déjà signalé le rapprochement de Tyché et d'Agathos Démon 1, et indiqué le sens le plus simple, et probablement aussi le plus ancien, de cette association. Les deux divinités étaient représentées à côté l'une de l'autre à l'anse de leur caractère commun de divinités de la richesse et de la prospérité qui vient de la terre. C'est en etl'et comme génie tellurique que l'Agathos Démon semble avoir été conçu d'abord, et sa figuration la plus ancienne parait
]. Cbap. i°', page 9, sqq.
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noir été le serpent. Il est rare cependant de le trouver, sous cette forme, rapproché de Tyché l. A Elis, il était représenté
sous des traits plus en rapport avec la grâce que l'on prêtait plus ordinairement à Tyché. H avait Les traits d'un entant et était richement vêtu2. 11 est vrai que. dit-on. dans une guerre d'Elis contre les Arcadiens, il reprit sa forme de reptile pour effrayer les ennemis, et. à partir de ce jour devint, sous cette figure, en qualité de sauveur de l'Etat (Sosipolis), l'objet d'un culte redoutable3. — Souvent cet Agathos Démon associé à Tyché affectait la forme silenesque d'un vieillard barbu à longues oreilles, mais conservant cependant un air de gravité que n'ont pas les compagnons de Bacchus, et portant la corne d'abondance, signe de la fécondité *. Une de ces dernières représentations doit nous arrêter, car elle nous révèle un caractère nouveau de Tyché. C'est une terre cuite du musée de Berlin \ où Agathe Tyché et Agathos Démon sont assis l'un auprès de l'autre : Agathos Démon passe son bras gauche autour du cou de la déesse, qui est dans une attitude simple et assez majestueuse. Yn grand péplos recouvre à la fois le dieu et sa compagne : ils sont pour ainsi dire sous un même toit, et l'on reconnaît à première vue que l'artiste a voulu exprimer un rapport conjugal entre les deux divinités.
Pour mieux exprimer la force génératrice et fécondante de Tyché dans son association avec le Bon Génie, on donne aussi à ce dernier comme attribut le phallus, et il prend alors le nom de Tychon 6. D'autres fois encore, FAgathos Démon a simplement l'aspect d'un vieillard avec la corne d'abondance 7.