SECTION B
On ne peut se faire idée de la popularité de M. Thiers à cette époque, on ne saurait croire quelle auréole planait autour de lui. Quand la candidature funeste des Hohenzollern au trône d'Espagne se produisit, que l’'Empereur songe à ressussiter les campagnes de son oncle et à faire à Berlin une entrée triomphale, quand la foule en délire crie dans les rues de Paris : « A Berlin! » qu'à la Chambre, des députés fougueux réclament la guerre, M. Thiers, calme et réfléchi dans cet emportement général, s'efforce d'arrêter le torrent qui va précipiter sa patrie dans le gouffre, il supplie la Chambre de différer, il demande les dépêches, point de faux amour-propre, « ne rompons pas, dit-il, pour une question de susceptibilité, » il a recours aux dernières énergies de sa volonté et de tout son être, il sait que l’on n’est pas prêt, que le maréchal Lebœuf en a menti quand ïl a dit qu’il ne manquait pas un seul bouton aux guêtres d'un soldat, il sait que l'ennemi est bien plus fort, mieux armé que nous, il le dit avec les dernières ressources de son éloquence, il remplit, comme il le ditlui-même, «le devoir le plus pénible de sa vie, » mais c'est en vain, on l’injurie, c'est un prophète de malheur, on l'appelle « la trompette antipatriotique du désastre, » on lui crie : « A Coblentz! » La foule va manifester hostilement devant sa
demeure. Cette même foule, ces mêmes hommes qui l'ont vilipendé, qui en ont ri, se tournent vers lui après le désastre comme les naufragés vers le bateau sauveteur, le mauvais génie est devenu Île bon génie, à Napoléon IIT vaincu et exilé s'oppose Thiers, un petit homme à lunettes, tout simple et déjà un peu âgé, Thiers le prophète dont la voix, si elle n'eut été méconnue, eut sauvé de la ruine et de la perte de deux provinces. ;
Thiers était l’homme du jour, le dieu, tous les regards se tournaient vers lui. L’impératrice Eugénie, révant de conserver le trône de son fils, lui envoie Mérimée avec mission de lui proposer le ministère. Cet entretien eut lieu le 3 septembre,
« — Vous devinez pourquoi je viens, dit Mérimée ?
« — Oui, je le devine.
«— Vous pouvez nous rendre un grand service.
« — Je ne puis vous en rendre aucun.
« — Si, si, je connais votre manière de penser : Les dynasties ne vous occupent pas. Vos pensées sont surtout tournées vers l’état des affaires. Eh bien! l’Empereur est prisonnier, il ne reste qu'une femme et un enfant! Quelle occasion pour fonder le gouvernement représentatif !
« Après Sedan, il n’y a plus rien à faire, absolument rien.
Mérimée ne put emporter d'autre réponse !.
Les royalistes eux aussi se tournaient vers lui; oh certes pas les légitimistes, l’ancien ministre du roi Louis-Philippe ne pouvait leur plaire, et à part quelques-
1. Lettres inédites de Prosper Merimée, Paris, 1900, in-8 (Préface, p. ext).