SECTION E
Le message présidentiel avait définitivement mis face à face M. Thiers et les légitimistes, et la lutte avait commencé. Qu’allaient faire les orléanistes ? Les princes avaient fait leur soumission au comte de Chambord, toutefois, il y avait toujours des méfiances, des mécontentements, des divergences profondes de goût et d'opinion, une grande colère devant l’obstination du comte de Chambord à ne point délaisser son drapeau blanc. Le parti orléaniste était puissant, il avait des hommes de valeur etle parti légitimiste presque aucun ; nous voyions le duc de Broglie, le duc Decazes, d'Haussonville, ete.
Avant de rompre complètement avec M. Thiers, les orléanistes voulurent sortir de l’équivoque et que M. Thiers se manifesta ouvertement; l’occasion vint : Le 2 juin 1871, l’Assemblée fut saisie de divers projets d'abrogations des lois d'exil, mais dès le 15 mai, les princes d'Orléans avaient fait pressentir M. Thiers et avaient envoyé vers lui le comte d'Haussonville, qui muni des lettres du duc d'Aumale et du comte de Paris vint à Versailles.
Les princes priaient M. Thiers de leur faire connaître ses dispositions au sujet de leur situation. Comme base
de discussion, M. d'Haussonville rappelait en leur nom un
programme qui avait été déjà envisagé à Bordeaux par l'intermédiaire de M. Crugy et qui portait sur les points suivants : 1° Validation des élections ; 2° abrogation des lois de bannissement ; 3° demande de congé, s'il y a lieu; 4° démission après le vote de l’abrogation. M. d'Haussonville plaida chaleureusement la cause des princes. Il fit appel au passé de M. Thiers et aux sentiments qui l’unissaient à la famille d'Orléans. M. Thiers déclara au comte d'Haussonville que ses sentiments personnels étaient plus favorables à une solution anglaise qu'à une solution américaine ; mais il ajouta aussitôt que, pour le moment, il ne voyait pas d’autre issue que la République. Il fit allusion aux divisions de la famille royale, s'exprima sévèrement au sujet du comte de Chambord, agita le spectre bonapartiste et ajouta : « Afin de mettre de la cohésion partout, la forme républicaine me semble la meilleure, quant à présent. J'incline à croire qu'il faut la faire durer tant que les circonstances resteront les mêmes, un an, deux ans, que sais-je ? Le temps d'organiser !. »
Dans l'entretien qui eut lieu le lendemain 18 mai, M. Thiers, poussé dans ses derniers retranchements par l’insistance très ferme du comte d’Haussonville, précisa davantage : « Tant que je conserve le pouvoir, je suis obligé de le maintenir dans les conditions où je l’aireçu.… C’est ma loyauté elle-même qui est en jeu... ? » Son interlocuteur comprit en rendant compte au duc d’Aumale et au comte de Paris de sa mission, il ne leur laissa aucune illusion sur les dispositions de M. Thiers. M. Thiers était un rusé, ennemi du comte de Chambord,