‹ Étude sur la filature de la soieChapitre 3 sur 44 · LES APPROVISIONNEMENTS · texte numérisé non relu

LES APPROVISIONNEMENTS

Tandis que le lin, le coton, le chanvre, la ramie, l’alfa, etc., sont des textiles d’origine végétale, la soie est comme la laine d’origine animale.

Tout le monde sait, en effet, que le fil de soie se trouve dans le cocon qui est le produit d’une petite chenille le « Bombyx du mûrier » appelée communément ver à soie.

Le cocon est la seule et unique matière première de la filature. Il se présente comme l’œuf dont tout le reste est sorti. Le papillon qui sort du cocon est un être sans force qui volète à peine, qui ne prend aucune nourriture et qui vit quelques jours, le temps nécessaire à la reproduction de l” « espèce ».

C’est au moment des fortes chaleurs, en général pendant le mois de juillet, que la femelle du papillon pond une grande quantité d'œufs, de quatre à cinq cents. Ils sont tout petits puisqu'il en faut 1.500 à 2.000 pour faire un gramme, et on les désigne dans

LRO

la langue agricole sous le nom de « graines ». Une petite chenille, noire, naît de cette « graine » vers le mois d'avril et pendant sa courte existence d’une trentaine de jours subit quatre crises dangereuses. A la fin de cette période, quand elle a bien mangé, quand elle est repue, on la voit ramper lentement le long des rameaux de bruyère qu’on a eu la précaution de placer sur la claie: puis elle bave le fil de soie, s’en formant une demeure dans laquelle elle s’emprisonne : le cocon est produit.

La récolte des cocons est annuelle; cependant, certaines races dites « bivoltines » et «polyvoltines » permettent deux ou trois élevages successifs.

Mais comme ces dernières donnent des cocons de qualité inférieure, elles sont abandonnées par les sériciculteurs français qui ont intérêt à avoir une récolte moins abondante, mais de qualité supérieure.

C'est qu’en effet le cocon jaune, blanc ou vert a une valeur d’autant plus grande que son fil est plus abondant, plus tenace, plus élastique.

Aussi tous les efforts de la sériciculture française tendent-ils à l'amélioration de la race; avec succès d’ailleurs, puisque notre cocon des Cévennes reste sans rival: avantage d'autant moins constestable que ce produit se trouve sur tous les marchés du monde. Car, le ver à soie vivant sous tous les climats, la soie est récoltée dans toutes les contrées du globe,

La filature française trouve donc facilement à compléter ses approvisionnements à l'étranger. C’est un fait important à signaler, car, comme nous le verrons plus loin la matière première n’est pas très abondante sur le marché français, et il est évident que la question des approvisionnements est primordiale pour toute industrie.

L’achat des matières premières fait à propos facilite la marche régulière sans à-coups et sans chômage. I! peut au contraire rapidement devenir un danger et occasionner des mécomptes s’il n’est pas prévu avec le sentiment exact de la situation : en effet,un approvisionnement insuffisant expose le producteur aux fluctuations du marché, par conséquent à une hausse exagérée survenant inopinément à moins que suspendant le cours des opérations il ne consenle à tous les inconvénients du chômage : dans les deux cas, ce sont des pertes certaines.

On distingue deux marchés :

Le marché national qui est en fait essentiellement temporaire et le marché international qui est pour ainsi dire permanent. Le premier est ouvert en France immédiatement après la récolte des cocons ei ne dure que quelques semaines. D'abord parce que les cocons frais ne se conservent pas longtemps : après huit ou dix jours la chrysalide tend à s’échapper de son enveloppe etle cocon percé n’a aucune ou presque aucune valeur marchande. Et puis, parce

OU

que le sériciculteur a besoin sans trop de retard, d'argent comptant pour régler ses frais de chambrée et pour payer ses impôts.

Autrefois, les marchés intérieurs jouaient un grand rôle dans la vente des cocons indigènes frais ou secs. Les quelques marchés séricicoles des Cévennes qui subsistent encore, quoique déchus de leur ancienne importance, sont dans le Gard: Saint-Ambroïx, Alais, Saint-Hippolyte ; dans l'Ardèche : Aubenas ; dans le Vaucluse : Avignon. Ils durent une quinzaine de jours et se tiennent vers le milieu du mois de juin.

Aujourd'hui par suite de la quantité réduite de l'élevage des cocons, ces marchés sont loin d’être ce qu'ils ont été. Ils ne sont plus qu'un lieu de rendezvous pour les courtiers en cocons. Et encore les courtiers se rencontrent-ils là, peu nombreux, parce qu'ils préfèrent aller eux-mêmes dans les campagnes se rendre compte de l’état de la récolte.

Ils renseignent alors la filature sur les ressources du marché intérieur et jouent ainsi entre les filateurs et les séirciculteurs un rôle sans doute important, mais qui doit être apprécié sévèrement.

D'abord, envers les sériciculteurs, ils usent encore de nos jours, de procédés que nous trouvons mentionnés et condamnés, déjà au xvini* siècle, dans le «Mémoire des consuls de Bagnols » (1955) :

A l'époque des achats de cocons «les marchands courent d’une maison à l'autre les mains pleines de lettres de leurs

— [e) — correspondants de Lyon, pour faire croire à une baisse pro-

chaine du prix des soies et décider ainsi les paysans à céder

tout de suite leurs cocons ».

D'autre part, les filateurs aussi sont dupés. M.Laurent de L’Arbousset nous l'explique ainsi :

Les achats de cocons aujourd’hui sont confiés 95 fois sur 100 à des courtiers qui n'ont aucune connaissance de la marchandise. Prenant la récolte de leurs amis et connaissances. ils vont la recevoir et la peser dans la magnanerie même ; le poids et la qualité sont reconnus définitivement pour le vendeur à ce moment, et, dans la généralité des cas font foi aussi pour l’acheteur. Ce dernier supporte les erreurs, et il y en a — la mauvaise qualité, et il y en a — les pertes de poids et il y en a — il paie en plus du prix des cocons une commission de o fr. 10 par kilo, de sorte qu'on évalue le coût de cette méthode de o fr. 30 à o fr. 40 par kilo, soit 4 fr. 20

par kilo de soie.

Mais alors, dira-t-on, pourquoi les filateurs et les sériciculteurs, qui ont tant à se plaindre des intermédiaires, ne cherchent-ils pas le remède à un état de choses aussi préjudiciable à leurs intérêts? Le remède, ils le connaissent. Ils savent qu'il faudrait, comme le dit M. Gide, que le producteur et le consommateur se meltent directement en relations : les intermédiaires seraient ainsi supprimés ou du moins leur nombre serait réduit au minimum.

Et, les sériciculteurs se sont groupés en association

en vue de la vente. Ces syndicats sont arrivés à assurer à leurs associés un bénéfice de o fr. 10 à 0 fr 20 sur le prix habituel (1).

Ce bénéfice serait même plus grand, si les essais faits par quelques éducateurs, pour étouffer les chrysalides dans des étouffoirs coopératifs, avaient élé suivis de succès Les producteurs de cocons pourraient ainsi échapper à cette sorte de loi d’airain qui résulte de la nature même de leur marchandise, qu'ils sont obligés de vendre dans un espace de temps très court. S'ils pouvaient la conserver plus longtemps, les stocks des syndicats de vente considérablement augmentés, permettraient aux filateurs de ne faire leurs achats, qu’au fur el à mesure de leurs besoins, à des prix qui suivraient de plus près le cours de la soie.

De cette façon, la filature ferait ses approvisionne ments comme le ronseillait J,-B. Say.

Partout, écrivait-il, où l'on peut facilement se procurer en tout temps les choses dont on a besoin, il ne convient pas de faire de gros approvisionnements, ils occupent de la place, se détériorent et sont exposés à devenir la proie

des animaux etdes voleurs, enfin, ce sontdes valeurs mortes.

1. L'Union des syndicats des Cévennes vendait déjà en 1902 pour 500.000 francs de cocons.

Se 1

des capitaux oisifs qui pourraient rapporter un revenu. Les meilleures provisions, les plus complètes, celles qui coûtent le moins à garderet que l’on court le moins de risques de perdre

se trouvent chez le marchand ».

Enfin, on ne verrait plus sur le marché national, entre les acheteursde cocons, celte concurrence poussée à ses extrêmes limites, que l’on a si bien dénommée « fièvre du cocon» et qui a introduit}dans les marchés français des pratiques et des usages incompatibles avec toutes les règles du commerce et avec une saine logique.

Est-il, en effet, plus grande imprudence de la part d’un industriel que d'acheter, comme le fait le filateur, la moitié, voire la totalité de ses approvisionnements pour toute l’année au plus haut prix de la saison ?

On peut dire qu'aujourd'hui où les conditions de la vie économique sont toutes changées, où les moyens de transport sont nombreux, rapides et bon marché, le problème industriel réside presque exclusivement, hors de l'usine, dans l’achat des matières premières et l'écoulement des produits. Il n’y a plus qu’un problème commercial : pour une période déterminée, les salaires, la force motrice, l'éclairage, l'amortissement du matériel et desétablissementssont des données fixes et invariables sur lesquelles aucun profit nouveau n’est réalisable, Mais ce qui varie, ce

qui change, ce qui en un mois peut donner la fortune ou amener la ruine c’est le coût de la matière première et ce sont les prix du marché des produits.

Les industriels doivent donc suivre avec grand soin ces deux cours.

Suivant les époques et les circonstances, il y a des variations de prix, comme en témoigne d’ailleurs régulièrement le Bulletin de la condition des soies de Lyon publié chaque semaine par le Journal ofjiciel.

Pour nous servir d’une formule très ancienne et très simple, employée dans les traités d'Économie nolitique, on dit que le prix d’une marchandise varie «3 raison directe de la demande et en raison inverse de l'offre.

Le prix des cocons devrait être d'aulant plus élevé qu'ils sont plus rares.

Mais il s’agit ici d'une marchandise pour laquelle la loi de l'offre et de la demande n’agit pas rigoureusement.

En premier lieu, il faut tenir compte du coursinternational de la soie: plus bas sera ce cours, moins cher seront payés les cocons.

D'autre part, les sériciculteurs doivent se hater de vendre, car, siles chenilles perçaient le cocon, ce serail pour eux une perte considérable.

Dans ces conditions, les parties s’observent, les

courtiers s’agitent el géneraleinent les opérations se

ER À, een

font au premier marché : mais, le prix n’est pas fixé. On achète par exemple au prix minimum de 3 francs avec la plus-value du marché suivant.

Le cours a varié sensiblement d'année en année,

Sans trop s'arrêter au chiffre exceptionnel de 8 à 9 francs le kilogr., on verra dans le tableau que nous donnons ci-dessous des prix moyens des cocons pendant ces dernières années, que d’une année à l’autre les prix pratiqués font ressortir des diminutions ou des augmentations de 1 fr. 50 et même plus.

On a payé le kilogr. de cocons(1) :

En ,.1968..:.:. 9.50 1800, .::.: 2.95 1000 ie 7-94 2006. 2.95 1870.02. 9.57 1898...... 3.50 197842... 4.87 1000.24, 4.15 1078: 25.8 4.50 100025" 3.35 1800 +8 4.97 FOOD. 46 2.95 1888 3.73 1902 3.60 1000 .:::07 3,56 Lit À are 4.05 1890...... 4.09 1904...... 2,95 1008677 3.14 200 er 3.45 10007. 2 3.60 1906.52: 3.65 10032. 5.60 10072, > 4.30 ZONE. ut 2.65 1008, <> 3.00 10007 3.20 1000 ..; :: > 3.70

1, Statistique dela production de la soie en France et à l'étranger publiée par l’Union des Marchands de soie de Lyon. Ce sont aux chiffres de cette statistique que nous nous référerons dans la suite de cette étude.

— ff —

Ces chiffres nous indiquent que le prix du kilogr. de cocons a baissé depuis quarante ans dans une proportion de 60 o/o.

Nous n’en rechercherons pas les causes.

Il suffit que le fait soit signalé.

Notre but est de suivre le filateur dans les différentes opérations de son industrie, nous éviterons donc les développements subsidiaires.

Pour faire ses achats le filateur, nous l’avons dit, a recours au courtier. Celui-ci, dans les premiers jours de juin, réunit toutes les informations qu'il a sur la récolte et fait les offres au filateur en lui fournissant des échantillons. Le filateur fait ses achats entre le 15 juin et la fin du mois. Le courtier qui a réussi une vente, en supposant qu’il n’ait pas joué sur le prix, reçoit une commission de o fr. 10 par kilo de cocons ; il doit présider au transport, au pesage des cocons et à la réception pour la qualité de la marchandise. La livraison de ces cocons frais peut être faite immédiatement ou sous forme de coconssecs ét le contrat de vente est alors ainsi conçu :

Par présent traité fait et signé en doubleexemplaire Miss: de... vend, par l'intermédiaire de M. ...…., courtier à M... filateur à ....,qui accepte, la quantité de... kilos, à 0/0 prèsen plus ou moins,cocons jaunes croisés, premier choix de la récolte 190., au prix dés à rendement de 4 pour 1, essai fait par la

condition de Marseille. La livraison aura lieu chez le vendeur en un seul lot.

Cetie vente est faite aux conditions habituelles : paiement comptant à la réception de la marchandise etréglement définitif,après la rentrée des essais ; demi-frais d'essai à la charge du vendeur.

La condition de « rendement » est la condition principale et particulière de ces sortes de contrats de vente.

L'expression « à rendement de 4 pour 1, essai fait par la condition des soies de Marseille » signifie que 4 kilos de cocons doivent produire 1 kilogr. de soie.

Quant au règlement, il se fait de la façon suivante :

Soit l'achat de 400 kgr. 980 cocons blancs Turkestan à 13 fr. 50 pour 4.

L'acheteur a versé à la réception de la marchandise un acompte de 4.500 francs.

Ce ne sera qu'après la rentrée des essais qu’aura lieu le règlement définitif. S'il faut plus de 4 kilos pour faire 1 kilo de soie, le kilogr. de cocons ne vaudra pas 13 fr. 50 et au contraire s’il en faut moins de 4 kilos, chaque kilogr. de cocons ressortira au-dessus du prix de 13 fr. 50.

Dans l'espèce, les 4 kilos de cocons Turkestan prélevés à la réception de cette petite partie, par les soins de la condition des soies (il n’a été prélevé que des essais de 1 kilo vu le peu d'importance du stock) ont

PQ

donné après essais o kgr. 853.680 de soie, ce qui fait ressortir le kilogr. de ces cocons, achetés à 13 fr. 50, à 11 fr. 52468 : donc, l’acheteur au lieu d’avoir à verser au total 5.413 fr. 23 qui serait le montant de sa facture, si l’essai avait donné 1 kilo juste de svie pour l'essai fait des 4 kilos de cocons, n'aura à payer que 4.621 fr. 15 qui est le montant des 400 kgr. 980 des cocons Turkestan X 11 fr. 52468 — le contraire aurait eu lieu si les 4 kilos d’essai avaient donné un rendement de soie supérieur à 1 kilo.

L'acheteur ayant versé à la réception de la marchan:dise 4.500 francs n’aura donc plus à payer pour règlement définitif de cette partie que 121 fr. 15. Il y a «bonification à la livraison » de 1 fr. 97532 par kilo.

La filature ne trouve sur le marché intérieur que : millions et demi de kilos de cocons indigènes. Or, comme elle a besoin de 10 millions de kilos de cocons, pour ne pas chômer, l'importation étrangère lui fournit ce complément. Les cocons du Levant, de l’Asie centrale, de l’Anatolie, de la Syrie, de la Turquie, de la Bulgarie, de la Perse, du Caucase ou de l’Extrême-Orient, de la Chine et du Japon arrivent sur le port de Marseille.

Le courtier qui est en relation avec une maison de commission de Marseille présente au filateur un sac d'échantillons de 1 ou 2 kilos. Le prix d’achat est, soit tant par kilo de cocons, soit au rendement de 1 kilo de soie par 4 kilogr. de cocons.

Pour déterminer ce rendement on opère de la façon suivante:

Soit l’achat de 15 balles de cocons. A la réception de ces cocons un délégué de la condition publique des soies constitue une balle par prélèvements (1) sur chacune des 15 balles, puis le mélange étant parfait, il divise ce prélèvement en 4 essais dont 3 sont envoyés à 3 filateurs différents et le dernier à un quatrième s'il y a entre l’un des 3 premiers essais une différence de 10 0/0.

La facture d’un achat de cocons secs se libelle ainsi :

Vente du 14 décembre 1908.

1.000 kilos cocons blancs, Kutaïs 1 choix à 9 fr. 60 (4) franco char:

Livraison P. S. n° 109 1.038,5 ne 16 balles K° ,5 6 tare I1.012,9 4° Essai 2

Page 1