CHAPITRE II
La filature française se trouve cantonnée dans les régions montagneuses des Cévennes. Dans le Gard et l'Ardèche, il est peu de localités où l’habitant ne S’adonne à quelque opération de culture du mürier, d'élevage du ver à soie ou du filage du cocon.
Il y a 42 villes ou villages dans le Gard où l’on file la soie. Les centres les plus importants sont, dans ce
département :
Saint-Jean-du-Gard...... avec 12 filatures et 684 bassines ; D nr marne — 9 — 676 — Saint-Ambroix.......... — 6 — 516 — Saint-Hippolyte-du-Fort.. — 10 — 466 — ADOULE -s — 10 — 433 — Lasniles Pet Mmmrere — 8 — 4oa — SUMÉRO NS M ME T ee. — 6 — 369 — LeVigan As nat, — 3 — 212 — LOI NP ne à RER — — 211 —
L’Ardèche a des filatures dans 33 centres, parmi lesquels :
Les Vans Pere re avec 2 filatures et 238 bassines ; Eurgentiéré:: 7277207, — 2 — 198 — Lavoule mr — 3 — 187 — Joseuse en rs one — 3 — 1795 —
Il faut aussi citer Livron, dans la Drôme, avec ses 4 filatures qui font travailler 369 bassines ; et surtout Ganges dans l'Hérault. Ce chef-lieu de canton de 4.500 habitants a une vie commerciale et industrielle tout à fait remarquable. On y travaille la soie plus que partout ailleurs. Ses 10 filatures occupent 589 fileuses qui, en 1908, ont filé 35.355 kilos de soie (1). Il y a aussi plusieurs « moulins », et des usines de bonneterie où l’on ne fabrique que des articles de luxe.
C'est vers le milieu du xvin° siècle que les intendants encouragèrent la création de ces usines.
Jusque vers 1750, l’industrie de la soie avait suivi les diverses phases par lesquelles toutes les formes du travail humain ont passé.
Ce fut d’abord une industrie de famille : chaque petit propriétaire avait son tour et filait lui-même sa récolte. Ce dévidage accessoire des travaux agricoles
1. Cette même année, Saint-Jean-du-Gard filait 39.436 kilos de soie et Alais 38.338 kilos de soie. Statistique des primes à la filature de la soie : exercice 1908. Ministère du Commerce : annexe IV, fol. 53 et suiv.
= OT
était confié aux femmes ou même aux enfants et se faisait sans minutie.
Puis le métier à main disséminé dans les campagnes et travaillé par l’artisan fut remplacé par le métier mécanique et l'adoption de celui-ci a déterminé la création d'usines.
Dès la fin du xvur siècle « les tentatives de con- « centration manufacturière furent secondées par « l'invention de l'ingénieur Gensoul, qui substitua « au brasier primitif par lequel on obtenait l’eau « bouillante dans les bassines à dévider un système « de chauffage à la vapeur. Avec ce procédé, la tem- « pérature étant plus régulière, on obtenait des « soies plus fines et on économisait sur le combus- « tible en proportion du nombre de bassines réu- « nies. »
Mais, c'était le moteur à vapeur qui devait déci dément arracher du foyer domestique le patriarcal dévidage des cocons.
Les progrès ont été tels dans cette industrie que c’est seulement de la filature du xvim° siècle que M. Rouchet aurait pu dire avec quelque raison : « La filature est une fileuse, un tour, une bassine et de l’eau chaude. »
Depuis longtemps la filature offre un autre aspect.
En 1839, un visiteur d’une des premières filatures complètement transformées en faisait cette description enthousiaste :
ta re.
L'ordre qui régnait sur tous les points, la voix des fileuses qui chantait des chansons en patois languedocien, un si grand nombre de roues enveloppées d'une robe blanche du plus brillant éclat et qui tournaient avec la rapidité de l'éclair, le mouvement précipité des cocons qui s’agitaient au dessus des bassines bouilllantes, le bruit monotone et régulier de la machine à vapeur qui se mouvait derrière nous, tout cet ensemble produisit sur moi une impression si profonde et si nouvelle que j'en conserverai longtemps le sou-
venir (1). »
On ne peut parler en d’autres termes de la filature de nos jours, lorsqu'on n'en apprécie que le côté extérieur quin’offre aucun intérêt au point de vue économique.
Le côté des perfectionnements techniques est bien plus important. Or, ce seraitfaire preuve de peu de clairvoyance et de peu d'observation que de ne pas voir la supériorité de l’industrie étrangère pour le dévidage des cocons.
En Italie surtout, de grands perfectionnements rendent ce travail beaucoup moins fatigant et plus productif. La fatigue de l’ouvrière est considérablement diminuée ; d’abord, parce que le battage des cocons se fait au moyen d’un balai mécanique qui bat les cocons de façon à accrocher le brin de soie D'autre part, la fileuse s’occupeuniquement du dévidage des
se Carrier, Propagateur des soies (Visite à la filature),
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cocons. Une division du travail bien comprise a fait naître une nouvelle catégorie d’ouvrière dite « rattacheuse » : quise tient derrière la fileuse et rattache le fil chaque fois qu'il casse.
Aussi la fileuse qui ne faisait autrefois qu'un ou deux fils de soie, peut maintenant filer à quatre, six et huit bouts (1).
Il est évident que la production peut augmenter dans de notables proportions. Avec ce système on arrive à produire 550 grammes et plus par bassine et par jour au lieu de 250 grammes.
Le prix de revient s’en ressent nécessairement, et c’est la raison pour laquelle nos filateurs souffrent de la concurrence des soies italiennes.
Le Parlement a voulu diminuer le plus possible les effets de cette concurrence en votant des primes à la filature.
Les filateurs devaient, dans l'esprit du législateur, modifier leur outillage, pour augmenter leur production. Sans doute un travail de perfectionnement s’est fait en France, principalement depuis la preinière loi sur les primes en 1892. On a mieux réglé la vitesse, on a réalisé plus d'économie de main-d'œuvre et de matière, et plus de perfection de fils. Mais il faut que les filateurs français fassent davantage : il faut
1. M. Jules Siegfried parlait même à la Chambre,en 1909, de filatures qui travaillaient à dix bouts.
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que tous, suivant l’exempie que viennent de leur donner, encore tout récemment, certains d’entre eux, mettent leur outillage à la hauteur des progrès modernes.
Quand nous parlerons plus spécialement de la protection accordée à la filature, nous montrerons comment on a cherché à augmenter les primes en raison du perfectionnement de l'outillage.
Il est juste de reconnaître que quel que soit l’état actuel de la filature et la façon dont on la protège, le rôle du filateur est très délicat : son activité doit toujours être tenue en éveil pour arriver à un bon résultat.
Pour faire connaître à nos lecteurs le travail de la filature, il nous faut leur donner quelques explications qui pourront avoir l’air d’un cours industriel, mais qui sont cependant indispensables.
L'entrée des cocons à la filature est, dans l’élaboration de la soie, le point de séparation entre le travail agricole et le travail manufacturier.
Lorsque le filateur a reçu ses achats de cocons, il doit procéder à l'étouflage, car « elle respire » cette petite masse que l’on peut secouer entre les parois soyeuses et qui tient à la fois du cadavre et de l’embryon (1).