CHAPITRE II
Histoire naturelle de la Filaire et mode de développement.
Malgré ces découvertes constantes des formes sexuées de la filaire, son histoire naturelle et son mode de développement restaient toujours très obscurs lorsque Patrick Manson, médecin des douanes à Amoy, vint éclairer cette
question. Le résultat de ses recherches, publié dans China-
Impérial maritime customs, nous a été d’un très grand secours et nous y avons puisé les détails suivants. Se basant sur des recherches laborieuses, patientes et précises, le médecin d’Amoy a pu non seulement donner une description exacte de la filaire, mais encore suivre toutes les phases
qu’elle peut subir durant son évolution.
La filaire femelle est bien plus fréquente que la filaire mâle qui n’a été rencontrée qu’une fois au Brésil, par Araujo et dos Santos ; le mâle était très petit et étroitement lié à la femelle. Le D' P. Manson a observé cette dernière en 1881,
pe," yes,
en opérant un Cas de lympho-scrotum. « L'animal avait l'épaisseur d’un cheveu et mesurait 9 millimètres de longueur environ; il le compare à un mince fil de catgut, très animé. Le canal digestif étroit s'étend depuis la tête qui est arrondie jusqu'à une courte distance de la queue, le reste du corps est exclusivement réservé aux organes reproducteurs. L'extrémité céphalique est munie d’une bouche circulaire et dépourvue de papilles. Le vagin s'ouvre à environ 2 millimètres de la tête : il est très court et bifurqué en deux canaux utérins, qui, remplis d’embryons de tous les âges, s'étendent jusqu’à la queue. On voit, en examinant au microscope, sortir du vagin, des embryons parfaits ; ce sont absolument les mêmes que ceux que l’on trouve dans le sang. L'animal est donc vivipare (1). » Telle est l'anatomie du nématoïde, du moins d’après P. Manson qui s'attache surtout à établir le siège exact occupé par l'animal dans l’organisme humain. La filaire mère aurait son habitat propre dans un vaisseau lymphatique; les œufs, les embryons versés dans le courant de la lymphe seraient charriés jus-
qu'aux ganglions, et comme ils n’ont guère qu'un centième
de millimètre de largeur environ, ils n’éprouveraient aucune difficulté à parcourir les petits vaisseaux dans lesquels les déversent les lymphatiques afférents.
Les œufs ou plutôt les embryons morts qui n'ont pu abazdonner leur chorion, restent dans la lymphe, grâce à leur parfaite passivité. Mais, il n’en est pas de même pour l’embryon vivant qui, actif, vigoureux, traverse le ganglion, émerge dans les vaisseaux efférents, traverse les chapelets ganglionnaires,arrive dans le canal thoracique et enfin dans le sang. Arrivés dans la circulation générale, les embryons s'accumulent, mais ils cessent de se développer. On comprend très bien,en effet, que s’il était possible à ces ento-parasites de naître, de müûrir et de se reproduire chez le sujet
(1) Traduction A, Calmette, Arch. de méd. nav., novembre 1884.
; ra fie
atteint, celui-ci deviendrait la proie du premier essaim d’embryons dès qu’ils seraient parvenus à un certain degré de croissance. |
L’embryon quitte donc, à un certain moment, l'hôte qui l'a primitivement logé. Rarement il peut prendre la voie des excrétions, et cela n'arrive que dans certains cas morbides bien limités, dans les cas d’hémato-chylurie par exemple. Mais ce n'est pas là le cas le plus fréquent et, puisqu'il est impossible à l'embryon de s'échapper spontanément du corps, il va se servir d’un intermédiaire, et cet intermédiaire sera le moustique « culex ».
La démonstration de ce fait, que laisse seulement entre-
voir Bancroft, est surtout due à P. Manson. Ce dernier, pensant que l’animal qu’il supposait devoir servir d’intermédiaire, devait avoir une distribution géographique en corrélation avec la filaire, pensa au moustique. Il se procure, en effet, des moustiques gorgés de sang filarié en faisant coucher un Chinois, atteint d’hydrocèle et de fièvre, dans une chambre ouverte et éclairée artificiellement. Ce sont surtout les moustiques femelles qui se gorgent de sang filarié. Alourdis, ces moustiques se fixent sur les objets voisins, digèrent le sang qu'ils ont pompé, rendent des matières fécales d’un aspect jaunâtre et mûrissent leurs œufs.
Du troisième au cinquième jour ces opérations sont achevées, l’insecte se transporte alors sur l’eau, à la surface de laquelle il dépose ses œufs. Le sang, puisé par les moustiques chez un homme filarié, contient un nombre considérable d’embryons. P. Manson à compté plus de 120 embryons dans l'estomac d’un seul moustique. Tous, bien entendu, n’atteignent pas la période de maturité, beaucoup d’entre
eux meurent, se décomposent, ou sont expulsés au dehors ‘avec les matières fécales avant toute trace d'évolution.
Après trois, quatre, cinq jours, lorsque l’estomac s’est complètement débarrassé du sang ingéré, on n’en trouve guère
SAONE
que de deux à six arrivés à peu près au degré convenable pour subir la série des métamorphoses.
Nous ne les décrirons pas ici; qu’il nous suffise de dire que la filaire en se développant dans le corps de l’insecte, y subit de grands changements, et que, finalement, elle l’abandonne sous la forme d’un animal grand et vigoureux, absolument armé pour une vieindépendante. « Quant à son sortultérieur, « 1l n’est pas douteux qu'elle s'échappe dans l’eau où le « moustique est venu mourir et que C’est par l'intermédiaire « de ce liquide, qu’elle arrive en contact avec les tissus de « l'homme (1). » "M ci
Et en effet, l’eau semble être le véhicule du parasite. S. Araujo et Pedro S. Magalhaës nous fournissent deux preuves probables à l’appui de cette opinion. Dans le fait
cité par S. Araujo, il s’agit d’un homme atteint à la fois de
chylurie, d’éléphancie scrotale, de lympho-scrotum et de craw-craw. Cet homme prenait des bains dans une rivière qui sort de la lagune de Feiticeira lorsqu'il a vu apparaître la dermatose (craw-craw) dont'il est porteur. Les eaux de cette lagune, au dire du malade, auraient la singulière propriété de produire cette éruption.
A l’appui de la même opinion, le Dr Pedro S. Malgalhaës, soupçonnant que l'introduction de la filaire, dans l’organisme, s’opérait par l'intermédiaire de l’eau en boisson, a entrepris, le 18 novembre 1877, des recherches microscopiques sur les eaux potables de la Carioca à Rio de Janeiro. Cet observateur a rencontré dans un résidu recueilli avec un filtre de pierre, au milieu de détritus végétaux et de tissus,
une filaire embryonnaire semblable à celle de Wucherer.
Elle était très vivante. Dans la même ville, le D' Moura Brazil aurait trouvé des filaires semblables à celles trouvées dans l’eau de la Carioca (2).
(1) Roncière, Arch. mél. nas., aanée 1878, p. 133. (2) Q progresso medico, 15 décembre 1871.