CHAPITRE IV
Mécanisme pathogénique.
Si on admet l'intervention parasitaire dans l’étiologie de ce cadre nosologique si considérable que nous venons d’exposer, il faut aussi en expliquer le mécanisme pathogénique. Les hypothèses sont nombreuses et on doit comprendre combien 1l est difficile d'apporter des explications vraiment scientifiques sans preuves anatomo-pathologiques et sans autopsies. Néanmoins, nous essaierons d'exposer les différentes théories émises. Toutes s’appuyent sur la pathologie comparée. Lewis dans l'Inde, P. Manson en Chine, étudiant les désordres occasionnés chez les chiens par la présence d’hématozoaires nématoïdes, semblables à la Fi/aria sanguinis hominis, la filaria sanguinolenta d’une part, la filaria immitis de l’autre, remarquent que la première détermine chez le
chien des rétrécissements de l’æœsophage. La filaria sangui-
nolenta, en effet, s’accumulerait et formerait des tumeurs dans les parois de ce canal alimentaire. Les parois artérielles
ne seraient pas non plus épargnées, car on y voit aussi des ; 6
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tumeurs plus ou moins volumineuses s’y former et grandir peu à peu; ces parois se rompent et deviennent ainsi l’origine d’anévrysmes, de paraplégies par l’embolisation de filaires dans les vaisseaux de la moelle épinière. La filaria immitis que l’on trouve en Chine sur les deux tiers des chiens environ, se loge surtout dans le cœur et entrave le plus souvent le fonctionnement de cet organe.
S'appuyant sur ces lésions produites chez les chiens par la filaria sanguinolenta et la filaria immitis, les partisans de la théorie parasitaire expliquent que la filaire de Bancroft agit sur l'organisme humain en vertu du même mécanisme. Toutefois les opinions diffèrent un peu. V.Péreira a tenté de définir cette action des embryonssur les vaisseaux à propos de l’hémato-chylurie (1). Il dit : « Les entozoaires « doivent entrer comme facteur obligé dans les hémorrhagies « de la chylurie, circulant en grand nombre, ils s’'amoncel- « lent accidentellement dans les capillaires avecles globules, « les obstruent et en déterminent la rupture ; de plus, leur « nutrition doit se faire aux dépens des capillaires et des « tissus des reins; de là une moindre résistance physio-his- «tologique de ceux-ci et une tendance à la nécrobiose « graisseuse, phénomènes qui se produisént en dernière « analyse et qui facilitent beaucoup la rupture des capillaires «sanguins et lymphatiques. En résumé, deux facteurs : «augmentation de la tension vasculaire produite par la pré- « sence et la multiplication du ver, par la congestion irrita- «tive qu'il détermine, et par les mouvements actifs de . «l’animal cherchant à vaincre les obstacles à son passage, «état de friabilité des capillaires dû à des pertes nutritives « au profit du parasite qui s’est emparé d’une partie des ma- « tériaux nécessaires à l'intégrité des tissus. » Mais, comme le dit M. Bourel-Roncière, « rappelons toutefois que ces rup- «tures vasculaires, admises par les médecins anglais de
(1) Thèse de Bahia, 1876, p. 252.
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RETTQE « l'Inde, ont encore besoin d’être vérifiées par les autopsies, « du moins chez l’homme (1).
Lewis partage l’opinion de V. Pereira; pour lui aussi, les phénomènes morbides produits par la présence de la filaria Bancrofti sont dus à l'arrêt des fluides nutritifs dans les canaux lymphatiques et sanguins; cet arrêt est lui-même occasionné par l'accumulation accidentelle des filaires entraîinées par le torrent circulatoire... Ainsi il explique les obstructions mécaniques ou les ruptures des parois des capillaires sanguins etlymphatiques et l'extravasation du liquide nourricier dans divers organes.
P. Manson émet une opinion différente de celle de Lewis et de V. Pereira. Pour lui,la maladie qu’il nomme « éléphantoïde » reconnaît pour cause le ver progéniteur et non les embryons. Ceux-ci sont petits et peuvent facilement passer à travers les capillaires; ils ne possèdent pas un appareil perforant, et 1l leur est par conséquent impossible de traverser les Iymphatiques et de les déchirer.
Pour lui, le ver progéniteur apporte l’entrave mécanique à la circulation de la lyÿmphe en obstruant les canaux et en déterminant ainsi la rupture des lymphatiques dans leurs points les plus délicats et Les plus superficiels. « Si l'obstruction est partielle, il n'en résulte que des varices lymphatiques: mais,gràce aux anastomoses, la circulation de la lymphe reste ininterrompue et charrie jusque dans le sang des embryons de filaire. Les conséquences de cette obstruction partielle seront le lympho-serotum, la chylurie ou les engorgements ganglionnaires.
Si l’obstruction est complète, deux cas peuvent se présenter: la lymphe, accumulée, dilate tellement les vaisseaux qu'ils finissent par se rompre et il en résulte une Iymphorrhagie plus où moins permanente. Alors la lymphe ne stagne pas complètement, mais elle circule én rétrogradant et reste fluide. On pourra alors constater les lymphorrhagies du scro-
(1) Arch. de méd. nav., sept. 1878, p. 209.
tum et de la jambe, l’engorgement variqueux des ganglions, on retrouve dans ces derniers des embryons de filaire; on en trouvera probablement dans l’écoulement de lymphe, mais on en constatera jamais dans le sang.
S’il ne se produit pas de rupture des lymphatiques, lalymphe stagnera complètement et s’accumulera dans les tissus voisins des ganglions. Ceux-ci s’indurent, les tissus aussi et l’éléphantiasis apparaît. On ne trouve pas d’embryons dans le sang,parce que pas un d’entr’eux ne peut traverser les ganglions, et la filaire-mère périt étouffée pour ainsi dire par ses jeunes et par la lymphe qui s'organise. Il est par conséquent impossible de découvrir les embryons du parasite dans le sang ou la lymphe ganglionnaire lorsqu'on se trouvera en présence d’un cas d’éléphantiasis vrai sans complication (1).
Enfin, P. Sensino donne une explication qui s'applique aussi bien aux effets de distoma Bilharzia qu’à ceux de la filaire : «Le ver adulte, dit-il, après avoir accompli la copulation, va se loger dans quelque petite veine de certains organes de son élection, où s’accomplit l’évolution de la femelle. Les œufs émis en quantité innombrable, sont poussés dans la zone veineuse qui appartient à cette petite veine, ils la remplissent et amènent une dilatation des petits vaisseaux portée jusqu’à la déchirure. Il se produit alors une diffusion de ces œufs dans la trame extra-vasculaire des tissus, où ils pénétrent dans une cavité, lorsque les petits vaisseaux sont à la surface interne, creux, comme la vessie. On peut ainsi expliquer l’origine de l’hématurie. Les œufs déposés dans le système vasculaire et dans les tissus y déterminent des phénomènes inflammatoires; car on voit se développer successivement des hyperhémies simples ou hémorrhagiques, des exsudats séreux ou plastiques, des ectasies vasculaires, des thromboses ou des occlusions et enfin des atrophies, des hypertrophies ou des lésions ulcéreuses (2). »
(1) P. MANSON, traduction de Calmette, décembre 1884, Arch. méd. nav. (2) Arch. gén. de méd., 1876. |