‹ Etude sur la folie puerpéraleChapitre 4 sur 17 · DÉFINITION · texte numérisé non relu

DÉFINITION

Certains auteurs, et parmi ceux-là nous citerons Marcé(l),Hervieux(2), décrivent sous le nom de folie puerpérale les troubles psychiques que l’on observe chez les femmes, pendant la grossesse, la parturition et la période de l’allaitement.

Dagonet (3) et d’autres médecins réservent le mot de folie puerpérale pour les cas d’aliénation mentale qui se manifestent pendant le travail et les deux ou trois premières semaines qui suivent l’accouchement.

Il ne nous appartient pas de porter ici un jugement sur ce point; nous ne cherchons pas,-d’ailleurs, à démontrer dans notre thèse quelles sont les limites de l’état puerpéral ; cependant, comme notre travail n’est basé que sur des cas qui rentrent dans la définition donnée par Dagonet, c’est sur celle-ci que nous ferons reposer les descriptions qui vont suivre.

ÉTIOLOGIE.

Hérédité. — Les modifications que la gestation imprime à tout l’organisme, dont les souffrances se traduisent par des troubles nerveux, expliquent la possibilité de la folie chez les femmes en état de puerpéralité. Cette disposition exige, pour produire l’aliénation, une disposition spéciale du sujet ou l’hérédité. L’hérédité, en effet, est partout, et on ne

(1) Marcé, Traité de la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des nourrices.

(2) Hervieux , Traité clinique et pratique des maladies puerpérales.

(3) Dagonet, Traité des maladies mentales.

doit jamais la perdre de vue dans l’étude des maladies diathésiques et principalement dans l’étude des maladies nerveuses.

Chez toutes les malades ou du moins chez presque toutes, l’hérédité est là qui domine la scène. Lés unes ont eu un père, une mère, un oncle franchement aliéné; les autres ne paraissent pas du tout entachées, mais elles ont eu un père original, une mère migraineuse. Enfin, les diathèses pouvant se transformer en se transmettant, nous verrons qu’un père rhu' matisant, une mère tuberculeuse, peuvent donner à leur enfant une prédisposition aux maladies nerveuses, et par suite à la folie puerpérale.

Sur 131 aliénées à la suite de-couches, Helft, de Berlin, ena trouvé 50 dont les parents avaient été atteints de folie.

Weill, de Stephansfeld, en a noté 14 sur 30, et Marcé 24 sur 56. Ces chiffres nous paraissent être bien au-dessous de la vérité: en effet, chez toutes ces malades, les parents.'étaient atteints de folie ; mais combien de troubles nerveux qui passent inaperçus et’ qui ne peuvent entrer en ligne de compte dans les statistiques !

Il faut donc, à notre sens, étendre la notion d’hérédité. Ce n’est pas toujours la folie elle-même que l’on rencontre chez les parents ; ce sont souvent d’autres grandes névroses, comme la chorée, l’hystérie, l’épilepsie et même la migraine. De plus, comment retrouver, par exemple, ces cas nombreux d’hérédité rétrograde, si l’on peut ainsi parler, dans lesquels une mère ou un père sont frappés de folie, bien longtemps après que leurs enfants en ont présenté les premières atteintes ?

Par conséquent, il faut chercher chez toutes nos malades la prédisposition héréditaire, et s’il arrive souvent qu’on ne la trouve pas, c’est qu’on ne sait pas la chercher. Le domaine de l’hérédité est immense et ses limites sont infinies.

« Personne, dit Bûcher, n’ignore que, dans l’espèce humaine, un grand nombre de prédispositions organiques sont de nature à être transmises, par voie de génération, des parents aux enfants; mais tout le monde ne sait pas jusqu’où cette espèce d’hérédité pent s’étendre. » II faut donc, avant tout, penser à elle, et le clinicien doit chercher à la faire ressortir en interrogeant avec soin l’entourage de la malade.

L’influence du père est-elle plus marquée que celle de la mère?

Esquirol répond affirmativement ; mais M. le professeur Cavalier, dans ses cliniques, d’accord en cela avec Griesinger, affirme au contraire l’influence prédominante de la mère sur le père.

L’âge avancé des parents, les habitudes d’alcoolisme des parents peuvent entrer en ligne de compte. Une circonstance particulière paraît avoir son importance, mais elle est en général difficile à contrôler : c’est l’état d’alcoolisme aigu d’un des conjoints au moment de la conception. Nous noterons déplus la consanguinité des parents à un degré rapproché comme pouvant développer la manie puerpérale chez leur fille. Une atteinte de manie antérieure prédispose énormément aux récidives.

Ces causes héréditaires sont à peu près les mêmes que dans toutes les maladies nerveuses et font voir par quels liens intimes l’histoire de la folie puerpérale se lie à celle de la folie en général ; aussi voulionsmous faire ressortir de tout ce qui précède simplement ceci: c’est que, héréditairement, la femme à l’état puerpéral apporte une prédisposition et l’accouchement n’est que la cause déterminante de l’éclosion de la folie puerpérale.

On comprend comment une jeune fille prédisposée peut présenter, à l’âge de la puberté, quelques symptômes inquiétants. Ces symptômes peuvent s’amender plus tard; mais, arrive une grossesse qui fatigue la malade, alors petit à petit le terrain se prépare, l’accouchement a lieu : à la suite de cet ébranlement si général et si considérable, le germe de la maladie qui couvait se développe et la folie est établie.

Il est des femmes qui sont frappées d’un cachet spécial : bizarres, excentriques dans leurs allures, défiantes, soupçonneuses, elles raisonnent toujours à faux, manquent de sang-froid et de rectitude dans le jugement, ont une mobilité d’idées qui les empêche de rien mener à bien ; celles-là ont toujours des aliénés ou d’autres maladies parmi leurs ascendants et offrent au plus haut point la prédisposition ; elles sont pour ainsi dire désignées à l’avance et échappent rarement à des lésions intellectuelles plus graves, que la moindre cause occasionnelle peut faire éclater.

Cette prédominance de l’hérédité dans l’étiologie de la folie puerpérale,

bien qu’indiquée ici d’une manière sommaire, domine toute l’étiologie et montre quelle large part on doit faire à la prédisposition, en rejetant sur un plan secondaire toutes.les autres causes qui vont maintenant attirer notre attention.

Il n’y a pas de constitution physique spéciale, pas de signes extérieurs constants et prédominants, quoi qu’on en ait dit.

Le tempérament nerveux, très-impressionnable, peureux, est évidemment le plus exposé, mais les autres n’en sont pas plus à l’abri.

La manie puerpérale peut se déclarer à tout âge : Marcé admet' l’âge avancé du sujet comme une cause prédisposante importante. C’est lui, le premier, qui a affirmé ce fait, en l’appuyant sur des statistiques nombreuses. Les chiffres d’Esquirol, de Macdonald sont analogues. James Reid donne une statistique considérable, qui porte sur 1771, femmes et qui donne les mêmes conclusions.'

Qu’on nous permette de mettre sous les yeux deux tableaux empruntés à Marcé :

cas de folie s’est développé à 18 aüs.

cas de folie'se sont développés de 20 à 25 ans.

» à 40 ans et au-dessu s.

James Reid a trouvé :

5 sur 1771, au-dessous de 20 ans, c’est-àdire 1/25..

De 20 à 30.

De 30 à 40..

Se"!»::::: 15 6oc-e.«4ta)/29

Or, d’après les statistiques, le nombre des femmes en couches audessous de 20 ans forme le 1/10 du nombre total des accouchées. Après

Sur 55 malades, 1

40 ans , le nombre des accouchements n’est que de 1/50 du chiffre total. On voit, par cette proportion, l’influence de l’âge avancé,

La latitude et les climats (1) paraissent sans influence notable. Nous n’en dirons pas autant des saisons.

Nous avons cru remarquer, en effet, que c’était surtout en été ou au commencement de l’automne que les cas de manie puerpérale étaient le plus fréquents (2).

De même, la civilisation prise dans son ensemble, est elle-même une cause active des maladies mentales , et il est malheureusement reconnu que plus elle s’élève, plus elle prend d’influence sur les individus. Ainsi, on n’observe presque pas de manie puerpérale chez les sauvages ou chez les tribus nomades de l’Algérie. On l’observe assez souvent au village , bien plus souvent à la ville. Les eœcis sexuels, les passions, les habitudes invétérées à’onanisme (Pouillet, thèse de 1877), sont des causes secondaires mais réelles. DemêmeTOTsomme,, en augmentant considérablement l’irritabilité nerveuse^ devient une cauèe prédisposante de l’aliénation mentale.

Lb. position sociale a, croyons-nous, beaucoup d’importance. Il est évident que les filles-nières, qui subissent l’abandon et sont exposées à une vie misérable, présentent à ce point de vue des chances plus notables que les autres femmes.

Les professions paraissent jouer un certain rôle : telles sont celles qui forcent les femmes enceintes à rester assises, le corps ployé en avant. Cette position demi-fléchie est infiniment préjudiciable aux personnes délicates, aux femmes mal réglées d’ordinaire , chez lesquelles elle peut ^ devenir l’occasion de congestions cérébrales, etc.

(1) A côté de la latitude et des climats nous noterons l’altitude. En effet, l’habitation des hauts plateaux prédispose à l’anémie et peut, par suite, n’être/pas sans influence sur la production de cette folie. Nous regrettons de ne pas avoir des renseignements plus certains à ce sujet.

(2) Esquirol dit : « C’est pendant l’été que se remplissent les asiles d’aliénés, »

Les recherches sur la vitesse du pouls des aliénés constatent, pour l’Europe centrale, , un nombre plus élevé de pulsations en été qu’en hiver, dans la proportion de 82 à 78.

A côté des professions, on doit noter le genre de vie. Chez les femmes robustes, habituées aux travaux de la campagne et à une vie uniforme , les réactions que déterminent la grossesse et l’accouchement sont à peine appréciables; mais, poirr les femmes des grandes villes, affaiblies par une vie molle et oisive, par des veilles et des émotions incessantes, l’accouchement devient un acte dangereux, qui imprime à tout l’organisme des modifications profondes et réveille des dispositions qui peut-être seraient . restées latentes sans son intervention.

Un état général mauvais, Vanémie, la chlorose, et toutes les causes de débilitation de l’organisme, faciliteront encore la manie puerpérale. Les maladies générales qui altèrent profondément les fonctions nutritives chez la femme enceinte, préparent quelquefois le développement de cette folie. Scott a signalé Valbuminurie.

Nous devons signaler ausM les maladies du cœur : une femme atteinte de maladie du cœur qui devient enceinte, est exposée aux plus terribles accidents du côté du cœur, des poumons et aussi du cerveau.

Certains états morbides antérieurs prédisposent aussi à la manie puerpérale : en tête nous citerons Vhystérie.

Il nous souvient d’une jeune fille qui avait été hystérique pendant très-longtemps, et qui fut soignée avec le plus grand soin. Elle guérit , se marie, accouche avant le terme, et aussitôt après la manie se déclare.

De même, les diathèses sont un élément étiologique de premier ordre, et nous avons vu citer, dans les observations des différents auteurs, des antécédents personnels tuberculeux, scrofuleux, syphilitiques, etc.

, James Reid et Macdonald avaient considéré la primiparité comme prédisposant à la folie. Marcé fait, au contraire, dans ce sens, la part la plus large à la pluriparité : sur un chiffre de 57 malades , il n’en a trouvé que 14 primipares; et parmi les 43 autres, il en a noté 13 qui ont eu cinq , six et jusqu’à neuf accouchements ou fausses couches.

C’est par la débilité qu’entraînent les grossesses répétées qu’il faut expliquer cette influence de la multiparité sur le développement de la folie puerpérale.

Après l’hérédité et au-dessus de toutes les autres causes, les aliénistes, surtout en France, ont placé les commotions morales. Esquirol établit qu’il y a quatre fois plus de femmes grosses atteintes par cet ordre de causes que par les causes physiques. Georget prétend que sur dix-sept cas, il n’y en eut que deux qui n’étaient pas dus à des commotions morales. Pendant l’invasion de France, de 1814 à 1815 , la plupart des cas de folie, pendant la grossesse, ont eu pour cause la frayeur. « Sachant la part des peines morales qui est dévolue à chacun, selon sa nature, sa position , sa puissance de sentir et de s’impressionner, on s’étonne, dit Morel, qu’un auteur anglais ait écrit que, sur cent cas de manie puerpérale, il n’a observé que deux fois les causes morales (1). «

Presque toutes les femmes grosses, chez lesquelles Marcé a vu survenir la folie, se trouvaient dans les dispositions morales les plus fâcheuses. C’étaient des filles séduites, pauvres, misérables, abandonnées; des femmes mariées ayant manqué à leur devoir , des veuves ayant dépassé l’âge moyen de la vie. Parmi ces dernières, qui sont déjà mères d’enfants adultes, une grossesse imprévue amène parfois un tel sentiment de honte, qu’elles ne la déclarent qu’à la dernière extrémité et après avoir fait des efforts inouïs pour la cacher. Il nous souvient d’une veuve qui avait un fils d’un certain âge ; elle devint grosse: pour cacher sa honte, disait-elle, elle quitta sa ville natale, vint accoucher dans une ville éloignée, fut prise de folie puerpérale et ne guérit qu’au bout de quatre ou cinq mois.

Il faut noter encore, socialement chez \q% primipares, les modifications si profondes que le mariage amène , au physique et au moral, dans la vie d’une jeune fille : l’entourage, la résidence, les occupations , tout est changé ; des préoccupations nouvelles et inconnues viennent l’assaillir. L’attente d’une douleur inconnue la préoccupe au-delà de toute mesure, la jette dans une angoisse inexprimable. Celles qui ont déjà été mères ^ sont effrayées par le souvenir du passé et la perspective de l’avenir ; d’autres craignent que l’enfant ne soit hideux et difforme, elles en

(1) Georget, Mémoire sur la manie des femmes en couches.

parlent à toute heure. De la crainte à la conviction, la transition est facile, et de là à la lypémanie, il n’y a qu’un pas, qui est bientôt franchi.

L’influence de Véducation ne sera, je pense, mise en doute par personne , et nous verrons comment une bonne éducation peut devenir un moyen prophylactique excellent. L’éducation peut corriger certains vices, "" originels. '

Il est des esprits qui sont enclins à la mélancolie, à la rêverie, et qui portent continuellement sur leur visage l’empreinte de la plus grande tristesse. Chez ces femmes-là, l’éducation peut beaucoup.

Enfin, nous ne signalerons que pour*mémoire les épidémies de folie puerpérale , une sorte d’imitation inconsciente , de contagion nerveuse , d’influence épidémique. Dans.un village des environs, où on trouve rarement quatre ou cinq accouchées par mois, trois jeunes mères étaient atteintes à la fois de folie puerpérale. Y avait-il simple coïncidence ? Nous ne le croyons pas. Nous pensons , au contraire, qu’on peut rapprocher ces faits de ceux observés dans beaucoup de névroses : épidémies d’hystérie, convulsionnaires, etc.; nous pouvons les rapprocher aussi des épidémies de suicide. Ceci, croyons-nous, n’a encore été noté par personne.

On a signalé aussi le célibat prolongé , une vie solitaire et ennuyeuse , dénuée de toute distraction et de tout plaisir. On a dit que le célibat favorisait la chloro-anémie, et par conséquent le développement de la folie. Cependant, d’après Marcé, on a vu des vieilles filles, qui semblaient prédisposées par excellence, prendre sous l’influence bienfaisante du mariage une fraîcheur, un embonpoint et une gaieté qui leur avaient toujours fait défaut.

Toutes les influences étudiées jusqu’ici proviennent de la mère : dans certains cas, très-rares, le sexe de l’enfant que la mère a porté ou allaité devient une cause prédisposante de folie. Esquirol, Andral, Baillarger, Rociborski et Marcé, parlent de malades qui deviennent aliénées après avoir mis au monde un enfant mâle, et restent exemptes d’accidents après l’accouchement d’une fille. Vigaroux dit avoir connu une femme qui

avortait lorsqu’elle était grosse d’un garçon, et qui ne portait à terme que les filles (1).

Il faut l’autorité de ces auteurs, pour faire admettre par Hervieux la possibilité de pareils faits (2).

A quoi Marcé répond : « On comprend, dit-il, qn’un enfant mâle, fort, développé, et plus tard lorsqu’on l’allàite exerçant des efforts de succion énergique, arrive à épuiser plus promptement sa mère, et à déterminer des accidents que la gestation et l’allaitement d’une fille auraient pu éviter. Je connais une dame qui a offert des troubles intellectuels très-manifestes après avoir allaité deux garçons , tandis qu’elle a pu nourrir deux filles sans accidents » (3).

De même, par induction , croyons-nous pouvoir noter les accouchements gémellaires.

L’hérédité, la situation morale, les grossesses nombreuses, l’âge avancé des femmes en couches, les accès antérieurs de folie, l’état d’épuisement, la constitution, le genre de vie, etc., etc., le sexe de l’enfant , telles sont les principales causes pi’édisposantes de la folie puerpérale. Arrivons maintenant aux causes adjuvantes ou déterminantes , dont l’étude offre aussi une certaine importance.

Le travail douloureux de l’accouchement, les obstacles divers et les opérations obstétricales qu’il nécessite, n’ont Jamais paru, dans les observations qui ont été rapportées, exercer une influence sérieuse sur la production de la folie. De toutes les malades observées par Marcé, quatre seulement ont eu un accouchement difficile.

Vhémorrhagie pendant ou après est une circonstance bien capable de hâter le développement des accidents nerveux, par l’anémie consécutive qui en est la suite : nous l’avons observée en particulier chez une de nos malades, dont nous relatons l’observation.

Les convulsions-éclamptiques, qui surviennent pendant l’accouchement, peuvent faire place à la folie (?) (^Merriman, Esquirol, James Reid).

(1) Vigaroux , Maladies des femmes, t. II, p. 141. Paris, 1801.

(2) Hervieux, Traité clinique et pratique des maladies puerpérales, p. 1034.

(3) Marcé, Ouv. cité.

Le chloroforme^ qu’on a accusé généralement de déterminer ce genre d’accidents chez les nouvelles accouchées , doit être innocenté des effets fâcheux qu’on lui reproche à cet égai’d (1).

Baillarger a signalé la première menstruation qui suit l’accouchement comme pouvant devenir le point de départ du délire puerpéral. D’après Marcé, sur 44 accouchées, 11 sont devenues folles vers la sixième semaine, c’est-à-dire préciséme'nt à l’époque du retour de couches. On comprendrait bien mieux pourtant, que Vabsence du retour de couches pût être invoquée comme cause de folie , et Marcé lui-même rapporte un •fait de ce genre.

La métrite puerpérale, et surtout la métrite puerpérale chronique, la phlébite utérine ont été considérées comme des causes possibles de folie. On a cité aussi les granulations, les ulcérations et déchirures du col. Nous donnerions la préférence aux inversions de l’utérus, aux versions, flexions et rétroflexions, aux chutes de la matrice, qui sout bien plus susceptibles d’engendrer des troubles nerveux : une femme devenait lypéraaniaque toutes les fois que le col de l’utérus arrivait au niveau des grandes lèvres. On a accusé aussi les adénites mammaires; mais ce n’est pas encore prouvé.

Le refroidissement, la constipation, etc., ne doivent pas, à notre sens, entrer en ligne de compte.

Nous allons étudier maintenant la suppression des lochies et la lactation.

Les anciens auteurs faisaient dépendre la folie puerpérale de la suppression des lochies. Mais, pour cette affection, comme pour toutes les maladies puerpérales, une observation attentive des faits a montré que nos devanciers avaient pris l’effet pour la caüse. D’ailleurs, Marcé a reconnu par l’analyse d’un certain nombre de cas de folie chez les femmes en couches, que, si chez ces dernières les lochies se supprimaient quel-

(l)‘Wibster a publié cinq observations; mais, dans plusieurs de ces cas, les désordres cérébraux se, sont manifestés longtemps après. Simpson, au contraire, dit avoir délivré heureusement des malades sous l’influence du chloroforme, et elles avaient donné des signes non équivoques de manie puerpérale,

quefois, beaucoup plus fréquemment elles se maintenaient dans les conditions normales, sans éprouver aucune diminution appréciable.

« Ces réserves faites, dit Hervieux, je ne serais pas éloigné d’admettre une métastase possible, résultant non pas de la suppression locbiale, mais du passage dans le sang de certains principes putrides, provenant de lochies altérées , fétides , sanienses , comme celles que nous avons si fréquemment occasion d’observer chez des malades atteintes d’une endométrite suppurée. Ces éléments les plus subtils de la suppuration locbiale repris par les veines de l’utérus, peuvent aller impressionner les centres nerveux et développer chez les femmes prédisposées des désordres cérébraux plus ou moins graves. Dans ces sortes de cas, il n’y a pas à proprement parler suppression des lochies, puisqu’elles peuvent continuer de couler, mais transport, par l’intermédiaire du sang, des matières toxiques qu’elles contiennent. »

La théorie des métastases laiteuses a compté de nombreux et illustres défenseurs. Levert, Daguin , Rivière, Van-Swiéten, Sydenham, Puzos , admettaient la possibilité de dépôts laiteux sur le cerveau. Il serait superflu de réfuter une .doctrine aujourd’hui absurde; mais, quand on réfléchit à la fréquence relativement assez notable de la folie chez les femmes qui allaitent, on est forcé de reconnaître qu’il y a une relation possible entre la sécrétion lactée et la production des manifestations délirantes. D’après Rech (1), la lactation n’agirait pas toujours de la même manière : « En résultat, dit-il, de ces quatre observations que j’ai rapportées à dessein , la lactation n’a pas agi de la même manière : dans l’une,, elle est restée tout-à-fait étrangère à l’aliénation mentale; dans deux , en cessant, elle a prédisposé à la guérison, et dans la quatrième, on ne peut douter que la curation de la maladie n’ait été opérée par l’allaitement. Elles viennent donc confirmer ma première proposition : que l’on a tour-à-tour accordé trop et trop peu d’importance à cette fonction dans l’histoire des maladies. »

Avant de terminer le chapitre étiologique, nous croyons qu’il n’est pas

(1) Rech , Clinique de la maison des aliénés ; Montpellier, 1826, p. 40.

sans intérêt de donner un aperçu statistique de la fréquence de la folie puerpérale. On verra que, malgré toutes les causes étiologiques, elle est relativement rare par rapport au nombre total des accouchements : sur 3,500 personnes accouchées, 9 seulement ont été atteintes de folie (Reid); M. Grean, sur 2,000 cas, signale 11 aliénations mentales.

Sur 1,888 accouchées, 1 seul cas de manie, en Angleterre.

Sur 1000 accouchemeùts faits à l’hôpital Beaujon , 1 cas.

Ces statistiques ne peuvent pas être très-rigoureuses, car on perd nécessairement de vue les nouvelles accouchées après un certain temps ; aussi, nous n’insisterons pas. Mais nous serons plus positif, s’il s’agit de déterminer le nombre des cas de folie puerpérale , par rapport au nombre total des aliénées.

Esquirol a établi, dans sou Traité des maladies mentales (1), que sur 600 femmes aliénées reçues’à la Salpétrière , ^ étaient atteintes de folie puerpérale, et que sur 1119 cas admis en quatre ans , il y en avait eu 92 appartenant à ce genre d’aliénMion. Sur 114 cas observés chez des femmes du monde, le même auteur en a vu survenir-21 pendant les couches ou pendant l’allaitement.

Sur,899 aliénées admises à Bethléem, Reid en a trouvé 111 atteintes de folie puerpérale. Sur 1644 femmes reçues dans le même asile, Haslam mentionne 84 cas; Rush, 5 sur 70 à Philadelphie; Hamwell, 79 sur 703; Macdonald, 49 sur 691; Leller, 11 sur 97; Parchappe, 33 sûr 596; John Webster, 17 sur 282; Thomas Kirkbride, 116 sur 2752; Marcé, dans le service de Mitivié en 1856,9 cas sur 242. Suivant une moyenne établie par Marcé, il y aurait une malade atteinte de folie puerpérale sur 12 ou 13 aliénées.

Quanta la fréquence relative de la folie puerpérale, suivant qu’elle se développe pendant la grossesse, pendant le travail ou après la lactation , voici quelques chiffres statistiques destinés à éclairer ce point de la question.

Esquirol, sur 92 cas de folie : 54 à la suite de l’accouchement, 38 pen-

(1) Esquirol, Traité des maladies* mentales ; Paris, 1838, t. I, p. 115.

daqt la lactation. Palmer, sur 19 cas : 1 pendant la grossesse, 6 après la délivrance, 12 pendant l’allaitement. Hanwel, sur 43 cqs : 4 pendant la grossesse, 26 à la suite de couches, 13 chez des nourrices. Macdonald, ' sur 66 cas : 4 pendant la grossesse, 44 après l’accouchement, 18 pendant l’allaitement. Une statistique de York Retreat, sur H cas : 2 pendant l’allaitement et 9 à la suite de couches. Marcé , sur 79 malades : 18 pendant la grossesse, 41 à la suite de l’accouchement, 20 chez les nourrices.

Nous croyons les chiffres de Marcé un peu exagérés , car il s’est occupé surtout de rechercher les cas de folie pendant la grossesse, et plusieurs de ces cas de folie ne sont que des folies passagères.

Un résumé fait par Marcé des statistiques précédentes donne sur 310 cas de folie puerpérale : 27 pendant la grossesse , 180 à la suite de l’accouchement , 103 pendant la lactation.

Si nous tenons compte lie l’exagération de Marcé pour ce quia rapport aux folies pendant la grossesse , nous voyons cette proportion réduite de beaucoup, et le plan de notre ouvrage se trouve ainsi justifié.

SYMPTOMATOLOGIE.

La folie puerpérale se révèle à l’observateur par un nombre très-considérable de symptômes, et pour faciliter cette étude, nous avons cru utile de diviser ce chapitre en deux paragraphes.

Dans le premier de ces paragraphes, nous passerons en revue les symptômes intellectuels, et dans l’autre les symptômes physiques.

g I. — Symptômes intellectuels.

Tout le monde a observé ces changements dans le caractère, qui surviennent chez les sujets qui souffent.

Des hommes qui ont toujours été doux, bienveillants, affectueux envers jes personnes qui les fréquentent, deviennent, dès qu’ils sont malades*

eiiijibrtés, trbüvénl qu’on’ les sôigiié très-ui^r, enfib' sont rn'éboütëiitS'de t'ôüt et de toüt le monde'.

La femme en couches est plus expbfeéé quë toiiy lés autres malades à présenter des troubles analogues à éeux quë nous veribiis de d'ëcüire; mais, pour que cés perturhatibtis intellectuéllés puissent être regardées comme symptômes de là folie puerpérale, il faiit qu’elles présentent une certàiné durée ét une eertâirié intensité. De plus, ceïndàhifestatiotl’s prendront une importance très-considérable, si l’on a’affàîreà'üBe féhime entachée d’un cachet Héréditaire’ et qui est oii'a été atteinte ahtériëiirement d’une affection'liëryeuse quëlcohijue ; car, ë’est surtout daiis l'éë maladies chroiiiques, dit M. le professeur Cavalîeé, qüé se fait sëtitir l’influence du siyét sûr la maladie ( 1 ).

Le délire maniaque est la^forme d’alîénatioti mentale ^ui's’obSérVé Ife plus sOuTent chez lés femmes en travail et dans lës’ prerhiërs jours qui suivent l’acébuchëment. Les'femmes'eh proie à cë délire préëèntëtit'tdüs les symptômes que rdh .observe chëz'les’ihaladës atteintes de mànië ftariche: elles chantent et pleurent sans motifs, passent d’une idée à une autre avec une rapidité remarquable, déchirent leurs vêtements et brisent par plaisir tout ce qui se trouve sous leur main, etc. On constate en même temps des changënients du côté des sentiments affectifs. Ainsi, certaines malades refusent obstinément de recevoir la visite de certaines personnes qü'ëllës ëhërissaiè'nt et' estimaient beaucoup avaiit d’être malades, et l’on remarque'dans notre observation N® III, que l’agitation de la dame A. R. devenait plus considérable dès quë’son mari, (ju’elle avait toujours aimé et contre requëf elle n’avait aucun grief , se trouvait dans’sa'chàmhr'e'.

Le docteur Lafont a vu une malade atteinte de manie puerpérale qui, dans un aecès de délite furiëiixpvoulait'jeter son enfant dans un four (2).

La manie, avee prédominance d’idées érotiques, s’observe très-souvent dans la' catégorie des malades' dbht noué rioüs occupons;' ainsi, des

(1) Cavalier!, Coürs de' pathologie gériérale, 1876.

(2) Marcé', Traité delà folie des femmes enceintes et des nouvèlles accouchées.

femmes qui jusqu’à ce jour avaient été, au point de vue des paroles et de la tenue, d’une réserve d’ui\ç modegtiç parfaites, tiennent maintenant des propos obscènes et accomplissent des actes qui feraient presque rougir ja pl,us vij.Ç|d,es courtisane?. .

La Lypéoiapie, soit simple ou accompagnée de prédominance d’idées religjpuses, démopjaq.qes, suicjdiques, .ejc., est un mode de manifestation de la folie puerpérale qui se présente fréquemment à l’observation. Ce déljre éclate ofdipairemeqt quelqu,e8 jo^urs après l’accouchement ; pour la manie, au .contraire, la période d’ipicubation est beaucoup moins longue. Les malades qui présentent les signes de la lypémanie ont eu pvdinairement des perturbatiou? physiques assez notables, consistant en troubles gastriques, anérrjie, dpuleurs très-vives du travail, etc., etc., soit pendant la grossesse ou la parturition.

f^es souffrances sopiatiques provoquent très-souvent un retentissement sur les facultés intellectuelles, surtout che^ les femmes névropathiques. Ces nîalad,es voiept alors, comme l’on dittout en noir.

Est-ce qu’elles pourront nourrir? mais d’abord, est-ce que leur enfant yiyra? alors, elles ?e jafoentent. On cherche à leur démontrer que leur cpainte n’e?t pas fondée; mais aucun raisonnement ne peut les convaincre; epho , petit à petit, une foule d’idées de tristesse finissent par obséder leur j^sprit ,et qo véritable déljre est constitué.

La stupidité s’établit eh®? femmes en couches d’une façon analogue à fa lypémanje > ^•uasi, popr pe pas nous répéter, nous ne ferons que pignafer cçtte forme dp défire , sans en donner la description.

Ces différents genres d’aliénation mentale dont npus venons de parler s’asso.ciept très-souvent ayec des perversions sensorielles des différents organes des sens: hallucinations et üiosions. Les organes de la vue et de l’ouje eéîlf' ®éiox. qui sont le plus souvent atteints et constituent des éléments fâcheux pu point dp vue de la marche de la maladie et surtout dp prppostic. Qp a remarqué que les hallucinations se rencontraient surtout chez les malades atteintes d’un délire à prédominance triste. Dans notre observation N“ II, ce qui accable Mme. M. Gr- et lui fait désirer le mal, c’est que le bon Dieu lui a dit qu’elle était indigne d'être mère.

§ II. — Symptômes physiques.

- Certains auteurs ont voulu décrire de? symptômes spéciaiix pour la folie des nouvelles accouchées, et c’est parmi les troubles somatiques qu’ils ont cherché à trouver les signes pathognomoniques de la manie puerpérale.

Esquirol s’est beaucoup occupé de cette question, et voici, d’après cet auteur, l’ensemble des symptômes physiques que l’on observe chez les femmes atteintes de vésanie puerpérale.

On constate d’abord un état fébrile général, la peau est chaude, souple et' humide ; le teint pâle , les yeux brillants ; la langue est blanche, les mamelles sont flétries, l’abdomen ni tendu ni douloureux ; des douleurs vives se font sentir dans la tête ; le pouls est petit, faible , concentré , enfinle faciès, dit le même auteur, a quelque chose de particulier qui le fait reconnaître, lorsqu’on a quelque habitude de soigner les aliénés (1).

Si l’on considère l’ensemble des symptômes que nous venons de décrire, il est facile de s’apercevoir que la plupart de ces phénomènes et même tous appartiennent à l’état général éprouvé par la malade , la puerpéralité, et qu’une femme pourra très-bien présenter tous ces troubles physiques, sans qu’il s’en suive le moindre dérangement dans le fonctionnement des facultés intellectuelles. C’est ce qu’a cherché à démontrer Marcé, et cet auteur prenant, en effet, chaque symptôme physique signalé, soit par Esquirol, soit par d’autres médecins, discute leur importance et finit par conclure que l’attitude des malades dont nous nous occupons, n’est pas autre que l’aspect du maniaque, associé à cet état particulier qui distingue les femmes en gouches (2).

L’appareil génito-urinaire est très-souvent le siège de manifestations morbides, chez les femmes atteintes de folie puerpérale ; douleurs du côté de l’utérus et des ovaires. Quant aux urines, elles contiennent aussi

(1) Esquirol, Traité des maladies mentales.

(2) Marcé, loc, cit.

beaucoup plus d’urée, de phosphates et de sulfates alcalins qu’à l’état normal (1).

La présence de l’albumine dans les urines des malades atteintes de folie puerpérale a inspiré beaucoup de travaux, et c’est surtout en Angleterre qu’on s’est occupé de cette question. De nombreuses publications ont été faites en France sur ce sujet ; mais les faits ne sont pas encore assez précis pour permettre aux auteurs d’avoir une opinion certaine sur ce point. Si tout le monde connaît aujourd’hui les connexions intimes qui unissent l’albuminurie à l’éclampsie, il est loin d’en être de même pour la folie puerpérale.

La suppression des lochies, l’établissement irrégulier de l’allaitement ont été considérés comme étant des symptômes de la folie puerpérale. Les troubles gastriques s’observent aussi très-souvent dans la classe des maladies dont nous nous occupons et principalement chez les lypémaniaques. Leur haleine a une odeur fétide, leur langue a une couleur noirâtre au centre et rouge sur les bords.

Cet état leur fait trouver les aliments mauvais, et de là à l’idée d’empoisonnement il n’y a pas loin ; aussi certaines malades refusent toute nourriture, et l’on est-souvent obligé d’employer la sonde œsophagienne pour empêcher ces malheureuses de mourir d’inanition.

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