‹ Etude sur la folie puerpéraleChapitre 9 sur 17 · MÉDECINE LÉGALE · texte numérisé non relu

MÉDECINE LÉGALE

Au point de vue médico-légal, la question qui nous occupe a une grande importance.

En général, la folie revêt des caractères- déterminés: manie, mélancolie, nonomanie homicide. C’est ainsi que dans l’observation IV, la malade était irrésistiblement portée à tuer son enfant. Michéa rapporte un fait analogue : la malade avouait ensuite en pleurant l’impulsion qui la dominait. Tardieu cite une femme qui fit cuire son enfant avec du lard et des choux, et une autre, appartenant à une famille princière, qui sous l’influence de Je ne sais quelle perversion des instincts .génésiques, avait

tué l’enfant de ses débauches : elle restait impassible devant son cadavre, en présence même des constatations judiciaires. L’aliénation éclate ici aux yeux de tous, mais il est des cas plus difficiles, plus épineux et sur lesquels les différents auteurs sont loin d’être d’accord.

En effet, Marcé accorde tout un chapitre à la folie transitoire des femmes en couches. C’est une folie passagère, momentanée, qui pousse la femme à des actes illicites,' et qui cesse immédiatement après la réalisation de ces actes. Il admet que certaines femmes présentent des anomalies plus marquées et qu’un délire spécial peut éclater quelquefois. Entre autres faits, il cite une femme qui s’ouvrit elle-même le ventre pour se délivrer au milieu des douleurs de l’enfantement. Tardieu, au contraire, fait remarquer que l’interprétation de ces faits a été mauvaise: pour lui, quand une mère folle corrTmet un infanticide, elle n’est point atteinte d’un délire instantané, durant juste le temps de tuer son enfant, délire admis ^ar Marcé. L’expert peut trouver des traces de cette folie, qui n’a pas fait que se montrer, puis disparaître : il doit donc la chercher partout.

Avec Legrand du Saule, nous ne sommes pas éloigné de partager la manière de voir de Tardieu.

Qu’on nous permette de citer une page de Marcé et de la discuter : « Enfin, dit-il, M. Boileau de Castelnau, dans un travail sur la folie instantanée, considérée au point de vue judiciaire, a discuté avec talent et sagacité l’observation d’une fille J..., qui devenue enceinte , mais ayant caché avec soin sa grossesse, accoucha seule et en secret. S’armant d’un petit couteau de poche, elle frappa son enfant à la tête, et cacha sous la paillasse de son lit les débris ensanglantés. Son père et une voisine .pénétrèrent dans la chambre. A la vue du sang répandu et qu’elle n’avait point cherché à effacer, l’un et l’autre l’accusèrent. J... nia d’abord. En découvrant le cadavre'de l’enfant, la voisine lui dit ; « Tu as commis un crime, Injustice se vengera sur toi. — Je le mérite! répondit J... » J... remit elle-même le couteau au maire; elle ne chercha ni à se cacher ni à s’évader ; elle avoua son crime au procureur de la République, en l’attribuant au désespoir causé par le délaissement du père de son filset elle dit à ce magistrat : « Faites

de moi ce que vous voudrez, je le mérite. » M Boileau de Castelnau, prenant en considération les antécédents liéréditaires de J..,, dont le grand-père était mort aliéné, dont la mère avait éprouvé des accidents nerveux très-graves ; s’appuyant, en outre , sur la multiplicité des blessures, sur l’arrachement complet du- cordon ombilical, indice d’une violence inutile et désordonnée ; enfin, sur ce fait que l’inculpée n’avait nullement cherché à cacher- son crime, et en avait avoué toutes les circonstances, arriva â cette conclusion, que J..., au moment où elle avait commis son crime , était en proie à un égarement momentané, qui lui enlevait le libre exercice de ses facultés, affectives et intellectuelles. Le jury admit seulement les circonstances atténuantes. »

11 nous est impossible, quant à nous, de voir dans l’attitude de J

après l’accouchement, les marques de la raison; nous croyons que la folie subsiste même pendant l’interrogatoire, et que Marcé n’a envisagé que l’accès par lequel a commencé cette folie : en plaidant autrement, peut-être on aurait pu obtenir l’acquittement.

Si cependant, après un examen attentif, le médecin arrive à c^te co^ clusion que la femme n’est pas aliénée et n’a pas agi sous l’influence d’une lésion intellectuelle, estfil du moins permis d’invoquer l’accouchement comme circonstance atténuante? On voit souvent, après l’enfantement, un état moral intermédiaire, distinct de la folie, éloigné de la raison. L’état de malaise physique et moral qui accompagne le travail peut enlever à l’esprit une partie de sa netteté et de sa vigueur, et exercer sur l’état moral une influence d’autant plus grande que les circonstances concomitantes sont par elles-mêmes plus fâcheuses. C’est ce qu’on observe tous les jours chez les filles séduites, abandonnées dans la misère la plus profonde, et réduites à un tel désespoir, que leurs déterminations ne sont plus motivées ni parla raison, ni par le sang-froid. N’oublions pas d’ailleurs que, dans tous ces cas, la responsabilité morale peut être amoindrie, mais jamais anéantie complètement. C’est au médecin à apprécier minutieusement toutes les circonstances du crime, à discuter leur nature et leur valeur, et en cas d’incertitude, à se rattacher à l’opinion qui semble réunir le plus de probabilités.

Enfin, il nous resterait à examiner les cas où la folie puerpérale est simulée après un avortement, un infanticide ou tout autre crime; mais ces faits rentrant dans les cas généraux de folie simulée, nous ne croyons pas utile d’insister sur ce point.

Page 1