SAVOIE
Le territoire de la Savoie est formé, avonsnous dit, par le versant montagneux qui est compris entre la haute chaîne des Alpes et le cours dit Rhône, depuis les défilés du fort de l'Écluse jusqu’à Cordon.
Il présente vers la France, dans le sens du sud-est au nord-ouest, c’est-à-dire du mont Cenis à Genève, une pente générale, marquée par la direction de nombreux cours d’eau.
Structure oro~hijdrographique de la Savoie. — Le système orographique de ce versant comprend deux régions distinctes : l’une orientale, l’autre occidentale. La première est dessinée par de grands chaînons qui vont se rattacher, ainsi que les vallées qu’ils renferment, à la haute chaîne des Alpes, aux points de ramification du mont Blanc, de la région du mont ïseran (1) ci du
(1) J’indique par là le nœud de montagnes situé aux
mont Thabor. La partie occidentale est sillonnée par des chaînes de montagnes qui appartiennent au système du Jura, et se dirigent par conséquent du nord-est au sud-ouest, c’est-à-dire perpendiculairementàla pente générale du versant.
La plus remarquable de ces chaînes, celle qui forme la séparation entre les deux régions, est l’arête haute et escarpée qui domine la rive droite de l’Arly, affluent de l’Isère, et se dirige en ligne droite jusqu’à la vallée de l’Arve, sans autre interruption qu'une échancrure profonde où passe la route d'Albertville à Annecy.
Les cours d’eau qui ont leur origine dans la région occidentale et ceux qui, après avoir pris naissance dans la haute chaîne, arrivent à l’arête de séparation que nous venons d’indiquer, n'ont plus que deux directions, selon qu'ils côtoient à leur base les murailles jurassiques ou quJils ont réussi à y faire brèche, pour s’ouvrir un cours plus facile dans le sens de la déclivité générale du versant.
On retrouve ici, d’une manière plus caractérisée encore, la configuration topographique qui a été signalée en parlant du Jura, c’est-à-dire le parallélisme des chaînes et les cluses qui servent de passage aux cours d’eau.
Cette structure se dessine nettement à l'œil
sources de l’Isère près du col du mont lseran. Il n’existe pas, à proprement parler, de pic ou sommet de ce nom, comme beaucoup de géographies l’indiquent par erreur.
lorsqu’on suit le cours des rivières de la Savoie, telles que la Dranse, le Fier, le Cheran, l’Arly, au milieu des massifs qu’elles traversent.
Le Rhône lui-même obéit à cette loi : car après avoir coulé parallèlement au crêtes du Jura, il fait un coude à angle droit et transperce les chaînes qui barraient son cours. Partout, en un mot, les torrents de la Savoie longent ou coupent perpendiculairement les stratifications jurassiques.
Les grandes fractures pratiquées dans ces chaînes de montagnes ont été, selon toute apparence, le résultat des érosions, de l’action dissolvante des eaux et de la violence des courants, dans les âges antéhistorisques,* il a dû s’écouler une période assez longue pendant laquelle les rivières, retenues par ces barrages naturels, ont formé des nappes liquides, suspendues quelquefois à de grandes hauteurs, ou de vastes courants qui ont creusé des vallées pour trouver un écoulement.
D’anciens lits de rivières, des amas considérables de sables et de graviers, des plaines marécageuses, enfin les lacs actuels, qui ne seraient plus que les vestiges des anciens lacs alpins, sont autant de traces de ces phénomènes si intéressants pour la géographie physique des Alpes.
Après ce coup d’œil d’ensemble sur la structure oro-hydrographique de la Savoie, on peut partager son. territoire en trois étages :
L'étage supérieur, formé par ies hautes vallées qui se rattachent immédiatement à la chaîne des Alpes; il est dominé par les sommités neigeuses et les glaciers, et touche de toutes parts à la zone stérile et glacée.
L'étage moyen, formé par les massifs secondaires, sorte d’îlots montagneux séparés par des échancrures et des vallées profondes ; il ne dépasse pas la zone des forêts et des pâturages alpins.
L 'étage inférieur, qui ne renferme que d’étroites chaînes de montagnes disséminées et des collines. Cette région, qui s’étend jusqu’au Rhône, est celle des riches cultures et des centres importants de population. Elle est traversée par la voie ferrée projetée, ou déjà en partie construite, qui, partant du littoral de Genève, le met en relation avec Annecy et Chambéry, les deux chefs-lieux des départements entre lesquels est partagée la Savoie.
Les communications entre la basse Savoie et les hautes vallées de l’étage supérieur sont rendues faciles par les échancrures profondes que présentent les chaînes jurassiques. Entre Ugine et Faverge, entre Monlmélian et Chambéry, là séparation des eaux des bassins de l’Isère et du Rhône se fait en terrain presque horizontal.
La région de la basse Savoie a été le théâtre des opérations du petit corps de troupes qui5 sous le commandement des généraux Marchand et Dessaix, formait l’aile droite de l’armée de
Lyon pendant la campagne de 1814. Les quelques combats qui ont été livrés ont suffi pour faire ressortir comment les affluents du Rhône, c’est-àdire l’Arve, les Usses, le Fier, le Cheran et la Leisse, qui passe à Chambéry, ainsi que les lignes de faîte qui les séparent, offrent des échelons successifs de manœuvre pour les opérations offensives ou défensives sur les routes de Genève à Chambéry.
Ligne du Fier. — La plus importante de ces lignes, au point de vue de la défense vers Genève, est celle du Fier, dont les ailes sont fortement appuyées, la droite au lac d’Annecy et la gauche aux gorges étroites et profondes qui s’ouvrent sur Seyssel.
On trouve aussi, à l’intersection des cours d’eau et à certains points de resserrement des vallées, de bonnes positions d’arrière-garde. Tels sont les ponts d’Alby, de Brogny et delà Caille, sur les torrents que nous avons déjà nommés; les hauteurs de Chaumont au-dessus de Frangy et faisant face à la Savoie; celles delaBiolle près d’Albens, faisant face à Genève.
Nous allons étudier maintenant, plus en détail, l’étage supérieur et l’étage moyen, c’est-à-dire les hautes vallées et les massifs secondaires, et nous signalerons autant que possible, en décrivant les grands accidents du sol, l’intérêt militaire qui s’y rattache.
L'étage supérieur ou les hautes vallées. — Les
hautes vallées sont celle de YArve ou de Cha monioc, la Tarentaise ou haute vallée de l'Isère et la Maurienne ou vallée de l’Arc . On peut y ajouter la vallée de Beaufort, située entre l’Arve et l’Isère, bien qu’elle ne prenne pas naissance à la haute chaîne des Alpes.
Vallée de l’Arve. — La vallée de l’Arve, qui a son origine au mont Blanc, n’a, comme ligne d’opérations militaires, qu’une importance secondaire, parce qu’elle n’aboutit à aucun passage des Alpes; elle ne communique avec les cols de la Seigne et du 'petit Saint-Bernard , situés sur la haute chaîne, que par le passage alpestre du Bonhomme , praticable seulement à l’infanterie.
On peut remarquer en passant que la longueur et la difficulté des communications entre le Piémont et le bassin du lac de Genève ont été, sans nul doute, un des grands obstacles qui se sont opposés à l’extension de la domination des ducs de Savoie du côté de la Suisse.
La haute vallée de l’Arve est fermée, du côté de Genève, par le défilé de Cluse, dont le nom indique le caractère topographique, qui en fait comme une porte naturelle du haut Faucigny. Son importance militaire réside dans sa communication avec le Valais, qui va être rendue facile par l’ouverture d’une route praticable aux voilures.
Quant à la basse vallée, qui aboutit sur le Rhône aux portes de Genève, elle n’ouvre au-
cune ligne d'opérations contre la France : car, après avoir franchi le fleuve, on a devant] soi les défilés du fort de l’Écluse et les positions des Rousses. Le confluent de l'Arve et du Rhône forme en face de Genève, avec le mont Salève et le mont Vuache comme appuis pour les flancs de la position, un camp retranché naturel, qui a été occupé en 1814 par le général Dessaix après le combat de Saint-Julien et la retraite des Autrichiens sur Genève. On peut rappeler que César avait occupé cette même position dans sa campagne contre les Helvètes, pour leur fermer de ce côté l'entrée des Gaules.
Tarentaise . — La haute vallée de l'Isère, ou Tarentaise, a toujours été considérée comme la ligne d'opérations la plus sûre pour pénétrer du Piémont en Savoie, malgré l’inconvénient d’aboutir au long couloir de la vallée d’Aoste, qui communique par un circuit avec le bassin du Pô.
La Tarentaise est d’ailleurs plus ouverte, plus fertile, moins torrentueuse que la Maurienne, et la route se maintient toujours sur la rive gauche de l'Isère.
G'est à ces conditions topographiques qu’elle doit, sans doute, d'avoir servi de passage à l’ancienne voie romaine de YAlpîs graia, qui, partant de Milan, se dirigeait sur Genève et sur Vienne dans les Gaules. Son parcours dans la vallée d’Aoste est tout semé encore de constructions et de monuments romains, et la station
d 'Axima (Aime), en Tarentaise, offre de nombreux vestiges de la même origine. Le passage des Alpes au petit Saint-Bernard était praticable aux chars, et Ton a trouvé, sur le plateau même du col, des travaux indiquant l'installation permanente d’un grand relais de poste ( mansio ) qui était occupé pendant l’hiver. Quand on connaît ces hautes montagnes et leur âpre climat, quand on réfléchit que la route du petit Saint-Bernard vient à peine d’être ouverte aux voitures, on voit là un témoignage éloquent de la grandeur et de la puissance de la civilisation romaine.
La défense du pied du petit Saint-Bernard, en appuyant la gauche au ruisseau de Bonneval et la droite à des retranchements dans la vallée, a été tentée à deux reprises par l’armée française lorsqu’elle occupait la Savoie, notamment en!707 et en 1793. Les conditions en ont été reconnues très-défavorables, à cause de la facilité qu’a l’ennemi qui descend des Alpes, pour dominer les défenses, et pour les tourner sur la droite en se portant de Tignes directement sur Moutiers. La position serait meilleure en arrière de Bourg- Saint-Maurice, où les affluents de la rive droite de l’Isère forment des encaissements profonds. Dans une reconnaissance faite après l’annexion, on avait jeté les yeux sur le plateau de Vulmis, pour y construire un fort , comme il en existe à Tournoux, à Mont-Dauphin et àLesseillon sur les autres débouchés des Alpes ; mais cette position
qui avait été déjà occupée en 1709 (1), n’a pas paru réunir les conditions exigées pour une fortification permanente.
C’est là une lacune regrettable, moins pour la défense générale du pays que pour celle de la Savoie, dont une partie resterait exposée, en cas de guerre, aux incursions de l’ennemi.
La Tarenlaise offre de bonnes positions d’arrière-garde au détroit de Cieix, à la Roche-Cevins et aux défilés de Petit-Cœur et de Briançon, où les troupes françaises réussirent à arrêter, en 1793, le corps d’armée sarde qui avait débouché des Alpes et se*portait sur Lyon.
Col de la Vanoise. — * Les hautes vallées de la Tarentaise et de la Maurienne communiquent entre elles par un passage qui a joué un rôle important dans les opérations offensives des armées austro-sardes en Savoie. C’est le col de la Yanoise, que le général Jomini appelle quelque part la clef des hautes vallées de l’Isère et de l’Arc .
Ce passage servait à la colonne principale, arrivée au pied du mont Cenis, à passer en Taren-
(1) On lit dans les Mémoires de la guerre de Succession, déjà si souvent cités : « Le maréchal de Berwick, « trouvant le camp de Saint -Maurice trop exposé, fit re- « tirer les cinq bataillons sur la hauteur de Yulmis, fît « occuper le poste de Moutiers chargé d’empêcher les en- « nemis de faire des ponts sur l’Isère et fit occuper Bozei « sur le chemin de la Yanoise. »
taise pour rejoindre celle qui avait traversé les Alpes au petit Saint-Bernard, afin d’agir ensuite de concert, par la ligne d'opérations la plus avantageuse.
Le passage de la Vanoise, quoique très-élevé et traversant des solitudes alpestres, au pied des glaciers, peut être rendu praticable à l'artillerie légère.
Vallée de Beaufort. — Aux, avantages que présente la Tarentaise comme ligne d'opérations contre la France, il faut ajouter celui de communiquer, au nord, par un passage très-commode, le pas du Cormet, avec la vallée de Beaufort. Celle-ci , s’ouvrant dans la même direction que celle de la haute Isère, se prête à la marche d’une colonne de liane chargée de coopérer à l’attaque des positions de Conflans et de la ligne de l’Arly, situées au débouché de cette dernière vallée
Conflans et la ligne de l’Arly. — Le village de Conflans, assis sur un ressaut escarpé qui domine le confluent de l’Isère et de l’Arly, est d'une bonne défense pour un ennemi qui fait face à la France. C’est le pivot de toutes les opérations offensives d'une armée qui veut agir en Savoie et se porter sur le Rhône; ce point menacé, la ligne de retraite de cette armée est compromise, elle est obligée de rétrograder, sous peine de voir ses communications coupées. Tous les généraux qui ont fait la guerre dans les Alpes sont unanimes sur ce point.
On lit dans la correspondance du maréchal de Berwick pendant la campagne de 1709 : cc Je « pensais que le projet des ennemis n’était pas « d’hiverner en Savoie, par le peu de soin qu’ils « prirent de fortifier Conflans, qui cependant est « la clef du pays, et sans lequel ils ne pouvaient « songer à y faire d’établissement. »
(( Nous retranchâmes Conflans en 1707, dit le oc général Bourcet, non pas dans l’espérance d’y « faire une grande résistance, mais pour arrêter « quelque temps l’ennemi, en sacrifiant une pe- « tite troupe qui aurait favorisé la retraite de « l’armée et donné aux bagages le temps de dé- « filer. Il serait à propos toutefois d’y tenir le « plus longtemps possible pour en ôter la pos- « session aux Piémontais, auxquels il est plus « nécessaire qu’à nous. »
II serait avantageux de pouvoir s’assurer de la position de Conflans, qui empêcherait toute entreprise sérieuse de l’ennemi contre celte partie de la frontière, et qui couvrirait la partie la plus importante de la Savoie ; mais les conditions lactiques du terrain ne se prêtent pas aune occupa* tion par la France, puisqu’un ennemi venant des Alpes est maître des hautes montagnes.
L’armée française doit donc se borner à défendre le passage de l’Arly, en prenant position sur la rive droite de ce torrent, faisant face au débouché de la vallée, et en ayant soin de surveiller les gués et les passages situés en amont,
c’est-à-dire vers Ugine. C’est la position prise par le colonel Bugeaud dans la campagne de 1815, et dans laquelle il a livré un combat mémorable.
Vallée de la Maurienne. — La Maurienne ou vallée de l’Arc conduit au mont Cenis et au tunnel des Alpes, distant du premier passage de 30 kilomètres en ligne droite; elle est parcourue, d’Aiguebelle à Modane, par la voie ferrée allant de France en Italie, et, dans presque toute sa longueur, par la belle route du mont Cenis, ouverte sous le premier empire par Napoléon.
La voie de communication par la Maurienne
ne paraît pas avoir été pratiquée sous les Romains, qui n’ont laissé dans cette vallée aucun vestige de leur occupation. Elle apparaît pour la première fois dans l’histoire avec Charlemagne, lorsqu’il descendit en 773 en Italie à la tête de \ son armée pour aller combattre le roi des Lom- ! bards. C’est à lui que l’on doit la fondation de l’hospice du mont Cenis , situé près du petit lac de ce nom, sur le plateau du col, que le traité d’annexion a laissé au Piémont comme appartenant au versant du Pô.
La Maurienne est resserrée, torrentueuse, et I la route ne passe pas moins de six fois d’une rive à l’autre ; elle commence au défdé d’Aiguebelle, qui en masque complètement le parcours.
(( Aiguebelle, dit Chateaubriand dans un de « ses voyages, semble clore les Alpes; mais bien-
« tôt, en tournant un gros rocher isolé tombé « dans le chemin, vous apercevez de nouvelles « vallées qui s’enfoncent dans la chaîne des « monts attachés au cours de l’Arc. Ces vallées « prennent un caractère plus sévère et plus sauce vage. Les monts des deux côtés se dressent; « leurs flancs deviennent perpendiculaires,, leurs « sommets stériles commencent à présenter quel- « ques glaciers, des torrents se précipitent de « toutes parts, vont grossir l'Arc, qui court folle- « ment.
« Bientôt le paysage atteint toute sa grandeur; « les forêts de pins, jusqu’alors jeunes, vieillis- « sent; le chemin s’escarpe, se plie, se replie sur « des abîmes; des ponts de bois servent à trace verser des gouffres où vous voyez bouillonner « l’onde, où vous l’entendez mugir. »
Revenant de cette pittoresque description au langage plus sévère de la géographie, je dirai que le peu de largeur du fond de la vallée, les escarpements des versants , .les glaciers qui les couronnent, la difficulté des passages latéraux, les ponts en grand nombre que l’on peut rompre derrière soi, facilitent la défense tactique de la vallée.
On peut citer comme un souvenir digne de mémoire la retraite que fit, en 1793, le général Ledoyen. Refoulé du pied du mont Cenis par des forces supérieures, mais 'utilisant tous les obstacles qu’olfrait le terrain, il ne mit pas moins de quatorze jours à parcourir la vallée jusqu’aux dé-
| filés du pont d’Argentine et d’Aiguebclle, où il réussit à se maintenir en attendant des secours.
Depuis le moyen âge la Maurienne n’a pas | cessé, malgré l’âpreté de ses montagnes, d’être la voie de communication la plus fréquentée,
| comme elle est la plus directe, entre la France et l’Italie.
Envisagée cependant comme ligne d’opérations militaires d’une armée qui veut pénétrer en France, elle est loin d’être sûre. Sa courbure en demi-cercle l’expose à être prise de flanc, et même à revers, par les attaques venant du Briançonnais.De la vallée de la Durance, en effet, on communique dans la Maurienne par le col du Galibier, qui donne accès dans la combe de Valoire, d’où l’on descend à Saint-Michel. A partir de ce point, la marche ofïènsive d’une armée ennemie en Maurienne se trouverait fatalement arrêtée par un corps qui occuperait Yaloire. C’était l’emplacement d’un des camps échelonnés par le maréchal de Berwick sur sa ligne défensive des Alpes, entre Briançon et Barraux; et l’on peut y voir l’exemple d’une de ces positions de flanc qui jouent un grand rôle dans la guerre de montagnes.
Ce n’est que dans des circonstances exceptionnelles, comme en 1793 et en 1815, où l’armée française, très-inférieure en nombre, voyait son action paralysée en partie par la situation politique du pays, qu’une armée sarde a pu prendre la Maurienne comme ligne d’opérations et forcer
de front les défilés d’Aiguebelle, pour déboucher dans la large et riche vallée de l'Isère.
Fort de Lesseillon. — Le fort de Lesseillon ajoute désormais une. sûreté de plus à la défense de la Maurienne, en même temps qu'il assure la conservation de la voie ferrée, puisqu'il couvre en amont l’entrée du tunnel des Alpes.
Ce fort est construit sur des escarpements qui barrent transversalement la vallée, et qui forment du côté de la France comme de gigantesques escaliers coupés à pic sur l’Arc; ses défenses, de ce même côté, sont appuyées à deux échancrures ou ravins profonds qui remontent, sur les versants latéraux, jusqu’aux sommets des montagnes. Ces avantages tactiques de la position n’existent pas au même degré du côté qui fait face au Piémont, et la défense du fort devra être complétée pour ce nouveau rôle.
Les vallées de la Tarentaise et de la Maurienne, c'est-à-dire les routes du mont Cenis et du petit Saint-Bernard, sont séparées par un contre-fort élevé que traversent un petit nombre de sentiers à mulets. Nous avons déjà nommé celui de la Vanoise ; il faut mentionner encore : 1 0 le col dû mont Iseran, situé entre les sources de l'Isère et de l'Arc, passage très-praticable malgré son altitude de près de 2,700 mètres, et qui établit, au pied de la haute chaîne des Alpes, une communication entre les débouchés du mont Cenis et du petit Saint-Bernard ; 2° les cols des Encom-
bres et de la Madeleine , qui permettent d'exercer, depuis la Maurienne, une action de flanc sur la Tare n taise.
Ayton et Chamousset. — Une des extrémités de ce contre-fort, qui sépare la Tarentaise de la Maurienne, vient expirer à Ayton, au-dessus du confluent de l'Isère et de l’Arc ; celte position commande, du côté des Alpes, l'entrée des deux vallées qui aboutissent aux passages les plus importants de la chaîne. Elle a été étudiée par la commission austro-sarde chargée, en 1815, de faire choix d’une position défensive, sur le versant occidental des Alpes, pour y construire une place forte; mais on recula devant le grand développement à donner aux ouvrages, et devant les inconvénients d’une position aussi avancée vers la basse Savoie.
On donna la préférence à la position de Lesseillon , comme plus rapprochée des grandes Alpes, et parce qu’elle formait avec les places de Fenestrelle et d'Exilles une ligne défensive fermant les trois têtes de vallées qui sont les avenues les plus directes de Turin. Le fort de Lesseillon fut construit avec la portion de l'indemnité payée par la France, qui était échue au Piémont.
En face d' Ayton et des défilés d'Aiguebelle, on rencontre une petite hauteur qui commande l'entrée de la vallée de l'Isère vers la France : c’est la butte de Chamousset , qui a été étudiée par notre génie militaire, après l'annexion, pour un
projet de fortification auquel on n’a pas donné suite, et dont l’utilité paraissait effectivement peu justifiée (1).