CHAPITRE II
Anatomle et physiologpie patholog^iques.
Pour réussir, la greffe passe par toute une série de phénomènes organiques qui commencent à la séparation, à l'isolement complet de la partie greffée, et finissent lorsque celle-ci a recouvré toutes ses connexions nutritives qui assurent désormais son existence.
Il convient donc de Tétudier à diverses époques de sa durée.
Au point de vue spécial qui nous occupe, on peut considérer dans la dent greffée avec succès :
!• L'avulsion;
2" La remise en place ;
B"" La consolidation .
§ I AVULSION.
Par le fait de Tavulsion, la dent est séparée de Torganisme auquel elle appartenait.
A rétat adulte, celle-ci se compose de deux parties topographiquement bien distinctes : la couronne qui est complètement libre hors de la mâchoire ; la racine qui plonge dans le tissu osseux auquel elle est adhérente par le périoste alvéolo- dentaire. Le sommet radiculaire reçoit par un canal dont il est creusé, avec un filet nerveux, un faisceau vasculaire qui lui apporte les matériaux nutritifs destinés à la pulpe. Nous voyons ce faisceau, très-volumineux tant que les racines sont incomplètement formées, devenir ensuite de plus eu plus mince ; et même lorsqu'à un âge avancé la cavité de la pulpe vient à s'oblitérer par de la dentine secondaire, la pulpe et ses rameaux disparaissent entièrement.
Le périoste est aussi une source nutritive, mais spécialement destinée au cément, et par Tintermédiaire de celui-ci à l'ivoire, dont les canalicules seraient en communication avec les ostéoplastes cémentaires. G*est lui qui, par son adhérence à la fois à Talvéole et à la dent, donne à celle-ci toute sa fixité. C*est par lui que vivent les dents privées de pulpe. Ses rapports vasculaires sont d'une part avec le faisceau vasculo-nerveux pulpaire, d'autre part avec la gencive. On comprend les difi^érences qu'amènent dans rétat du périoste la luxation incomplète et i'alvulsion.
Dans le premier cas, la gencive toujours assez élastique reste en communication directe avec le périoste, et nous savons que c'est une membrane très-vasculaire. La luxation incomplète est usitée en pathologie dentaire pour réduire certaines déviations (rotation sur l'axe), pour in-
terrompre le filet nerveux radiculaire dans le cas de carie douloureuse. Dans le second, le périoste n*a plus aucune connexion nutritive. Aussi n'avons-nous pas fait de celuilà une greffe, puisqu'il n'y a pas séparation complète. Qae se passe-t-il pendant l'extraction d'une dent?
Bon nombre d'auteurs admettent que le périoste se divise alors par voie d'arrachémeiit en deux lames : Tune dentaire qu'entraîne la racine, l'autre alvéolaire qui reste en place. Les autres pensent que le périoste vient en entier sur la dent arrachée et que le tissu osseux de l'alvéole se trouve ainsi mis à nu. Ce qui donnerait quelque raison à ces derniers, c'est que l'alvéole, après Textraction d'une dent, paraît être rugueux. Le fait est d^ailleurs d'une vérification facile sur le cadavre. Sur une coupe perpendiculaire à Taxe de l'alvéole, et comprenant l'os et la dent en place, on n'aperçoit qu'une seule lame de périoste entre la racine et la paroi alvéolaire.
Nous regrettons que des notions très -précises manquent sur ce point, qui a cependant pour nous une très-grande importance.
On comprend, en eSet, qu'au point de vue des phénomènes organiques qui assurent la consolidation de l'organe déplacé, il n'est ^as indifiérent que les surfaces mises en contact soient représentées par un même tissu tel que le périoste, ou par des tissus différents, os d'un côté, périoste de l'autre.
Quoi qu'il en soit,, le périoste est, par le fait de l'extraction, déchiré ou arraché, et la partie qui vient sur la dent a perdu entièrement ses communications vasculaires avec
l'alvéole, avec la gencive, avec le faiseau vasculo-nerveux radicalaire qui se trouve forcément interrompu.
Considérée au point de vue des phénomènes vitaux qui se produisent dans l'opération de la greffe, c'est-à-dire l'interruption et la reprise des actes nutritifs, la dent isolée semble ne plus être constituée que par la pulpe et par du périoste. C'est qu'en effet les phénomènes organiques de la nutrition sont rudimentaires ou nuls dans l'émail, faibles dans l'ivoire et le cément, et ce n'est certes pas par eux que la dent perd ou reprend ses communications avec l'organisme. Aussi, dans les diverses phases de la greffe dentaire, passerons-nous sous silence ces derniers tissus, pour ne parler que du périoste et de la pulpe.
Nous ne dirons même que peu de choses de celle-ci qui peut souvent manquer par le fait d*une carie ou par atrophie sénile, et qui, d'ailleurs, n'est pas utile à la reconsolidation organique, laquelle ne s'effectue, comme nous le verrons, que par le périoste.
La dent arrachée est entièrement livrée à sa vitalité propre. Et d'abord, que faut-il entendre par ce terme? Lorsque la vie cesse dans une partie séparée de l'organisme, les éléments histologiques conservent encore un certain temps, chacun isolément, leurs propriétés spéciales tant qu'ils contiennent une quantité suffisante de matériaux nutritifs emmagasinés, pour résister à la fatalité des lois chimiques. Mais toutes ces propriétés et les fonctions qui en découlent demandent, pour être mises en jeu, la reprise des conditions perdues, de sorte que tous les phénomènes vitaux se réduisent, dans la partie isolée, en une
vie partielle latente, consistant exclusivement dans le maintien de la nutrition cellulaire. Cette vie partielle constitue la vitalité. Tant qu'elle s'effectue, la partie isolée replacée dans des conditions convenables peut reprendre sa vie complète ; son m aintien est une condition absolue et sine qua non du succès de la grefie.
On comprend donc toute l'importance, en matière de greffe, de déterminer la durée de vitalité de la partie isolée. Malheureusement on ne peut l'apprécier qu'expérimentalement, et en cherchant pour ainsi dire à tâtons le temps pendant lequel placée dans les conditions voulues, la greffe peut reprendre, car aucune analyse chimique, physique ou autre ne nous permet d'affirmer la mort ou la vie dans une partie qui vient d'être séparée de Torganisme.
Or, ici comme sur beaucoup d'autres points de notre sujet, nous manquons de documents et les expériences sont encore à faire pour déterminer à quelles limites de temps on peut porter Tisolement sans compromettre le succès de la greffe dentaire.
Les observations rapportées par les divers auteurs de dents réimplantées ou transplantées ne font jamais remonter à plus de trois heures la durée de l'isolement, de sorte qu'elles ne peuvent pas nous servir à tirer des conclusions.
Mais comme nous l'avons dit, la greffe dentaire revient pour ainsi dire à une greffe périostique, aussi nous est- il permis, croyons-nous, d'appliquer dans une certaine mesure à celle-là les notions acquises sur celle-ci.
M. Ollier, réminent chirurgien de'Lyon, qui s'est beaucoup occupé de greffe animale, et particulièrement de
transplantations de lambeaux de périoste, dit que ce tissu est de tous celui qui parait avoir le plus de résistance, le plus de longévité. Il a fait reprendre des lambeaux de périoste pris sur un animal mort depuis vingt-quatre heures, mais conservés à une température de 0** (1).
Jl est regrettable que quelques-unes de ses expériences n'aient pas porté sur le périoste alvéolo-dentaire, car elles nous auraient montré au point de vue de la vitalité Tanalogie et les différences qui peuvent exister entre celui-ci et le périoste en général.
Quoi qu'il en soit, nous croyons devoir dire un mot des diverses influences qui modifient la vitalité des tissus en général. Car en les appliquant à la greffe dentaire en particulier, nous donnerons un aperçu des conditions qui lui sont favorables de celles qui lui sont nuisibles et quelquefois même la rendent impossible et enfin nous montrerons comment dans certains cas Ton peut utilement intervenir.
D'abord plus le périoste sera sain, plus, indépendamment de toute autre influence, il aura de tendance à conserver sa vitalité.
Plongée dans les milieax extérieurs, la dent isolée subit l'influence directe de la chaleur et de l'état hygrométrique ambiants.
En ce qui concerne le premier de ces modificateurs, voici ce que dit P. Bert (2):
« Le froid loin de s'opposer au succès de la transplanta-
(i) Traité de la régénération des os, t. I, p. 417. (2) Vitalité des tissus, p. 37.
» ton, la favorise au contraire en retardant la désorganisar> tion des éléments du tissu/ et eu conservant plus long- » temps leurs propriétés essentielles.,. Au-dessus de -J- 16 )> la putréfaction s*opère rapidement dans les tissus orga- » niques. ^ Ce qui fait en outre que la vie disparaît plus vite sous rinfluence de la chaleur que du froid, c'est que la première accélère le mouvement nutritif. Ces conclusions tirées de nombreuses expériences s'appliquent aussi bien aux températures extrêmes qu'aux températures physiologiques de 0<> à 3(y. Mais disons que ces influences n'agissent qu'au bout d'un certain temps d'isolement, en général deux heures (G. Martin) (1).
Non moins que la chaleur, l'humidité favorise les fermentations et les décompositions organiques. Tout le monde s'est rendu compte de cette influence dans la putréfaction cadavérique. Une sécheresse extrême, bien que n'amenant par les mêmes inconvénients, changerait les proportions d'eau dans la partie isolée, et rendrait plus difficiles les échanges nutritifs des éléments anatomiques.
Il va sans dire que tous les moyens connus pour détruire et altérer les matières organiques, irritants, caustiques, etc., seront nuisibles à la vitalité.
Ajoutons, avec le D' G. Martin, que malgré les recherches et les tentatives faites, on ne connaît encore aucun liquide propre à prolonger la vitalité des tissus. Une dissolution faible de potasse pourrait peut-être jouer un rôle utile.
Il est facile d'appliquer aux cas particuliers ces notions
(1) Thèse du Paris. 1873.
générales. Ponr résumer ce qui a trait à la vitalité du 9cion dentaire nous dirons :
l"" Que, faute d'expériences, sa durée n'est pas encore déterminée ;
2° Qa*il convient, lorsque la mise en place n'est pas effectuée de suite, de soumettre la racine dentaire, pendant toute la durée de son isolement, aux conditions les plus favorables à l'entretien de la vitalité du périoste température basse et état hygrométrique faible ;
3* Que ces conditions peuvent être négligées lorsque l'isolement a une courte durée (une à trois heures).
Dans cette étude de la vitalité, nous n'avons parlé que du périoste. Il j aurait à faire les mêmes remarques pour
tous les autres tissus dentaires, voir, par exemple : la vitalité du cément, la comparer à celle des os, etc. Mais, sur ce point encore, nous n'avons aucune notion exacte, et, d'ailleurs, nous avons déjà motivé le silence que nous gardons à cet égard.
Nous sommes peu instruits relativement à ce qui se passe dans la pulpe après l'extraction. Il serait cependant
facile et intéressant d'étudier sur des dents extraites le genre et la rapidité d'altération qu'elle doit éprouver. La richesse vasculaire de cet organe nous fait présumer que sa vitalité doit être bien moins durable que dans le pé rioste, et qu'elle doit rigidement faire place à la désorganisation. Nous reviendrons, d'ailleurs, bientôt plus longuement sur le sort de la pulpe.
— id-