‹ Étude sur la langue anglaise au xive siècleChapitre 28 sur 51 · LA VERSIFICATION DE CHAUCER · texte numérisé non relu

LA VERSIFICATION DE CHAUCER

La forme poétique fevoriee la diflEunoa de l'idiome de Gbancer; It ptùu

n'aurait pu le faire. — La quantité et Taccent tonique en latin ; pourquoi ce dernier persista ; son anaiblissement dans les dialectes français. — L'accent ne suffit plus à l'harmonie du vers ; — la rime. — Les troi»vères en font usage. — Les premiers poètes en dialecte anglais la dédaignent ; — Chaucer l'adopte au contraire. — Les différents mètres qu'il employa. — Manière de scander ses vers ; — ils sont basés sur l'accent tonique. — > Règles de l'accentuation chaucérienne. — Indécision de l'a»cent ; — elle est utile à Chaucer. — Originalité du vers chaucérimi.

On a remarqué que la prose de Chaucer est bien inférieure à sa poésie*. L'observation est des plus justes, et nous la relevons ici, parce que cette supériorité du vers chaucérien fut une des causes les plus actives des progrès de la nouvelle langue.

Comment, en effet, sans le charme de sa poésie, Fauteur des Canterbury Taies aurait-ii pu faire pénétrer tant de néologismes dans Toreille et dans la mémoire de ses contemporains ? La mesure du vers et Tharmonie de la strophe lui permirent d'accoupler des mots d'origine diverse, des locutions nées de tendances et d'aptitudes souvent

* Taine, Eiêtoire dt la Uttératurt anglaise^ I, p. 219.

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opposées. Comment surtout aurait-il pu, sans la cadence du mètre, le chant de la rime, le rythme de la strophe, concilier ces deux prononciations et ces deux accentuations qui semblaient défier tout rapprochement ? La prose, soluta oratio, n'a pas assez de prise sur une oreille inculte ; sa phrase, d'une forme indécise et variable, n'étreint pas assez fortement la pensée pour la mettre en relief et l'imposer à l'esprit ; de plus, elle ne saurait avoir, à l'origine, cette harmonie produite par un art plus avancé et que le vers seul peut emprunter à des procédés mécaniques.

L'âme humaine chante avant de parler ; la prose se développe toujours plus tard que la poésie. Un espace de près de quatre siècles sépare Homère d'Hérodote, et des nuées de troubadours et de trouvères avaient paru en France avant Villehardouin. A l'origine d'une civilisation, l'œuvre du plus grand génie n'aurait aucune chance de durée, si elle ne s'imposait à la mémoire des hommes par sa forme matérielle, plutôt que par l'idée. Les siècles plus éclairés admirent et comprennent ces génies précurseurs mieux que leurs contemporains ne sauraient le faire, car leur admiration est raisonnée.

Comme Homère et comme Dante, Chaucer trouva dans la forme poétique la sauvegarde de son génie. Or ce fut notre littérature qui, après avoir enrichi son vocabulaire, lui fournit ses procédés prosodiques et ses mètres les plus harmonieux. La rime et la strophe de Chaucer sont d'importation normande*. Les poètes anglo-saxons ou plutôt les poètes qui se servirent des dialectes anglais * firent un grand usage de l'allitération, comme nous l'avons vu ; mais

^ Hickes, Grammaire angh'St^ûton.^ chap. xxi.

^ Sir Harris Nicolas, Essay on the lang, of Chaucer, p. 154. [Sir Harris Nicolas ne voit pas de distinction entre la prose et ce qne Ton considère comme la poésie anglo^axonne.)

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la rime leur était inconnue. Ce ne fut guère qu'au xiii» siècle, que les imitateurs anglais des œuvres des trouvères commencèrent à se servir de la rime d'une façon régulière. Les traces antérieures sont incertaines et très rares ; car les écrivains du temps se servaient du latin ou du français et dédaignaient encore l'idiome des vaincus. S'il s'est produit quelque œuvre poétique rimée à cette époque primitive, elle n'a pu sortir du cercle étroit de la population saxonne et, par conséquent, n'a pas laissé de trace*.

Les premières compositions vraiment originales en vers anglais sont celles de Chaucer. Les traducteurs qui l'avaient précédé avaient simplement calqué les procédés poétiques de leurs modèles, et leur attention s'était surtout concentrée sur la rime; car leurs poèmes étant destinés à être chantés plutôt que lus, le nombre des syllabes pouvait échapper à l'oreille bien plus facilement que la consonnance finale*. Chaucer lui-môme montre clairement cette préoccupation constante de la rime, dont les mots d'origine saxonne favorisaient si peu la sonorité :

And eke to me hit is a great penaunce,

Syth ryme in Snglissh hath such skarseté,

To folowe worde by worde the curiosité

Of Graunson, floure of hem that maken in Fraunce.

{The complaynt of Mars and Venus, str. 48, p. 274.)

L'équilibre des syllabes du vers lui paraît moins important que la rime :

But, for the ryme ys lyght and lewed, Yit make hyt sumwhat agréable, Though somme vers fayle in a sillable,,.

(The Eouse of famé, liv. III, vers 6-9.)

^ Sir Harris Nicolas, JSssay on the language of Chaucer^ p. 162. Sir Harris Nicolas, JSssay on the language of Chaucer, p. 170.

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'Les écrivains populaires devaient naturellement rejeter l'usage de la rime pour le motif môme qui la rendait précieuse aux poètes de Cour. Aussi avons-nous vu que la « vision » et le « creed », écrits pourtant après 1350, ne sont pas rimes. Chaucer, au contraire, usa librement de toutes les ressources que la prosodie des trouvères mettait à sa disposition, sans négliger celles que lui fournissait la prosodie anglaise; et il sut trouver ainsi, dans la versification, un élément nouveau de force et de durée pour l'idiome qu'il formait.

Les langues romanes n'avaient pourtant pas pu conserver les délicatesses des prosodies anciennes. En grec et en latin l'accent tonique et la quantité contribuaient également à l'harmonie du vers*. La prononciation établissait, entre la syllabe longue et la syllabe accentuée une de ces nuances fugitives dont la reproduction paraît désormais impossible. Cette savante complication prosodique devait avoir le môme sort que les délicatesses synthétiques de la syntaxe et les élégances transpositives de la phrase. L'accent tonique, qui frappe fortement l'oreille, persista seul dans les langues issues du latin. Il fut, il est vrai, diversement modifié selon le dialecte, mais il resta, tandis que la quantité prosodique disparaissait entièrement. La raison en est sans doute dans la nature môme de ces deux éléments du vers latin.

Les diverses modifications phonétiques que les voyelles ont subies depuis l'origine sont les conséquences de la formation des cas et des personnes dans les langues synthé-

* L'absence de césure au cinquième * pied de Vheœamètre en est une preuve : la syllabe longue du dactyle obligatoire peut ainsi coïncider avec l'accent tonique qui se trouve, comme on sait, sur Tantépénultième, quand la pénultième est brève. Cette coïncidence imposée était probablement une des sources de Tbarmonie du vers latin.

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tiques. Elles étaient, dans ces langues, d'une Importance considérable ; car la quantité d'une terminaison y décide souvent du sens du mot et parfois de la phrase. Mais les langues romanes n'étaient pas synthétiques ; l'importance de la quantité prosodique devenait, par cela même, beaucoup moindre pour elles ; et il était facile de prévoir que la dernière trace de synthèse entraînerait, avec elle, la dernière trace de quantité prosodique.

Bien différente était la situation de Taccent tonique. Ce procédé de prononciation est né de la faiblesse naturelle à nos organes, et les faiblesses de notre .organisme survivent même aux langues les plus savantes ! Notre gorge se refuse à articuler plusieurs syllabes consécutives avec la même intonation ; notre oreille se refuse même à les entendre. Il faut donc que la voix s'élève et s'abaisse alternativement. L'articulation de chaque syllabe lui coûte un effort qui lui enlève une partie de sa force; cette force a donc besoin d'être renouvelée par le repos. Les signes de ponctuation dans les phrases, et l'accent tonique dans les mots, sont la conséquence de ce besoin.

Chaque langue a fait une application particulière de cette loi générale de l'accent tonique, mais aucune n'a pu s'y soustraire entièrement. Les peuples du Nord ont accentué de préférence le radical, partie significative du mot; les peuples méridionaux ont généralement mieux aimé satisfaire l'oreille que la raison. Mais au nord comme au midi, la parole humaine a su tirer un parti admirable de ce défaut naturel : elle y a gagné tantôt plus de clarté, tantôt plus d'harmonie.

La disparition de la quantité prosodique ne fut pas sans résultats. Les moines du moyen âge essayèrent de la remplacer par la succession régulière de consonnances semblables. Certains poètes de la décadence avaient déjà donné

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Texemple de ce procédé métrique où ils ne voyaient probablement qu'un jeu d'esprit. Un élément nouveau fut ainsi jeté dans les prosodies futures, la rime.

Leà trouvères en firent usage dès l'origine, à cause de l'indécision et de la faiblesse de l'accent dans les dialectes français. Même quand il se fut fixé sur la dernière syllabe masculine de chaque mot, il ne parut pas capable de donner au vers toute l'harmonie qui lui était nécessaire. Le vers de dix syllabes, ordinairement choisi par les trouvères, eut au moins deux accents, l'un sur la quatrième, l'autre sur la dernière syllabe ; mais sa force musicale fut en grande partie demandée à la rime.

Si la quantité prosodique avait existé en anglo-saxon, il n'en était pas resté de trace ; mais l'accent tonique n'avait rien perdu de sa force au xiii® siècle ; si bien que les premiers poètes en anglais dialectique furent naturellement amenés à le choisir pour base de leur vers. L'allitération, nous l'avons vu, en devint l'ornement. Chaucer se garda bien de dédaigner ces richesses prosodiques, en s'emparant des nôtres. Il combina les deux prosodies comme il avait combiné les deux idiomes : il eut ainsi la cadence produite par la tonique placée à intervalles égaux et le chant de la rime pour en doubler Tefiet. L'anglais moderne a, pour divers motifs, relégué la rime dans les genres secondaires; mais la poésie chaucérienne est toujours rimée.

Des différents mètres que Chaucer employa tour à tour, trois furent particulièrement l'objet de ses préférences. Ce sont : 1® le distique héroïque, vers contenant cinq accents et rimant deux à deux ; 2° les vers à quatre accents et rimant deux à deux, comme les précédents ; 3** les vers à cinq accents et disposés en strophes *. Son principal ouvrage ,

* The Chaueman mètres hy ihe Rev. W. W, Skeatt p. 173.

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The Canterbury taies, est surtout écrit en distiques héroïques.

On s'est étonné de ne pas rencontrer le même nombre de syllabes dans tous les vers de Chaucer ; la plupart en ont dix, mais certains en ont onze et d'autres n'en ont que neuf. Ce défaut n'est qu'apparent. Chaucer, en effet, n'a pas voulu faire des vers de dix syllabes, à la manière française; mais bien des vers contenant cinq toniques, ce qui est tout différent. Pour lui, comme pour le poète moderne, la syllabe ne compte que si elle frappe particulièrement Toreille ; les atones ne font pas nécessairement partie du vers ; leur nombre importe peu. Il ne faut pas non plus que les syllabes, ainsi mises en relief par l'accentuation, le soient partout avec la môme intensité : rien ne serait plus monotone, moins harmonieux. L'importance du mot peut seule décider de celle de l'accent, et la tonique ne doit jamais agir sur l'oreille plus fortement que la pensée sur l'esprit. C'est en vain que M. Ellis veut fixer, par des règles, la place et le nombre des fortes intonations * ; le charme et l'originalité du vers anglais tiennent surtout à cette liberté d'allure qui lui permet de se plier à tous les caprices de la pensée et de trouver, dans l'expression exacte de ses nuances les plus délicates, la source môme de son harmonie.

La onzième syllabe que l'on reproche à certains vers de Chaucer est atone et presque toujours finale.Tous les mètres anglais admettent encore des sjrllabes hypermétriques de ce genre, qui disparaissent dans la prononciation, comme écrasées entre deux toniques, ou qui, à la fin du vers, ont un rôle analogue à celui de la rime féminine en français *. En voici des exemples :

* Ellis, JEarly ISnglith pronttnc, partie I, p. 333.

' Le nombre de ces syllabes hypermétriques, faible dans les premières

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