‹ Étude sur la langue anglaise au xive siècleChapitre 29 sur 51 · LA VERSIFICATION DE CHAUCER · texte numérisé non relu

LA VERSIFICATION DE CHAUCER

Upôn I â nïght | ïn slêep | as hê | hïm lêy | de

Ilïm thoûghte | thât hôw | thô wën | gëd gôd | Mërcùr | ie

Byfôrn | hïm stôod | ând bâd | hïm tô | bô mûr | ye

(Gant. Taies, The knightes taie, t. 526.)

Quant aux vers de neuf syllabes, ils s'expliquent par la présence d'une syllabe accentuée au commencement du vers. La tonique initiale suffit parfaitement à former le pied :

May I wlth al | thy flou | res and | thy grene

{The Knightes tale^ v. 651.)

That 1 1 am I the wo | fui Pa | lamoun

[The Knightes taie, 872.)

Ceci admis, il est clair que Ton n'aurait pas la moindre difficulté à scander les vers de Chaucer, si Taccent tonique était fixé. Ce régulateur du vers anglais n'était encore soumis à aucune règle apparente. Il y avait lutte évidente entre l'accent français et l'accent anglais. Les mots familiers avaient, il est vrai, leur tonique déjà parfaitement déterminée, au moins dans une même province ; mais comment espérer que tant de termes nouveaux, importés en si peu de temps, pourraient, du premier coup, rencontrer leur accent définitif? Les Français étaient parvenus à conserver la tonique sur la môme syllabe qu'en latin, en supprimant, par une contraction violente, toutes les voyelles qui suivaient en latin la syllabe accentuée * ; de sorte qu'ils accentuaient déjà d'une manière uniforme la dernière syllabe de tous les mots. L'accent anglais, au contraire, demeurait attaché à la syllabe radicale du mot.

pièces de Shakespeare, va toujours en augmentant dans ses chefs-d'œuvre. Il serait intéressant d'en étudier l'importance dans tous les grands poètes anglais et particulièrement dans Tenngson.

*■ Brachet, Nouvelle grammaire française, p. 32.

Chaucer fit des concessions aul denx accents, comme il en avait fait aux deux idiomes.

II ne négligea pas non plus ces licences poétiques, admises encore par la prosodie anglaise sous le nom d'élision ou de contraction. Ainsi, par exemple, dans ce vers :

Bright was | the son | ne and cleer | that mor | wenynge.

{Th$ Knighteê taie, 804.)

L'e de sonne ne se prononce pas régulièrement, il doit être articulé si faiblement qu'il se confonde presque avec Va de and, et ne détruise pas la mesure.

L'e final n'est donc pas absolument muet, comme dans l'anglais moderne ; il conserve encore la valeur de Te final français. Mais ce sont parfois des syllabes entières qu'il faudrait élider pour rétablir la mesure * :

As e I ny ra I ven fe | ûher it schon | for black.

{The Knightes taîe^ 1286.)

La licence qui consiste à glisser rapidement sur certaines syllabes atones existe encore, il ne faut pas s'étonner de la rencontrer à l'origine. En réalité, ce n'est pas une licence : ces syllabes faiblement articulées mêlent au vers ïambique ordinaire un anapeste ou tout autre pied, qui rompt fort agréablement la monotonie d'un mètre uniforme. Chaucer était trop familier avec la prosodie latine pour négliger aucune de ses ressources. On pourrait donc, en prenant pour syllabes longues toutes les toniquett et pour brèves les atones, compter des anapestes dans les vers suivants :

* The poetieal fftorks of Chaucer, préface, p. 178.

LA YBRSIPIGATION DS GHAUCBK 474

II^> thoûght I 5n his brô | thër hOw | hë hîm | bëhêet Thât hë wôl I de bë rê | dy whan | thë jûs | ticë sêet

(Th0 Knighiês taie, 789.)

Le vers héroïque de cinq ïambes flit son vers préféré ; mais il sut en changer, â l'occasion, pour mettre le rjrthme en harmonie avec le caractère du personnage en scène.

Dans la bouche du clerc d'Oxford, de l'abbesse et de l'homme de loi, il a placé la strophe élégante de sept vers, où le premier rime avec le troisième, le second avec le quatrième et le cinquième, et enfin les deux derniers ensemble.

Le moine emploie la strophe de huit vers, plus grave et mieux équilibrée ; elle n'a que trois rimes.

La complainte de Mars nous oSre un remarquable exemple de la strophe de neuf vers. Les premier, second, quatrième et cinquième riment ensemble ; puis les troisième, sixième et septième, et enfin les deux derniers.

Les strophes de qicee^i Anelyda and false Arcyte sont de sept, huit et neuf vers ne rimant qu'à deux rimes.

Enfin les petites strophes de sir Thopas, les rondeaux, les virelais prouvent que Chaucer avait admirablement compris ce que la forme extérieure du vers peut ajouter de charme, et même de vérité, à la pensée qu'il exprime. La strophe est pour lui un vêtement musical qui réunit un groupe d'idées poétiques en un seul corps harmonieux. Spenser lui doit la strophe célèbre qui porte son nom, et Lord Byron n'en a pas trouvé de plus parfaite pour exhaler les plaintes de Childe Harold et les sarcasmes de don Juan.

Ajoutons maintenant, d'après M. Skeat *, les règles d'accentuation particulières au vers chaucérien :

* Œuvres de Chaucer, préfaoe, p. 179.

1® Les noms d'origine française en au7ice, ence, oun, ye, er, âge, ure, our, etc., sont presque toujours accentués sur cette dernière syllabe, sans tenir compte de Te muet, comme en français. Les besoins du vers font pourtant déplacer quelquefois cet accent.

2° Certaines combinaisons de voyelles qui forment des diphthongues dans l'anglais moderne doivent être articulées comme en français : mencioun, créature, etc., sont des trissyllabes.

3° Par analogie, beaucoup de mots saxons sont accentués irrégulièrement ; en particulier ceux qui se terminent en ynge, iriç.

4« Les terminaisons liquides d'origine française ne subissent pas encore cette transposition de l'e final qui les distingue dans la prononciation actuelle. Ainsi Temple/ mi^ racle, obstacle conservent leur son français.

5<» La terminaison du génitif et celle du pluriel comptent comme syllabes distinctes, de sorte que les mots comme maladies ont quatre syllabes.

6*^ La terminaison ed des participes passés et des adjectifs est aussi pleinement articulée ; en, terminaison infinitive, compte comme syllabe distincte.

7® L'e muet est rarement élidé ; toutefois il l'est presque toujours dans les pronoms possessifs, et lorsqu'il est suivi d'une voyelle ou de h appartenant soit à un pronom soit à l'auxiliaire To hâve.

Gower n'est pas plus régulier que Chaucer dans l'accentuation des mots d'origine française, ni même d'origine anglaise. L'élision de Te muet cause souvent le recul de l'accent*. Les noms propres latins conservent ordinaire-

* Prof. F. J., Child of Harvard Collège^ Cambridge, Massachusetts, Mémoires de l'Académie d^ Amérique, vol. VIII et vol. IX, 3 juin 1862 et 9 janvier 1866.

LA VSRSIFICiLTION DE CHAUCBR

ment Taccent français : Cesàr, Medeà, Eneàs, Anchisês, etc.

Les exemples suivants donneront unej idée de la licence qui règne chez Chaucer, aussi bien que chez Gower, dans les règles de l'accent tonique :

Gower :

AcliiUës II. 62.

Answère I. 96.

Apollô IL 366. Ayein I. 81.

Colôur I. 225.

Comùne I. 20.

Jasônll. 251.

Ladyl. 332.

Visage I. 232.

Worthy I. 107.

Achmes II. 58.

Answere III. 305.

ApôUo II. 367.

Ayein m. 61.

Côlourl. 133.

Cômune I. 7.

Jàson II. 250.

Làdy I. 332.

Visage I. 227.

Wôrthy 1. 226.

Chaucer :

Aprille averU. 16,128.

Arcite. 1,114.

BataiUe. 990.

Bénigne. 520.

Resoùn. 37.

Squyèr. 79.

Vertùe. 4.

Victôrie. 2,241.

Yemàn. 6,962.

April. 4,426.

ArcUe. 1,154.

Bàtail. 2,09d.

Bénigne. 8,287.

Rèsoun. 1,768.

Sqùyer. 1,500. Vertu. 1,438.

Victôrie. 874.

Yèman. 101 *.

Cette indécision de l'accent qui, dans d'autres circonstances, eût été un danger, ne fit que faciliter l'entreprise de Chaucer. Si l'accentuation des mots qu'il importait avait été fixée par l'usage ou par l'autorité d'un chef-d'œuvre, il

* Prof. F. J., Chiîd of Harvard Collège, Cambridge. Massachusetts^ Mémoires de V Académie d'Amérique, vol. VIII et vol. IX, 3 juin 1862 et 9 janvier 1866.

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n'aurait pas pu s'abandonner à Tinspiration de sa muse, et il aurait dû concentrer tous ses efforts sur la partie matérielle de son œuvre. Au lieu de cela, il put créer, pour ainsi dire, la langue dont il se servait, il put la polir, la régler, la moduler à son gré. A mesure qu'ils trouvaient place dans son vers, les mots cessaient d'ôtre cette combinaison presque accidentelle de syllabes qu'ils étaient auparavant dans les différents dialectes anglais ; ils prenaient une physionomie propre, un nom et une voix,

L'usage peut avoir, depuis, modifié, avec plus ou moins de bonheur, cette physionomie qui est l'orthographe, cette voix qui est la prononciation et l'accent ; il est impossible de les séparer dans l'idiome dhaucérien, tant elles semblent faites l'une pour l'autre et se compléter mutuellement. Pareilles à ces vêtements flottants qui ne conviennent qu'à l'enfance, elles donnent à cette jeune langue un charme indécis mais profond, que la vigueur plus nette de l'âge mûr ne fera pas oublier.

Bien que sorti du mélange de deux idiomes et de deux prosodies, le vers de Chaucer est original. Nous y remarquons les mômes procédés métriques que dans les conteurs français S et /sk)uvent les mômes mots; mais la vigueur encore un peu gaucbe de l'élément saxon ^t Le charme affaibli de l'élément français, tantôt habilement fondus ensemble et tantôt opposés, lui donnent toujours une allure absolument personnelle.

lieigh Hunt ^ fait ressortir, par exemple, l'habitude qu'a Chaucer d^ souder les distiques les uns an^ autres, en laissant I0 ;sens d'au yers m continuer dans Je suivant, comoiQ «i c'étoit \me phra^is d9 jprpi^e, Or4c^ à c^t art

* Sandras, Étude sur Chaucer^ imitaUur des trouvères,

* Leigh Hunt, SssaffS on the poets.

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