LE GENIE DE CHAUCER
Qualités littéraires de Tidiome chaucérien; moyen de les apprécier. — Originalité de Chaucer. »- Il a le tempérament dramatique. ^~ Ce crue Chaucer doit à son éducation et a la nature. — Son style. — Etude aes Canterbury Taies ; le prologue. — Difficulté du sujet. — La comédie chez Chaucer. — Troîlus et Cressida. — Le conte du marchand. — Comparaison entre Chaucer, Rabelais et Molière (Janvier, Panurge et Sganarelle). — Mérite de Chaucer. — Enthousiasme produit par ses poésies a leur apparition. — La poésie de Chaucer supérieure à sa prose ; pourquoi. — Influence de la versification de Chaucer sur la langue anglaise.
Nous venons d'étudier, dans ses causes diverses, le mouvement qui produisit Tuniâcation de la langue anglaise au XIV* siècle ; nous avons examiné tour à tour, dans son premier chef-d'œuvre, le vocabulaire, la versification et la prononciation de cette langue; il nous reste maintenant à en apprécier les qualités littéraires. C'est encore dans l'œuvre de Chaucer que nous devrons poursuivre nos recherches, car il connut mieux que tout autre les ressources de l'instrument poétique qu'il avait créé.
Le meilleur moyen de se faire une idée juste de la valeur littéraire de l'idiome chaucérien serait peut-être de rappro-
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cher son texte des passages que Dryden et Pope * ont cru rendre meilleurs en les soumettant aux procédés de. la correction classique, telle qu'ils Tentendaient. On verrait aussitôt les angles de la phrase poétique s'émousser, la pensée s'alanguir et les vives couleurs du style se ternir peu à peu, pour se fondre en une teinte uniforme et vague. C'est que l'harmonie la plus parfaite existe entre le style et la pensée de Chaucer ; modifier l'un, c'est altérer l'autre. Or, si l'idiome dont il se sert rend sa pensée assez parfaitement, pour qu'il ne soit pas possible de le modifier sans dommage évident, il sera facile de se faire une idée exacte des qualités littéraires de cet idiome en appréciant la valeur de la pensée qu'il exprime si bien.
Chaucer, nous l'avons vu, est un imitateur; il doit aux trouvères des mots, des procédés de style et môme des idées*; il se trouve donc dans une position désavantageuse, car l'imitation exclut presque toujours l'originalité. Il a su pourtant dépasser ses modèles.
La véritable cause de ce fait remarquable a été signalée, pour la première fois, par un critique français ^ : Chaucer possédait à un haut degré ce don précieux, le plus rare de tous peut-être, que les Latins appelaient vis comica; il avait le tempérament dramatique.
Si la nature avait beaucoup fait pour Chaucer, il faut reconnaître aussi que les conditions particulières oii le placèrent son éducation et sa fortune politique ne lui furent pas moins favorables. Admis de bonne heure dans les conseils du roi, envoyé plusieurs fois en ambassades ouvertes ou en missions secrètes à Florence, à Gênes, à Milan, en
* Voir Dryden '« fables modemised from Chaucer et Pope*8 imitations of English poets (January and May^ The mife of Bath)»
* Sandras. Etude sur Chaucer,
* A. Mézières, Les prédécesseurs et contemporains de Shahspeare, p. 30,
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France, en Flandre, il put étudier le cœur humain dans ses manifestations les plus diverses et acquérir une expérience qui lui assurait la confiance du roi, et, en même temps, fécondait son génie. La diplomatie était une école excellente pour un observateur tel que lui. Elle a certainement beaucoup contribué à l'élever au-dessus du niveau ordinaire des esprits de son temps, en le mettant en contact avec ' plusieurs civilisations. Les livres avaient fait de lui un charmant conteur, préoccupé de bien dire ; les voyages, la vie des cours et le commerce des hommes en firent un penseur. Il n'y a pas de point d'arrêt dans le développement de son esprit ; l'étude et l'observation le dégagent toujours plus complètement des liens dont la scolastique, si chère au moyen-âge, l'avait d'abord embarrassé, et c'est sa verte vieillesse qui produit son œuvre la plus parfaite, celle qui porte surtout la marque originale de son génie, The Canterbury Taies.
Les poètes du moyen - âge observent rarement les nuances délicates de la pensée et, par conséquent, celles de l'expression; leurs œuvres expriment des sensations plutôt que des idées, avec une énergie souvent très grande, il est vrai, mais sans souci des proportions. Les contrastes y sont trop absolus ; le passage de Tombre à la lumière trop bnisque ; les demi-teintes, qui charment l'esprit, beaucoup trop rares. Aussi voyons-nous les trouvères généralement inférieurs dans les peintures de la vie ordinaire. Ils ne sentent pas encore la poésie intime et délicate qu'un art plus exercé peut en dégager. Leur verve, née de l'enthousiasme ou de la haine, ne s'exerce que dans la peinture 'des mœurs héroïques de la chevalerie ou dans la satire. Leur esprit, que n'alimentent ni l'étude ni l'observation, ne trouve pas en lui-môme le ressort nécessaire à la poésie ; ils ne chantent que sous l'impulsidn d'une émotion naturelle et
violente. Chaucer, au contraire, homme d'étude et d'observation, toujours froid, mais toujours attentif, se plaît à étudier les mœurs de la société qui l'environne, et il parvient à les peindre avec un rare bonheur. Comme Homère, et Lafontaine, il sait d'un seul mot animer une physionomie, éclairer tout un tableau :
Le jeune clerc d'Oxford, nous dit-il, était peu riche ; il avait plus grand souci de ses livres que de ses vêtements ou de sa nourriture ; sa parole était toujours brève, nette, pleine de sagesse ;
* And âhort, and qnyk and fui of gret sentence.
enfin, toujours prêt à étudier, il aimait à instruire les autres :
. • . Gladly wolde he lerne and gladly teche.
Il n'est pas possible de caractériser plus simplement cette passion de l'étude, si noble parce qu'elle n'a rien d'égoïste.
Il lui suffira aussi de quelques traits pour peindre son « Frankeleyn », augmentant ainsi, par le contraste, l'effet qu'il voulait produire : « Blanche était sa barbe, comme la pâquerette ; il était de complexion sanguine et aimait à déjeuner d'une soupe au vin. »
, Whit was his berde, as is Ihe dayesye.
Of bis complexioun hewas sangwin, Wel loved he in the mom a sop of wyn.
Voyons encore, un peu plus loin, le contraste qu'il établit entre le médecin du corps et le médecin de l'âme :