LB QENIB DE CHAUCER
. . o Golde, in phisik is a cordial ; Therefore he lovede golde in spécial *.
A good man was there of religioun, And was a pore persoun of a toun.
But riche he was of holy thought and werk'»
Les traits délicats de ce genre abondent dans Chaucer, et ils naissent toujours d'une observation profonde ou d*une sympathie vraie. L'imagination n'occupe pas le premier rang dans sa poésie ; l'enthousiasme y est rare ; il observe bien plus qu'il n'admire. Les légendes héroïques de la chevalerie le touchent peu, surtout dans la dernière partie de sa vie. Il semble qu'il ait vu de trop près les grands personnages de tous les pays, pour croire encore à ce que ses compatriotes ont appelé « hero-worsMp », le culte des héros. Il devient froid et se bat les flancs, aussitôt que son vers, parfois capricieux, l'élève trop au-dessus de la vie ordinaire. Il déguise alors son embarras sous un lourd fatras d'érudition classique et de citations plus ou moins opportunes. Il a hâte, on le sent, de reprendre le ton familier du conteur, qui lui va si bien ; il a hâte de retourner à l'homme et à la nature que, le premier en Angleterre, il sut comprendre et aimer.
Mais ouvrons son principal ouvrage et voyons s'il mérite la. place que la critique moderne * lui a faite à côté de Shakespeare.
Les Contes de Canterbury sont précédés d'un prologue qui les relie les uns aux autres et forme, pour ainsi dire, l'u-
^ L*or en médecine est un cordial ; il aimait donc Tor d'un amour spécial.
* Il y avait un bon ministre de la religion ; c'était iin pauvre curé de ville ; mais il était riche en saintes pensées et en bonnes œuvres.
' Voir R. Southey, SeUet marks ofihe British poets ; Leigh Hunt, Sssays on the poets ; Hazlitt, Lectures on the Englisk poets, etc.
nité de ce long poème. L'unité du poème I voici d'abord une qualité bien rare au moyen-âge, et particulièrement remarquable dans une œuvre qui devait compter plus de cent récits différents. Cette unité existe pourtant ; on pourrait même dire qu'elle vit, personnifiée en un type parfait, l'hôtelier du Tabard, l'honnête Henry Baily. C'est là le véritable héros de Chaucer : le bon bourgeois Anglais enrichi, aimant son métier qui le fait riche, comme l'artiste aune l'art qui le rend illustre, bon, jovial, courtois, patriote déjà et fier de son pays. Il vénère ce grand saint «Thomasà-Becket », le représentant de toutes les libertés anglaises, et il n'hésite pas à abandonner sa joyeuse hôtellerie pour guider, jusqu'au saint tombeau, la troupe de pèlerins que le hasard a réunis sous son toit. Les chemins de Canterbury lui sont bien connus ; il n'ignore pas davantage le moyen de les parcourir avec le moins d'ennui possible, — et même avec profit pour son escarcelle.
On aime à se représenter sa bonne face rubiconde, ses cheveux un peu rouges, ses lèvres sensuelles, l'expression pleine de bonhomie de ses yeux légèrement injectés de sang. Malgré le développement significatif de son abdomen, son corps n'a rien perdu de cette vigueur musculaire qui caractérise les descendants de Robin Hood. On voit qu'il est plus brave que Falstaff ; il a fait ses preuves dans les guerres du grand Edouard, et il a eu la satisfaction patriotique de venger sur ces Gallo-Romains d'outre-Manche, la défaite de son aïeul tombé à Hastings.
A semely man oure ooste was withaUe For to Lan been a marchai in an halle ; A large man was he with eyhgen stepe, A fairere burgeys is ther noon in Chepe.
Bold of his speche, and wys and wel i-taught. And of manhedo lakkede he right naught.
LE GENIB DB CHAUGBR TJI .
Eke therto he was right a mery man, And after soper playen he bygan.
And spake of myrthc among othur thinges, Whan that we hadde maad our rekenynges ; And sayde thus : « Lo, lordynges, Irewely Ye ben to me right welcome hertily :
For by my trouthe, if that I schal not lye, I ne saugh this yeer so merye a companye At oones in this herbergh as is now.
Fayn wold I do yow merthe, wiste I how.
And of a merthe I am right now bythought.
To doon you eese, and it schal coste nought.
Ye goon to Gaunturbury ; God you speede, The blisfUl martir quyte you youre meede !
And wel I woot, as ye gon by the weye, Ye schapen yow to talken and to pleye ; For trewely comfort ne merthe is noon To ryde by the weye domb as a stoon ; And therfore wol I make you disport, As I seyde erst, and do you som confort.
And if you liketh aile by oon assent Now for to standen at my juggement, And for to werken as I schal you seye, To morwe, whan ye riden by the weye, Now by my fadres soûle that is deed, But ye be merye, smy teth of myn heed .
Hold up youre hond withoute more speche^
*■ C'était un homme bien avenant que notre hôte ! Il aurait fait un eïcellent majordome dans un château. Forte encolure, yeux brillants, — Cheapside n'a pas un bourgeois plus gaillard. Il avait la parole hardie, il était sage et bien élevé ; il ne manquait d'aucune virilité. Avec cela toujours gai. Après souper, il se mit à jouer et à raconter des gaudrioles entre autres choses. Lorsque nous eûmes réglé nos comptes, il nous parla ainsi : < Là ! messeigneurs, en vérité, votre société me réjouit le cœur ; car si je ne m'abuse, je n'ai vu, de cette année, si joyeuse compagnie autour de ma table, dans mon hôtellerie. Je serais heureux de vous être agréable, si je savais comment. Je viens de songer à un projet qui vous donnerait du plaisir» sans bourse délier. Vous allez à Canterbury ; — que Dieu vous protège et que le saint martyr vous rende votre offrande l — je voudrais organiser, pendant le voyage, une conversation joyeuse ; car, pour sûr, il n'y a pas de plaisir à chevaucher muet comme un caillou. Je veux donc, comme Je.
Oure counseil was not longe for to sèche ;
Us thoughte it nas nat worth to make it wys.
And graunted him withoute more avys,
And bad him seie his verdi te, as him leste.
« Lordynges, quoth he, now herkeneth for the beste ;
But taketh not, I pray you, in disdayn ;
This is the poynt, to speken schort and playn,
That ech of yow to schorte with youre weie,
In this viage, schal telle taies tweye,
To Caunturburi-ward, I mené it so.
And hom-ward he schal tellen othur tuo,
Of aventures that ther han byfalle .
And which of yow that bereth him beste of aile,
That is to seye, that telleth in this caas
Taies of best sentence and of solas,
Schal han a soper at your alther cost
Hère in this place sittynge by this post,
Whan that we comen ageyn from Canturbery.
And for to make you the more mery,
I wol myselven gladly with you ryde,
Right at myn owen cost, and be youre gyde.
And who-so wole my juggement withseie
Schal paye for al we spenden by the weye.
l'ai dit tout à l'heure, vous faire amuser et vous être agréable. Si ma proposition vous plaît, si vous consentez à l'unanimité à adopter mon avis et à faire, pendant le voyage, ce que je vais vous dire, par Tâme de mon père défunt, je veux perdre ma tôle si vous n'êtes pas contents. Levez la main, sans plus causer. •
Notre résolution fut bientôt prise ; nous jugeâmes qu'il serait sage d'agir ainsi ; nous consentîmes sans autres débats et nous le priâmes de vouloir bien développer son projet.
• Messeig^eurs, dit-û, écoutez du mieux que vous pourrez mes paroles et ne les prenez pas en dédain. Voici le peint, pour parler clair et net : chacun de vous, afin d* abréger le chemin, devra, pendant ce voyage, raconter deux histoires en allant à Canterbury, et autant en revenant, sur des aventures qui s'y sont produites. Celui de vous qui se conduira le mieux et racontera les histoires les plus morales et les plus intéressantes, aura un souper payé par tous les autres, assis ici, à cette place, contre ce poteau, à notre retour de Canterbury. Et, pour vous rendre d^autant plus gais, j'aurai moi-môme le plaisir de partir avec vous, à mes frais, etde vous servir de guide. Quiconque enfreindra mon jugement devra payer toutes les dépenses du voyage. » (The Cant. Taies, Prologue, v. 7S3à
IiB GéNIB DB CHAUGBR 493
Nous connaissons maintenant Thôte du Tabard. Pas un détail de son caractère n'a été oublié, pas un trait de sa physionomie ; la loquace bonhomie de ses paroles nous le fait connaître et apprécier bien mieux que ne pourrait le faire une minutieuse description de ses qualités et de ses défauts. L'art qui s'y manifeste est d'autant plus remar^ quable que Chaucer n'avait ici aucun modèle et qu'il écrivait dans une langue dont il réglait en môme temps la syntaxe et la prosodie .
Voilà donc la joyeuse caravane en route, dès le matin. L'hôte en prend la tête et la direction. C'est lui qui indique le chemin, âxe les étapes et désigne les orateurs. Il accompagne même chaque récit d'observations critiques remplies de saveur originale, qui ménagent une habile transition entre les récits des différents conteurs. Si une difficulté se présente, c'est toujours lui qui la surmonte, et chaque circonstance nouvelle fait toujours ressortir davantage la promptitude de résolution qui est l'un des principaux traits de son caractère. Son autorité est absolue ; tout repose sur lui. n est le pivot du poème.
Le prologue tout entier est d'ailleurs un morceau incomparable. L'idée et l'exécution en appartiennent complètement à Chaucer, et c'est la partie la plus remarquable de son œuvre. Il s'agit de nous faire faire la connaissance des pèlerins que le hasard a réunis au Tabard ; ils sont nombreux et choisis dans les différentes classes de la société, de sorte que l'Angleterre du xiv* siècle est, pour ainsi dire, en scène. Rien, à coup sûr, n'est plus difficile que d'animer une galerie de portraits, surtout quand elle atteint certaines proportions. La froideur et la confusion sont les défauts inhérents à ce genre de composition. Pourtant, à lire Chaucer, on ne soupçonnerait pas cette difficulté. Avec un art admirable, et dont il a donné le premier
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exemple, il cherche et met m relief le trait saillant de chaque figure. Aussitôt la physionomie s*anime, se détache du fond commun et prend une expression de personnalité qu'elle ne perdra plus. Nous voyons ainsi défiler devant nous trente -trois personnages sans les confondre un instant dans notre esprit. Ce sont déjà pour nous de vieilles, connaissances ; nous leur parlons ; ils sont vivants.
Mais cette perfection môme du prologue sgoutait à l'œuvre ime difficulté de plus. Ces personnages si bien connus du lecteur, il fallait maintenant les faire parler tour-à-tour, et chacun, pour être supportable, devait demeurer fidèle aux habitudes, à l'éducation, au caractère qtie le poète venait de lui attribuer. Le moindre défaut d'harmonie devait ainsi devenir visible et choquant.
L'art du moyen-âge n'était guère en état de fomnir à Chaucer cette science des proportions qui lui était nécessaire pour triompher d'une difficulté si grande. Heureusement il n'était pas étranger à l'art ancien, et son génie avait su, de bonne heure, y découvrir un modèle et un guide. C'est ainsi qu'il parvient à donner à chacun des pèlerins le langage que son portrait faisait attendre. Le noble chevalier raconte noblement une histoire de chevalerie ; la commère de Bath a les mœurs et le langage de la halle ; le clerc d'Oxford, mystique et enthousiaste, s'est épris des vertus de la patiente Griselidis ; chacun obéit à sa nature. Le choix du récit et la manière de le faire sont comme le dernier coup de pinceau du portrait.
Ce drame « aux cent actes divers » change de ton à chaque scène : tantôt épique, tantôt tragique, il laisse pourtant une large part à la comédie de mœurs, et la verve satirique du poète peut ainsi puiser, en de savants contrastes, une vigueur que la crudité et la violence des termes ne lui donneraient pas. Il faut pourtant se garder