‹ Étude sur la langue anglaise au xive siècleChapitre 41 sur 51 · LE GÉNIE DE GHAUCBR · texte numérisé non relu

LE GÉNIE DE GHAUCBR

de voir dans les habitudes satiriques de Chaucer une simple imitation des trouvères. Chez nous, la satire fut une sorte de revanche de l'esclavage intellectuel que la domination latine et germanique nous avait imposé ; aussi fut-elle âpre et acharnée. En Angleterre, après la conquête, elle avait eu le même caractère, car elle était la conséquence d'une situation analogue ; le saxon se vengeait aussi du joug qui pesait sur sa langue et sur lui-même.

Chez Chaucer, au contraire, la satire est toujours tempérée par réloge. Le poète appartient à la classe privilégiée et il lui est facile de se placer à un point de vue moins exclusif que celui de ses devanciers. S'il attaque impitoyablement les moines imposteurs et les marchands d'indulgences, il montre aussi les vices de la société laïque et admire, dans le bon pasteur, des vertus qu'il énumère avec une éloquence incomparable. Comme Shakespeare dont il mérite bien d'être appelé l'aïeul, il aime à éclairer les différents côtés de la nature humaine, et n'oublie jamais que la situation la plus sérieuse et la plus triste s'égaye toujours d'une pointe de comique qui lui donne le relief de la vie.

a Les Contes de Canterbury sont aussi amusants que tou- » chants. La plupart des personnages y ont un côté sérieux » et un côté comique. La chaste sœur Eglantine, avec toutes » ses vertus solides, parle, mange et marche en personne » un peu ridicule. La marchande de Bath enterre joyeuse- » ment ses cinq maris dans le cours d'une dissertation très » grave sur le mariage. Le chevalier lui-même, malgré ses » prouesses en Palestine et ses vaillants coups d'épée, » n'échappe pas à l'ironie du poète ; et lorsqu'il raconte la » pathétique histoire de Palamon et d'Arcite, il entremôle y) son récit dont le ton est, en général, si élevé, de réflexions » joviales. Il n'est pas jusqu'à Griselidis, jusqu'à l'héroïne

» admirable du dernier des contes de Bocace, qui, en pas- » sant dans le poème anglais, n'y paraisse quelquefois tra- » vestie. L'indéfinissable humour qui donne tant de prix à w quelques-uns des ouvrages les plus célèbres de la Grande- » Bretagne, n'est guère autre chose qu'une manière plai- » santé et imprévue de présenter des idées sérieuses. Il y » entre de Timagination, du bon sens, de l'observation, » mais à plus haute dose que tout le reste, il y entre de la » gaieté* .»

Chaucer possède déjà toutes les qualités distinctives du génie anglais, mais le côté dramatique de son talent est surtout remarquable. Chacun de ses récits pourrait nous en fournir ime preuve nouvelle. Quel que soit son sujet, mais surtout quand il est familier, les personnages qu'il met en scène agissent beaucoup plus qu'ils ne parlent. Partout les longues et froides expositions font place à une peinture sobre et animée ; et le style indirect y cède autant que possible le pas au dialogue, où un mot bien amené en dit, sur les caractères, bien plus qu'une longue énumération.

M. Mézières cite le poème de Trolle et Cressida comme une des plus piquantes comédies anglaises. La scène qu'il en traduit justifie pleinement ce titre. Nous détacherons, à notre tour, de l'un des contes, une scène de comédie qui nous paraît digne d'être remarquée pour son excellence d'abord, et ensuite parce que deux grands écrivains français ont traité la situation qui l'a inspirée. 11 s'agit du conte du marchand. Les premiers vers nous donneront un spécimen précieux du talent d'exposition qui distingue Chaucer :

Jadis rivait en Lombardie un digne cheyalier, natif de Pavie, où il habitait dans Topulence et le bonheur. Il était célibataire depuis

* Â. Mézières I Pr^décesêeurs et contemporaim de Skakspeare, p. 12.

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