CHAPITRE III
Les deux époques du vieil anglais. — Combien eul-il de dialectes? -- Classification de Higden. — Classification de Garnett. — Traits disUnt»tifs des trois principaux dialectes. — Simplification analytique beaucoup plus avancée au nord qu'au midi ; pourquoi. — La chronique de Petorborough. — Le Brut de Layamon. — Contraste. — L'Ormulum. — Premiers emprunts faits à l'idiome normand. — La « prière du prisonnier >. — Adam Davie. — The Land of Cockayne. — Robert de Brunne, The « Handling Synne > ; mélange de dialectes. — Richard RoUe. — Causes qui activèrent la fusion des dialectes anglais avec Pidiome normand. — Celte fusion ne fait d*abord qu^augmenter les différences dialectiques. — Situation du Normand d'Angleterre au ziy* siècle.
Nous avons vu que la langue littéraire des Anglo-Saxons ne put résister aux mesures rigoureuses prises par Guillaume pour assurer le triomphe du français ; elle disparut presque subitement. Mais il n'en fut pas de môme des humbles patois provinciaux ; ils résistèrent malgré tout et devinrent Texpression naturelle de toute pensée de haine et de vengeance contre les Normands *. La littérature de cette sombre période n'est représentée que par les gleomen ou ménestrels qui, traqués comme des bêtes fauves, n'en poursuivaient pas moins, au milieu des dangers, leur
^ Aug. Thierry, Conguite de l^Angleterre, conclusion, p. 780 et suiv.
œuvre de poésie et de patriotisme *. Mais dans cette vie errante et précaire, ils oublièrent bientôt les textes primitifs de leurs chants populaires, ou plutôt, afin de se mettre à la portée de leur humble auditoire, ils les altérèrent peu à peu, en adoptant les formes familières et incorrectes du dialecte local. Us contribuèrent ainsi puissamment à la corruption de la langue littéraire et hâtèrent la simpliûcation analytique des dialectes isolés. Nous ne serons donc pas surpris de ne point rencontrer deux écrivains observant la môme syntaxe pendant les trois siècles qui suivirent la conquête •.
Cette longue période peut se diviser en deux époques qui correspondent au triomphe de l'influence normande et à son déclin. Il demeure entendu, d'ailleurs, que, dans une division de ce genre, les dates fixées ne sauraient avoir rien d'absolu : ce sont de simples points de repère.
La première de ces époques s'étend de 1066 à 1205, date de la confiscation de la Normandie ; la seconde de 1205 à 1362, date de l'émancipation officielle de la langue vulgaire.
Le nombre des dialectes qui furent cultivés pendant ces deux époques est considérable et difficile à déterminer. Tous les spécimens qui nous en restent se font remarquer par leur diversité. Ils n'ont qu'un point constant de ressemblance, l'altération plus ou moins avancée des vieilles fiexions anglo-saxonnes.
Higden, qui écrivait vers 1350, constate dans son Polychronicon l'existence de trois dialectes principaux : celui du nord-est, celui du centre et celui du sud-ouest ^ Mais
* Aug. Thierry, Conquête de V Angleterre t Hv. VI, p. 329.
* Earle, The phUology oftU Engh tongue, p. 45.
^ On leur donne plus ordinairement en anglais les noms de « westsazon, mercian, northumbiian. >
32 ÉTUDB SUR LA.LANOUIfi ANOLAISR AU XIV« SISCLB
Oarnett ^ démontre que cette classification est incomplète et qu'il y eut, du temps de Higden et môme encore après lui, cinq dialectes principaux : le méridional, l'occidental, le mercien, Tanglien et le northumbrien. En réalité, toutes ces subdivisions ne peuvent être qu'arbitraires, car chaque ville, chaque bourgade avait certaines formes de langage qui pouvaient, à la rigueur, constituer un dialecte distinct. La division de ces dialectes par groupes principaux est donc nécessaire et, dès lors, la classification de Higden nous paraît préférable à celle de Garnett, parce qu'elle est plus simple. Pour établir ces groupes de dialectes, il conviendra de négliger les différences occasionnelles et de ne tenir compte que des différences fondamentales et constantes. Une des plus persistantes se rencontre dans la forme plurielle de la conjugaison. Au sud, les trois personnes du pluriel se terminent en eth ; au centre, en en ; au nord, en es *
Ex. Nord. — We stande^ singande.
Centre. — We stands w sing^de.
Sud. — We standef/i singmde.
La chronique rimée de Robert de Gloucester est un beau spécimen du dialecte méridional. Les infinitifs y sont terminés en î, y oxxie: « To conseili. — He wolde susteinù — Duc William uorbed aile his to rol)by ^ — This noble
^ Garnett, Phtlological Sisays, p. 43.
' Ces formes expliquent la devise de Winchester, par exemple, où Ton voit un sujet pluriel suivi d^un verbe en eth :
< Manners msketh man *
et certains passages obscurs des vieux poètes, comme ce vers de Shakespeare :
Words to the beat of deeds too cold breath givEs.
Macbeth, act. II, se. i^^.
^ Le duc Quillaume défendit a tous les siens de voler.
duc William Mm let crouny JiingK De plus, les aspirations y sont affaiblies et la lettre h y est fort rare. Sh y est toujours remplacé par ss : « ^^o^c^^pour should ; ssrive pour shrive; ssire pour shire ; hissopes pour Hshops^ et môme Engliss et Frenss pour English et French. » Un peu plus à Touest, pourtant, dans le Dorsetshire, l'h initialç demeure constante : « Ich habbe, ho (she) hadde. Le pronom neutre it y est aspiré en hit^ et loin de supprimer sh, on l'y renforce d'un c : « scharpe, schild, schal\ schmne. » Dans la fameuse pièce : The owl and the Nightingale qui appartient à ce dialecte, owl est écrit tantôt hule, tantôt houle.
Au nord, le sh qui avait succédé au se anglo-saxon, est toujours remplacé par s. Au lieu de shall, on disait sali, forme qui persiste encore parmi les paysans.
Au milieu de toutes ces variétés dialectiques, d'ailleurs peu importantes pour cette étude, la simplification de la langue se manifeste aussi évidente au nord qu'au centre et qu'au midi, mais plus accentuée au nord. •
Les évangiles de Rushworth, par exemple, écrits dans le nord vers l'an 1000, présentent déjà des formes presque complètement analytiques ; elles sont beaucoup plus voisines de la langue moderne que celles du dialecte méridional. Un simple rapprochement pourra nous en convaincre :