IX. De l'Orthographe
Xous avons vu dans l'introduction que la réforme de l'orthographe, commencée au XVI:e siècle, n'avait pas eu le temps d'exercer son influence sur les grands écrivains de cette époque Aussi l'incertitude qui fut le résultat inévitable de la lutte des grammairiens est elle très accusée, chez Montaigne ainsi que chez Rabelais, et si l'on peut citer le mot huile à la fin du prologue de Gargantua répété quatre fois en six ligues et écrit de trois manières différentes, nous trouvons dans les Essais le mot lendemain, écrit indifféremment landemein, lendemein, lendemain, Vendemain. C'est bien plus la précision et l'énergie que la correction et la pureté du style qu'il faut chercher chez notre philosophe; il confesse d'ailleurs lui-même qu'il ne se môle ni de l'une ni de l'autre, et il recommande seulement aux imprimeurs de suivre V 'orthographe antiene.
Nous avons parlé plus haut de quelques-unes de ces erreurs d'etymologie qui faisaient prendre à certains mots une orthographe qui ne leur convenait nullement. Sous ce rapport, ainsi que dans l'usage de restituer des lettres latines qui avaient été déjà remplacées régulièrement dans la vieille langue par des sons français, p. ex. aureille (au = o) pour oreille, laurier pour lorier, Moxtaigxe ne fait pas d'exception à l'usage général de son temps.
En nous occupnnt maintenant de traiter en détail les différentes lettres, nous ne passerons pas sous silence les faits les plus importants de la prononciation.
Voyelles: A. — A pour e ouvert au parfait déf., 3:e pers. du pluriel {emportarent pour emportèrent etc . ne se trouve plus dans Montaigne. Dans Rabelais, où c'est la forme ordinaire, cet usage était dû peut-être à une influence dialectale. Quant à la prononciation de cette lettre. on sait que Palsgrave donna la règle de prononcer âge comme aige. On peut douter que-cette règle ait été généralement adoptée. Ce qu'il y a de plus sur, c'est qu'une centaine d'années après Palsgrave a se prononçait comme a. Cf. Albert Compendium Grammaticœ gallicœ, De lec-
tione et pronunciatione. — Pour a on écrit parfois aa p. ex. aage.
E. -- E persiste, après la chute d'une consonne intermédiaire, dans seoir, veoir etc., mais alors il ne se prononce point. Il remplace parfois a nasal, p. ex. reng. Il se prononçait dans estois et estre avec le son ouvert, comme encore dans l'infinitif être. »E brève est atque obscurum in cettuy, dessus , dit Albert (Op. cit.), c'est-à-dire, se prononce comme e in me, te, se etc.
I voyelle a la même forme que la consonne. Ramus ,(/ proposa de luy donner la forme de j comme consonne,
mais ce n'est qu'en 1750 que l'Académie admit la nouvelle lettre dans son Dictionnaire. / prend parfois la place de y, ex. pais, roial. Il répond à notre é moderne dans cerimonieux.
O - La lettre latine donna naissance à ou ainsi qu'à eu. En voici des exemples: Je peox, nous pouvons; je meors, nous mourons ; je treuve, nous trouvons. 0 était encore du temps de Montaigne intact dans coronne, crope, àssopir, oyt. Au lieu de Ô, on trouve oo, ex. roole, et au, ex. germle.
U. — Ainsi que I, cette lettre n'avait d'abord pas de formes différentes pour marquer la voyelle et la consonne. ( î'est après Ramus, qu'on adopta la figure v. — Devant la labiale v, u devient eu, ex. beovant, beovent. On écrit parfois u pour o, ex. triomphe, somptuosité, présomption, tomber, broncher, fonction.
Y. — I" se prononce comme i, mais, entre deux voyelles, il représente aussi, comme aujourd'hui, deux i. Aussi à la fin des mois, dit Robert Estiénne (cité dans LoiSEAu op. c), finissant en diphtongue, est mis un y, comme moy, toy, soy, foy, roy, iray, appuy, ennuy. )' s'écrit pour i dans dy — dis.
Diphtongues: AI. — »Legitur et pronuntiatur ut à germanicum, vel E apertum el largum. Faire, maire, taire. Excipe. sçai, sçais, sçait, in quibus sonal ai E masculinum» (= é fermé). Alb. • »Tous les mots qui dans l'écriture se terminenl en âge, doivent dans le discours faire entendre un i entre Va et le g, comme si au lieu de
a il y avait la diphtongue ai» (Palsgrave, cité par Brachet). Ainsi campagne faisait rime avec montaigm (Brachet). Montaigne écrit compaignie, compaignon, gaigné, gaigner, montaigne. Albert fait la remarque suivante sur la prononciation de aigu: sAign ut an-i. Gaigner, gaigné, gaignant. Excipe sequentia eorumque derivata, in quibus ai ut E apertum sonat: araigne, baigner, daigner, saigner, saignée, craignons, craignant, plaignons, plaignant.» Ai correspond à e ouvert dans alaigresse, et à é fermé dans confrairie.
AY. — Pour la prononciation de cette diphtongue qui était au XVLe siècle beaucoup plus en usage que ai, nous citons Albert (op. cit.). »Ay ut à germanicum vel E apertum et largum. Faxj, mai/, tau, vray. Excipe sequentia, in quibus effertur ut E masculinum sive latinum. 1. Nay, sçay, i'aij. 2. Fut. indicativi omnium verborum, ut feray, diray, parleray. ;'>. Perfectum simplex primse conjugationis, ut aymay, parlai/, donnay. Comme ay répond à é dans nay etc., on trouve.' à l'inverse, e pour ay dans creon.»
El. — Ei correspond à e ouvert dans reiglé, à i dans feis, meis, adveihs, teins etc.
01. — Les renseignements donnés par Albert sur la prononciation de cette diphtongue sorti assez remarquables; elle se prononçait, clit-il »ut Germanice oâ, vel 0 et E apertum in una syllaba. Boire, foire, noire. Excipe Imperfecta verborum et sequentes dictiones cum dërivatis, in quibus oi pronunciatur ut E apertum, absque 0. Roine, François. Anglois, courtois, courtoisie, endroit, estroit, adroit, froid, croire, connoistre, paroistré». Au XVLe siècle on prononçait à Paris oi comme oé, oué dans les hautes elasses, -- oa dans le peuple. Ainsi estoile se prononçai! estouelle. (Brachet More, chois. LXXXVII). De là probablement la manière d'écrire, que nous trouvons dans Montaigne, mirouer pour miroir, machouere pour pour mâchoire. La prononciation è, provenant du dialecte normand, fut étendu par les Italiens de la cour de Catherine de AIédicts aux noms de peuples, aux imparfaits et aux conditionnels ainsi qu'à certains adjectifs. (Loiseau op. c).
Oi s'écrivait pour e dans poiS( r et ses dérivés. Suivi de gn, oi se prononçait, dit Albert, sut ôn-i. Ex. Oignon, roignon, poignard, empoigner.*
UI. — Cette diphtongue vient du latin o: puis (post), cuir (corium), muid (modius), hui (hodie) etc. Dans Juin, aiguiser etc. elle est le résultat d'une attraction des vo- yelles latines u et i, séparées par une consonne (jwnwis, aext/are). Ui s'écrit pour i dans vuide, vuider.
AU. — Le son au se prononçait dans le latin populaire o, et le français, transformant au en o, disait et écrivait oreille de axLricula, poure de pBMper e^c- La lutte entre au et o amena l'ortographe mixte ao (a muet), ainsi: app&ovrir, p&ocrc.
EAU. — Se prononçait comme au.
EOI. — »ut o«, vel ut O et E apertum in una syl- Laba: Seoir, cheoir, veoir». Alb.
EU. — Se prononçait u au XVI:e siècle. L'ortographe hésitait entre eu et u, et l'inconséquence a laissé une trace dans l'ortographe' d'aujourd'hui: les participes que le XYI:e siècle écrivait encore en < u, s écrivent aujourd'hui en u, tandis que eu participe du verbe avoir garde la vieille orthographe. De même gageure (pron. gajure). Eu représente y dans meurte (Mont. II, 7).
IE. — Correspond à notre e dans brief, estrangîére, legit re etc.
OEU se prononçait comme < u.
OU répond à notre 0 moderne dans quelques mots, p. c\. fouyer, proufît, et à 0 dans choumer.
Consonnes: L latin appuyé sur une consonne s'était changé en u à partir du XILe siècle: sultan, ultra, alter, qui donnaient d'abord salter, oltre, altre, devinrent sauter, outre, nuire Les latinistes, rétablissant /, ('('vivaient saulter, oultre, aùltre. L devenu /• après /. ex/ titre de titulum, réapparaît aussi comme lettre muette: tiître. Contre toute étymologie on intercalait cette lettre dans «le- mots qui ne la possédaient pas en latin; ainsi peult pour peut. L no se prononçai pus dans il devant un mot commençanl par une consonne ou après le verbe dans la tonne interrogative. Dans ils, on supprimait / et s devant
une consonne, .s- devant une voyelle, et quelquefois / auss?" Alb.).
31 latin devenu n en français à la tin des mots (rien de rem, on de homo, son de sinon) se retiouve sous cette forme chez Montaigne dans le mot thin = thym.
X à la fin des mots qui avaient perdu un g final, ex. loin de longe, fut pris par les latinistes pour un simple signe destiné à exprimer le n nasal, d'où l'orthographe ung dans Rabelais, loing, soing, besoing dans Montaigne et ainsi chez la plupart des écrivains dti XVLe siècle. A l'inverse on trouve n devant gn, ex. besongne. Ns, réduit en s dans le vieux français (pris .de prensus) se rétablit dans prins et ses composés. Pour la prononciation', nous citons Albert: »Littera X non pronuntiatur in tertia persona plurali, quandocunque terminatur in ent; et praeterea ultima syllaba corripitur, atque accentus in penultima reponitur, exceptis Imperfectis, in quibus ultima terminata in oient longa est, et pronuntiatur quasi Ht.
Pi était sonore dans les infinitifs en er. »Attamen R quoque quiescit, vulgo et prompte loquendo, primo in verbis terminatis in ER, IR, deinde in substantivis in .1ER; et tertio in vocibus . . . plaisir, loisir . . . miroir, mouc/ioir. Alb.
S ne se retrouve au XVLe siècle dans une foule de mots que pour marquer l'allongement de la voyelle précédente indiqué depuis le XVIII siècle par l'accent circonflexe, ainsi asne, beste, pour âne, b/te. Dans ces mots la lettre s ne se prononçait plus dès le XIILe siècle. S se trouve parfois pour ç, ex. ta usons. S S correspond à c dans menasse, menasse, masson, brasselet. — Ch latin se reproduit dans escJlole. C doux répond à .s.s' dans face, facent. — Ct latin devint it à l'origine du français: fait, trait de faction, tractum, mais les latinistes, ignorant l'étymologie, rétablirent c: faict, traict, et ils l'introduisirent même dans des mots où cette lettre n'avait jamais existé en latin, ainsi dans sçavoir, pensant que l'origine en était scire. L'orthographe erronée persiste dans sceau (au lieu de seau de sigillum). — Q remplace quelquefois c dur, ex. vesquimes pour reçûmes. — G dur est parfois exprimé par
gu, ex. guarir. G dans gn latin avait tombé à l'origine du français, mais fut rétabli par les latinistes, ex. cognoistre, regnard. — II latin s'éteignit dans le vieux français, mais fut rétabli par les latinistes, ex. havoir, ha. Montaigne écrit cependant avoir, a. Par contre, on trouve le vieil usage dans yver. — D s'écrivait sans être prononcé dans bien des mots composés, où nous ne l'écrivons plus aujourd'hui, ex. adioustcr, adioumer, adiuster, advertir, adviser, advocat. adgencement. -- A la 3:e personne plur. du passé indéfini des verbes prendre et venir, d se trouve intercalé entre la racine et la terminaison, de sorte que ces formes s'écrivent: preindrent, veindrent. — T se prononçait, sans être écrit, entre la voyelle finale d'un verbe et les pronoms il, elle, on. — Th a été rétabli à tort dans autheur, authorité. — P latin entre deux voyelles devenu v en français (neveu de nepotem etc.) a été rétabli à côté de v, ex. nepveu, recepvoir. — Pt latin, réduit à t dans le vieux français, (escrit de scriptus etc.) a été réintégré, ex. escript. achapts, nopces. -- B latin, appuyé sur une consonne, avait disparu dans le vieux français, mais les latinistes écrivirent soubdain, assubiecti, subiect, soubsmettrê, febvrier, fîcbvre, où b était déjà représenté par v. — JB, P, F- sont parfois redoublés, là où ils sont simples aujourd'hui, ex. abbreuver. qppercevoir, coupper, de (faire de /fendre.