‹ Étude sur la langue des Essais de Michel de Montaigne, présentée à la Faculté des lettres de LundChapitre 7 sur 14 · IV. Du Pronom · texte numérisé non relu

IV. Du Pronom

Pronoms Personnels.

Tandis que Babelais se sert des pronoms moi, toi, soi avant le verbe pour marquer le régime soit direct, soit indirect, Montak;xe emploie pour ce but me, te, se, selon l'usage de la langtie moderne (ce qui constitue une restriction dans la règle de M. Brachet sur ce point, v. Grammaire du XVI:e siècle § 31).

Soij, qui est aujourd'hui réservé aux noms indéterminés, s'emploie dans Montaigne avec un nom déterminé de personne.

Ex. Qu'il en face la requeste à soy mesme.

Son plus laborieux et principal estude, c'est estudier soy. III, 3.

Il y a cependant des exemples de l'usage moderne : Il a dequoy esveiller ses facultez pour luy mesme. III, 3.

On trouve aussi luy quand il s'agit de choses:

Comme s il n'y avoit que leur art, qui ne se peust maintenir de luy mesme. 1, 23.

Nous avons remarqué plus haut, en parlant de la décadence du XIY:e siècle, que le nominatif du pronom personnel devant un pronom relatif fut substitué par la forme que nous appelons aujourd'hui le pronom absolu. L'usage moderne prescrit, pour plus de force, de répéter en forme conjonctive le pronom personnel après le pronom absolu comme sujet. Montaigne néglige cette répétition, alors même qu'une proposition est intercalée entre le pronom sujet et le verbe.

Ex. Moy, qui m'en vois, resignerois facilement à quelqu'un qui veinst. III, 10. Par contre, il y a pléonasme du pronom personel après une proposition relative.

Ex. L'ame qui n'a point de but estably. elle se perd. I, s.

L'amitié que nous portons à nos femmes, elle est très légitime. 1, 20.

La suppression du pronom personnel servant de sujet,. dont il y a des exemples aussi dans le français moderne, est très fréquente dans Montaigne, surtout pour la troisième personne devant un unipersonnel (Cf. Mâtzxer synt. § 14).

Ex. Le monde n'est que babil et ne vis iamais homme, qui ... .1, 25.

Si luy conseilla de se tuer. II, 20. Ses biens furent confisquez, et ne tient à guère qu'il n'en perdist la vie. 1,9. On trouve, au contraire, un emploi pléonastique du pronom personnel sujet immédiatement après le nom.

Ex. Une bonne institution, elle change le

iugement et les moeurs. II, 17.

La troisième personne du pluriel a, plus souvent que

dans le français moderne, la signification générale de on.

Ex. Si en mon pais on veult dire qu'un

homme n'a point do sens, ils disent qu'il n'a

pas de mémoire. I, 9.

Ils disent que ce feut pour estre si extrêmement aggravé de travail . . . ([no nature n'en pouvoii plus. I, 11.

M. GrLAUNlNG cherche la raison de cet usage dans »le voisinage de l'Espagne» (cf. Diez Gr. des langues rom. III, p. 295). Nous croyons que l'usage de la langue latine donne une explication suffisante du fait cité.

Pronoms Possessifs.

Il a été remarqué plus haut que l'article indéfini est

souvent placé avant les pronoms possessifs mien, tien, sien,

pris dans le sens adjectif. La langue familière d'aujourd'hui

en a conservé des traces — on dit »une sienne tante», »un

mien cousin» etc. (voyez p. 16) — mais Montaigne dit

de même avec les pronoms démonstratifs »cette sienne

éloquence», locution qui a disparu de la langue actuelle.

Ex. Parfois il nous repasse en l'a mémoire

en combien de sortes cette nostre alaigresse est

en but à la mort. I, 19.

Cettuy vostre estre, que vous jouyssez, est

également party à la mort et à la vie. Ibm.

Le pronom possessif absolu s'emploie suivi d'un adjectif:

Et ay vescu en assez bonne compaignie

pour n'ignorer pas lés loix de la nostre françoise.

Comme dans l'italien, les pronoms possessifs sont précédés de pronoms indéfinis (Diez III, 66), ainsi dans Montaigne :

Quelque sienne dévotion. 1, 3.

Sien est aussi employé devant un substantif complément d'un mot de quantité :

La faveur extraordinaire dequoy fortune

favorise tant de siens exploicts hazardeux. II, 36.

Le pronom possessif absolu sans article, qui n'est plus

guère en usage comme prédicatif, est très fréquent dans

Montaigne.

Ex. Et pensoit ce sçavoir estre sien. 1, 24. Mais tant y a qu'il est sien. 1, 25. Seroit-ce qu'il l'estimast si proprement sienne. I, 1.

On trouve aussi la forme absolue immédiatement après le substantif:

Nature luv a donné assez de matière sienne. III, 3.

Le pronom possessif prend quelquefois la marque du degré de superlatif ou un adverbe d'intensité.

Ex. La forme la plus mienne. III, 1. C'est le vray advantage des dames, que la beauté ; elle est si leur ... III, 3. Pour satisfaire au besoin de clarté, le substantif déterminé par le pronom possessif est parfois suivi d'un pronom personnel:

Ce que ses gents d'elle firent sans son sceu. II, 35.

L'emploi de la forme féminine du pronom possessif eonjonctif - devant une h muette a laissé une trace dans Montaigne :

Ma hésitation. I, 10.

Ainsi que l'article, le pronom possessif ne se répète pas généralement, alors même que les genres sont différents. Ex. Par son desseing et volonté. 1, 32.

Pronoms Démonstratifs.

Outre les formes emplyées aujourd'hui, MONTAIGNE a eettuy, fém. cette; iceluy, fém. iceïle, cil, fém. celle. Les adverbes ci et là, et pour ci souvent ici, se joignent à ce, celuy, eettuy, ainsi qu'à leurs féminins.

Quant à eettuy, celuy, qui étaient adjectifs encore clans Rabelais, il y a des exemples aussi dans Montaigne, quoique assez rares, de cet emploi:

Cettuy vostre estre. I, io.

Cettuy leur propre ressentiment, 1,46. Celuy Sextius duquel Seneque et Plinius parlent. II. il'.

Celuy, celle ont la fonction de rappeler un substantif précédenl devant son régime, ce qu'ils ne faisaient pas encore dans CoMMINES.

Ex. Et abandonne ainsi sa rie pour le repos de celle de son niary. [1,85.

Sans rappeler un substantif précédent, ceux est quelquefois employé avec un complément, pour exprimer l'idée générale de personnes. On trouve ainsi:

Le jour avant il avoit faict noyer son fils et tous ceulx de sa parenté. 1, 1.

Ceïuy, après la particule de comparaison connue, suivi d'une proposition relative, constitue une construction analogue à la construction latine avec utpote qui.

Ex. Ils marehoient en desordre comme ceulx qui cuidoient Lien estre hors de tout danger. 1, 45.

Ce s'emploie souvent pour cela.

Ex. Quand ce veint au père de la vierge. 1, 2. le ne crovs pas que ce en soit la seule cause. 1, 25.

Afin que ce faisant vous acquériez la gloire de sincères amis. II, 35.

Ce, étant le sujet d'une proposition substantive, est parfois séparé du verbe.

Ex. Ce nous est une bien fascheuse perte qu'elles ne soient venues jusqu'à nous. II, 3. Ce sujet est quelquefois supprimé:

Ex. Et est un traict singulier de bonté singulière de conserver la vieillesse. II, 35. Par contre, il y a pléonasme de ce après une proposition relative:

Voylà pourquoy le plaisir qu'on en tire, ce cloibt estre un plaisir retenu. 1, 29. Nous n'avons trouvé que ces deux exemples de l'emploi de cil:

Tout ainsi que cil qui feut rencontré à chevauchons sur un baston. 1, 27.

Cil n'a rien de généreux qui peult recevoir plaisir où il n'en donne point. III, 15. Les adverbes en et y jouent, comme dans le français moderne, le rôle de pronoms démonstratifs régis par une préposition.

Ex. Pour nous y accoutumer et nous en oster la crainte. II, 0.

En, comme pronom régime, forme quelquefois pléonasme.

Ex. De nos loix et usances, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses. II, 17.

Pronoms Relatifs.

La grammaire du français actuel exige que le pronom qui, précédé d'une préposition, ne se dise que des personnes ou des choses personnifiées. Matzner (Synt. 465 a) a cité des exemples qui prouvent, selon lui, que ce pronom s'emploie comme complément d'une préposition aussi bien des personnes que des choses. Bescherelle au contraire (Grammaire nationale p. 430) regarde ces exemples comme autant d'infractions à la règle et comme des licences que l'on peut se permettre seulement en poésie ou dans le style figuré. Qui, précédé d'une préposition, pour lequel, est très fréquent dans Montaigne.

Ex. Une molle tranquillité . . . sans qui toute aultre volupté est esteinte. 1, 19. Qui se met aussi comme pronom neutre pour quoi.

Ex. A qui on a esté une fois capable, on n'est plus incapable. 1, 20.

Qui s'emploie quelquefois au lieu de lequel, quand le génitif du pronom dépend d'un substantif précédent.

Ex. Un gendre . . . entre les mains de qui

ic déposasse en toute souveraineté la conduicte

et l'usage de mes biens. III, 9.

Lequel est souvent employé, contrairement à l'usage

d'aujourd'hui, au lieu de qui, immédiatement après le mot

avec lequel il se trouve en relation.

Ex. Fut-ce pas Atticus, lequel se tenant au iuste party ... se saulva? III, 1.

Lequel s'emploie le plus souvent où l'on préférerait aujourd'hui dont.

Ex. Une belle vertu et de laquelle l'utilité est assez cogneue. 1, 22.

Ceulx, desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies. 1, u.

C'est surtout le pronom quoy qui est, dans Montaigne, d'un usage beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui. Ainsi il se dit des personnes.

Ex. Mais cela ne touche aulcunement les vieilles (se. femmes) dequov nous parlons icy.

Ce Labienus dequov ie parle. Ibm.

Quoy remplace quelquefois de ce que.

Ex. L'un se plainct plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d'une belle victoire. I, 19.

le ne suis pas marry que nous remarquons

l'horreur barbaresque qu'il y a en une telle action,

mais ouy bien dequoy, iugeants à poinct de leurs

faultes, nous soyons si aveugles aux nostres. 1, 30.

On trouve aussi dequoy, où dont serait préférable

aujourd'hui.

Ex. Et brasselets de bois, dequoy ils couvrent leur poignets aux combats. 1, 30.

Ce que nous voyons par expérience en ces nations là surpasse toutes les peinctures dequoy la poésie a embelly l'aage doré. 1, 30. Quoy s'emploie quelquefois au lieu de cela ou de le. Ex. Pour quoy faire, se trouvant tout incapable. 1, 30. De même que le français moderne remplace, quoique assez rarement, les adverbes relatifs par le pronom que — p. ex.. »En l'état qu'ils sont», »De la façon que j'ai dit les choses» — on trouve dans Montaigne:

Ce qu'ils estiment de la manière que ce

dernier soleil périra, mon autheur n'en a rien

appris. III, g.

La conjonction que après les pronoms qui, quoi, lequel

dans une proposition concessive, est toujours énoncée dans

la langue actuelle, mais se supprime souvent dans celle

de Montaigne.

Ex. La louange est tousiours plaisante, de qui et pourquoy elle vienne. III, 9.

Lequel des deux ou fasse, ou s'en .repentira. III, 5.

L'usage de qui sans antécédent exprimé — la proposition . relative jouant le rôle d'une proposition hypothétique — n'a laissé que peu de traces dans le nouveau français — ex. »comme qui dirait. — mais est très fréquent dans Montaigne. Ex. On desroberoit beaucoup à celuy-là (Epaminondas) qui le poiseroit sans l'honneur et grandeur de sa fin. I, is.

Qui en veult faire un homme de bien, sans doubte il ne le faict espargner en cette ieunesse. I, 20.

Mais si peult on y arriver, qui en sçait l'addresse, par des routes ombrageuses. 1,25. Le relatif et l'antécédent sont quelquefois séparés, d'une manière tout-à-fait en désaccord avec l'usage moderne. Ex. Si nous considérons un paysan et un roi, un noble et un vilain, . . . un riche et un pauvre, il se présente soudain à nos yeux une entière disparité, qui ne sont différents, par manière de dire, qu'en leurs chausses. 1, 42. Tandis que dans le français actuel les pronoms neutres qui (nom.) et que (ace.) sont presque toujours précédés du démonstratif ce, Montaigne les emploie aussi bien sans qu'avec le démonstratif.

Ex. Les uns font accroire au monde qu'ils croyent ce qu'ils ue croyent pas; les aultres se le font accroire à eulx mesmes, ne sçachants pas pénétrer que c'est que croire. II, 12. Une tournure de phrase qui n'est plus en usage dans la langue actuelle, mais assez fréquente dans le vieux français (Mâtznek Synt. § 476), consiste à substituer au pronom relatif, dans la seconde partie de la phrase, un pronom personnel ou démonstratif, et à former ainsi, au lieu d'une proposition conjonctive incidente, une proposition coordonnée à la principale.

Ex. le treuve bonne l'opinion de celuy, à qui on présenta un homme, ... et luy demanda l'on après quelque présent. F, 54.

Une action... à laquelle, on doit tousiours adiouster cette préface de nostre office, sursum corda, et y apporter le corps niesme disposé en contenance. I, ôg.

Il s'en voit plusieurs que la passion pousse hors des bornes de la raison, et leur faict parfois prendre des conseils violents. II, 19. Un latinisme remarquable est l'emploi du relatit représentant une conjonction et un pronom personnel.

Ex. Il est digne pour qui on face. 1, 50. Le pronom relatif servait, comme le pronom relatif latin, à unir deux phrases, que nous serions obligés de réunir aujourd'hui au moyen d'un pronom personnel ou démonstratif; alors il jouait un rôle analogue à celui de la conjonction.

Ex. Elles ont quelques formes pénibles, lesquelles pourveu qu'on oublie par discrétion, non par erreur, on n'en a pas moins de grâce. 1, 13. Son imagination luy présentait sur la demande que luy avait faict le roy Hieron (pour à laquelle satisfaire il avait eu plusieurs iours de pensement), diverses considérations aiguës et subtiles. II, 20.

Pron oms in rféji % » i s.

Le pronom indéfini interrogatif qui ne se dit, dans le français moderne, que des personnes, tandis que Montaigne l'emploie aussi quand il s'agit de choses.

Ex. Qui rend les tyrans si sanguinaires? C'est le soin de leur seureté. II, 27. Aucun, qui de sa nature est positif et signifie quelqu'un, a très souvent ce sens dans Montaigne. Il s'emploie aussi bien substantivement qu'adjectivement et peut être suivi de la préposition de.

Ex. le l'essaye par la preuve d'aulcuns de mes amys privez. 1, 9.

Ce pronom se place parfois après le substantif.

Ex. En qui il ne pouvoit cheoir souspeçon aulcun de foiblesse. 1, 20.

Chaque, qui n'est pas encore en usage dans Rabelais, est très fréquent clans Montaigne. Chacun a parfois le racine sens que chaque, outre la signification qui lui reste encore aujourd'hui.

Ex. A chasque bout de champ ils sont prests. 1, 10.

Un éléphant ayant à chacune cuisse un cymbale pendu. II, 12.

Nul, qui est dans le français moderne toujours accompagné de la négation ne, s'emploie dans Montaigne quelquefois sans cette particule.

Ex. le suis homme de nulle rétention. II, 10. Parfois il a aussi le sens du latin ullus, où la langue actuelle exigerait aucun.

Ex. Il me fault adiouster cet aultre exemple, aussi remarquable que nul des precedens. 1, 3. Chrysippus . . . autant desdaigneux iuge que nul aultre philosophe. II, 12.

Nul s'emploie aussi au lieu de personne.

Ex. l'essaye à n'avoir exprez besoin de nul. III, 9.

Tandis que, dans la langue actuelle, nul ne s'emploie substantivement que lorsqu'il est sujet, il est dans Montaigne pronom absolu aussi comme régime.

Ex. N'ayant nul qui le peust imiter avant luy, il n'a eu nul après luy qui le peust imiter. II, 36. Bien s'emploie avec un adjectif suivant le plus souvent sans la préposition de.

Ex. Est il rien plus délicat, plus net et plus vif que le iugement de Pline? I, 2c. La pi h 1 k ni, qui conservait encore au XVI:e siècle son sens étymologique, s'emploie au sens partitif.

Ex. Est-ce pas faire de mesme, ce que ie t'ay en la pluspart de cette composition? 1,25. En la pluspart du monde. 111,5.

In a ordinairement le sens de quelqu'un.

Ex. Les Egyptiens entre leurs festins faiâoient présenter aux assistans une grande image de la mort, par 1111 qui crioit: Boy et t'esiouy, car mort tu seras tel. [, 19.

Y. Du Verbe.

De la voix.

La tournure de phrase, propre au vieux français, qui consiste à faire suivre le verbe aller du gérondif ou bien d'un participe présent, pour exprimer la forme simplement active, est très fréquente dans Montaigne.

Ex. Ceux qui nous vont instruisant. I. 19.

Xos pédantes vont pillotans la science dans

les livres. 1, 24.

L'usage de verbes pronominaux pour exprimer la voix

passive est plus restreint dans la langue actuelle que dans

celle de Montaigne; il emploie cette construction même

quand le sujet est une personne ou l'impersonnel il.

Ex. Un enemy qui se peust éviter. I, 19. Les polices, où il se souffre moins de disparité entre les valets et les maistres. III. 3.

Du Subjonctif.

Le subjonctif est plus fréquent que clans le français moderne, et la conjonction que peut être supprimée où de nos jours elle serait de rigueur.

Ex. Sire, souvienne vous des Athéniens. 1, 9. Quant à vostre science et suffisance, ne vous criaille. 1, 3s.

Celuy qui me doibt, veuille il ou non, tout ce qu'il peut. 1, 41.

Chasque action fait particulièrement son ieu; porte s'il peut. III, 1.

L'esprit, tant rassis. et meur soit il. 111,5. Cette construction directe du subjonctif, sans la conjonction que, .a laissé des traces dans les expressions Dieu veuille! Fasse le ciel! Plût à Bien! Ainsi soit-il (= Amen)! L'imparfait du subjonctif est souvent employé par Montaigne au lieu du conditionnel présent.

Ex. Il est peu d'hommes qui osassent mettre en évidence les requestes secrettes qu'ils font à Dieu. I, se.

le désirasse d'auleuns princes, que ie cognois, qu'ils eu fussent plus espargnants. II, 17. Le subjonctif est encore d'usage dans des propositions affirmatives dépendant de verbes qui expriment un acte de sentiment ou de jugement; p. ex. sentir, trouver, songer, juger, considérer^ reôonnoistre, estimer, ainsi qu'après le verbe faire.

Ex. Il menaça de la tuer, estimant que ce feust quelque sorcière. 1, 20.

Aulcuns songent que nous avons deux âmes. [I, 1.

La foiblesse de nostre condition fait que les choses ... ne puissent pas tomber en nostre usage. II, 20.

Elle ne sent point qu'elle soit aveugle. II, 25.

Si nous trouvons qu'il y faille courir. III, 5.

Nulle durée de temps, nulle faveur de

prince . . . peut faire qu'un roturier devienne

noble. III, s.

De même dans une proposition indirectement inter-

rogative.

Ex. le ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger le plaisir de boire oultre la soif. II, 2.

Le subjonctif se met dans une proposition relative, négative ou non.

Ex. ("oui me un artisan témoigne bien mieux

sa bestise en une riche matière qu'il ait entre

mains . . . II, 17.

Dans les propositions elliptiques avec l'expression

comme si, où le français moderne met l'indicatif, Mon-

CAIGNE permet aussi le subjonctif.

Ex. Comme si ce fussent enemys. 1, 17. Le subjonctif est d'usage dans une proposition subordonnée qui exprime la conséquence de la principale, sans que celle-ci renferme l'idée de volonté.

Ex. Estre si pris a ses inclinations, <|u'on ne Les puisse tordre. III.:;.

On trouve l'indicatif à la place du subjonctif après l'expression impersonnelle il est possible.

Ex. Il est possible que l'action de la vue

s'était hébétée pour avoir été si longtemps sans

exercice, et que la force visive s'était toute re-

jetee en l'autre oeil, II, 25.

Contrairement à l'usage ordinaire, l'indicatif se met

après le verbe craindre.

Ex. le crains que c'est un traistre. III, 5.

De l'Infinitif.

L'infinitif pris substantivement, qui n'est pas si fréquent dans le français moderne, est très usité dans MON- TAIGNE, qui l'emploie même au régime indirect et au pluriel. Ex. Le préméditer donne sans doubte grand advantage. I, 19.

Les mouvements du visage qui servent au pleurer. II, 20.

Quant aux divers usages de nos desmentirs.

L'estre morts ne les fasehe pas, mais ouy bien le mourir. II, 13.

Une construction complètement tombée en désuétude, mais très fréquente au XVLe siècle, est celle de l'infinitif avec un sujet, après les verbes qui signifient croire penser, dire (en latin accusàtivus cum infinitivo).

Ex. Les loix de la conscience que nous lisons naistre de nature. 1, 22.

Tant y va que ce faict ne se peut pas bien rapporter aux cruautés qu'on le dit avoir exercées contre nous. II, 19.

L'infinitif est souvent employé sans aucune préposition, là où la langue actuelle met la préposition de.

Ex. Dernièrement que ie me retiray chez moy, délibéré, autant qui ie pouroy, ne me mesler d'aultre chose ... I, s. .

Socrates disoit, que le principal office de la sagesse estoit, distinguer les biens et les maulx.

L'infinitif après avant se trouve parfois saris la préposition de, mais aussi avec que de.

Ex. Et estoit acte de cerimonie de s'en servir avant venir à l'office. III, 5.

Avant que de le sçavoir. II, 27.

L'infinitif avec la préposition de se met très souvent au commencement d'une proposition, soit comme sujet, soit comme régime.

Ex. De dire moins de soy, qu'il ny en a, c'est sottise, non modestie; se payer moins qu'on ne vault, c'est lascheté. II, 6.

De mettre à non chaloir la charge que mon amy m'a donnée, ie ne le foy pas. 1, 9. Parfois la préposition de est employée après des verbes qui sont suivis ordinairement de la préposition à dans la langue actuelle, tels que chercher, aimer, apprendre, travailler, se plaire, se résoudre.

Ex. Nous qui cherchons icy au contraire de former non un grammairien. 1, 25.

Sur le paué, depuis mon premier aage, ie n'ay aymé d'aller qu'à cheval. III, 13. (Ibm: et ay aymé à me reposer).

Qui se plaisent de voir en marbre leur morte contenance. 1, 3.

L'infinitif avec de s'emploie aussi au lieu d'une proposition conjonctive exprimant condition ou manière, où le nouveau français met la préposition à.

Ex. 11 y a grand amour de soy et présomption, d'estimer ses opinions jusques là . . . I, 22. Vous ne foriez qu'empirer vostre marché d'essayer à le couvrir. 1,28.

In changement de construction avec la préposition à et de se trouve quelquefois après le mémo verbe.

Ex. Chascun sent bien qu'il y a plus de

braverie et desdaing à battre son enemy qu'à

L'achever, et de le faire bouquer que de le faire

mourir, II, 27.

L'infinitif avec à sert parfois «le complément h des

verbes que le français moderne fait suivre de la préposition de, comme fuir, cm nuire.

Ex. Chascun fuit à le voir naistre, III. 5. Celuy qui craint à s'exprimer. Ibm.

On trouve l'infinitif avec à après un substantif, là où nous écririons de.

Ex. Science à persuader le peuple. I, 51. Sçavoir est se met au lieu de à savoir.

Ex. Sçavoir est l'ambition. 1, 9.

Des Participes.

La règle de l'invariabilité du participe présent n'étant pas encore établie, Montaigne fait accorder, dans la plupart des cas, le participe présent avec le mot auquel il se rapporte, mais, contrairement à Rabelais, il n'a qu'une forme pour les deux genres.

Ex. La responce de Hipperides aux Athéniens, se plaignants de l'aspreté de son parler. III, 1.

D'ames si neuves, si affamées d'apprentissage, ayants pour la plus part de si beaux commencements naturels. Ibm.

Ses aniys se plaignants à luy: vous vous moquez, dit il. III, 7.

Il ne la cognoist pas, les opinions se corrompants avec les moeurs. III, 9.

Quelquefois le gérondif munie prend la terminaison du pluriel.

Ex. Sylla et Marius ... en voyants encore une troupe de reste. I, 47.

Contrairement à ces exemples, il y en a d'autres pour l'invariabilité.

Ex. Trouvant des courages plus forts que leurs • tourments, ils en vindrent enfin à telle rage. III, g.

En plusieurs choses de pareille qualité, surpassant nostre cognoissance . . : III, 11. Le participe passé étant joint à l'auxiliaire avoir et

précédé de son complément direct, est le plus souvent variable dans Montaigne, taudis que, dans la majorité des, cas, il ne s'accorde pas dans Rabelais.

Des temps.

Le futur est parfois paraphrasé au moyen du verbe rtrv suivi d'un infinitif avec la préposition pour, oA au moyen du verbe avoir suivi d'un infinitif avec la préposition à.

Ex. N'aura il pas à espérer, que le divine bonté n'est point pour refuser la faveur de sa main extraordinaire à une main pure et iuste. III,i.

Mes amys, qui avez sans doubte bientost à

mourir. II, s.

On trouve aussi être là où on aurait attendu à avoir.

Ex. Vous estes à mauldire ou l'heur de leur

mémoire ou le malheur de leur iugement. I, o.

L'imparfait de l'indicatif se trouve assez souvent dans

des cas où la langue actuelle emploie le conditionnel.

Ex. Isabelle, Eoyne d'Angleterre, estoit perdue si elle feust arrivée au port qu'elle avoit proiecté. 1, 30.

Nos disputes dévoient estre deffendues et

punies, comme d'aultres crimes verbaux. III, s,

Quant à parler en lisant son escript, il est

de grand desadvantage à ceulx qui par nature

pouvoient quelque chose en l'action. III, 9.

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