SON INSTRUMENT: SON DOICTÉ
ALPHONSE DAUDET a écrit quelque part que Leconte de Lisle n’aimait pas la musique! I] serait intéressant de savoir comment l’auteur de “ Nabab ” en arrive à hasarder cette remarque qui s’applique si peu à celui des poètes français dont œuvre est le plus essentiellement musicale. Il serait plus intéressant encore de consulter sur ce sujet ceux des compositeurs modernes qui ont fait une adaptation musicale pour un certain nombre de ses poèmes. Comment un poète pourrait-il être musicien dans ses vers sans aimer la musique, sans avoir linstinct de l’harmonie de quelque nature qu’elle soit? Il importe peu de savoir s’il connut l’œuvre musicale de ses contemporains, s’il préféra le piano au clavecin dont son père lui recommandait l’étude, ou à tout autre instrument. On peut être un excellent musicien et un fort mauvais poète, on peut même avoir un sens musical critique très développé et n’être pas capable de composer deux vers harmonieux. Mais il ne semble guère possible que le vrai poète n’aime pas la musique, et Leconte de Lisle n’est pas un de ces rares écrivains dont nous ne pouvons analyser complètement le développement du génie, faute de renseignements sur leur enfance et leur jeunesse.
Leconte de Lisle aima la musique et surtout celle qui devait avoir sur sa technique une influence prépondérante sinon essentielle. N’est-ce pas M. Spronck qui dans son article sur Leconte de Lisle dans son œuvre “ Artistes littéraires ” l’a accusé d’être “un faiseur de romances prétentieuses et sentimentales ”’?2 Sans doute on peut admettre que certains de ses poèmes, “ Le Cœur de Hialmar ” (B. 77), les ‘Chansons écossaises ”” (A. 296 et seq.), “ Les Elfes ” (B. 100), “Christine ” (B. 103) et tant d’autres se prêtent particulièrement à l’accompagnement musical. Mais Massenet, Fauré
1 Leblond, p. 33. ; ? Extrait cité par Leblond, p. 34, et par Brunetière.
et bien d’autres ont mis en musique “* Les Érinnyes ” (T. 171), “La Tête de Kenwarc’h ” (T. 15), le chœur d° “ Hélène ” (A. 81), la “ Prière védique ” (A. 4), “ Lydia ” (A 26c), ‘“ Nell” (A. 298), “ L’Apollônide ” (D. 89), “ Les Roses d’Ispahan ” (T. 48), dont nous ne voyons pas très bien les rapports avec la ‘ romance prétentieuse ?.
Le genre de musique pour lequel Leconte de Lisle eut un véritable enthousiasme fut la musique de la nature et surtout celle de la voix humaine ; et c’est là, qu’il conviendrait de chercher le secret de l’harmonie de ses vers. Dans ses poèmes de jeunesse il ne cesse de célébrer “ le charme infini de-la voix féminine, source intarissable et familière des plus esthétiques sensations 1 Avec quel amour il insiste sur la voix de ses héros et de ses héroïnes ; elle ressemble à la chanson des oiseaux, au bourdonnement des abeilles, au bruit clair des sources, aux murmures des arbres ; les voix sont pleines de caresses, tendres, pures, fraiches, naïves, comme tous ces sons, tous ces bruits qui font le charme de l’atmosphère musicale des tropiques.
“ Sa voix à des accents Qui viennent tous à moi, qui coulent dans ma vie Ruisselants de parfum, de charme et d’harmonie, Tant ils sont délirants.” ?
Le charme de la voix humaine dans une nature harmonieuse donne une grâce pénétrante à la plupart de ses poèmes : “Mais pour te ranimer, Ô nature muette, Il suffit d’une voix qui chante dans les blés ! ”
(Les Bucoliastes, A. 236.)
Voyez comme il fait vibrer sous les grands tamariniers les échos doux et voluptueux de la voix de Nurmahal, la blanche persane :
“Mais voici que, du sein des massifs pleins d’arome Et de l’ombre où déjà le regard plonge en vain, Une voix de cristal monte de dôme en dôme Comme un chant des hüris du Chamelier divin.”
1 Leblond, p. 32.
3 *‘ Poésie de Jeunesse,” citée par Leblond, p. 33 (“Sa Voix ”).
“ Jeune, éclatante et pure, elle emplit l’air nocturne, Elle coule à flots d’or, retombe et s’amollit, Comme l’eau des bassins qui, jaillissant de l’urne, Grandit, plane, et s’égrène en perles dans son lit.”
(Nurmahal, B, 139.) Orphée fait vibrer les cordes de sa harpe :
“ Sous ses doigts surhumains les cordes ont frémi Et s’emplissent d’un souffle en leur sein endormi, Souffle immense, parcil aux plaintes magnanimes De la mer murmurante aux sonores abimes. T'el, le faible instrument gémit sous ses grands doigts, Et roule en chants divins pour la premiére fois ! Un Dieu du grand Aëde élargit la poitrine ; D’une ardente lueur son regard #illumine.….
1 va chanter, il chante! Et l’Olympe charmé S’abaisse de plaisir sur le mont enflammé !
Kybéle aux épis d’or, sercine, inépuisable, Des grèves où les flots expirent sur le sable Jusqu’aux âpres sommets où dorment les hivers, D’allégresse à senti tressaillir ses flancs verts ! L’étalon hennissant de volupté palpite ; De son nid tout sanglant aigle se précipite ; Le lion étonné, battant ses flancs velus, S’élance du repaire en bonds irrésolus ; Et les timides cerfs et les biches agiles, Les Dryades perçant les écorces fragiles, Les Satires guetteurs des Nymphes au sein nu, T'ous se sentent poussés par un souffle inconnu ; Et vers l’antre, où la lyre en chantant les rassemble, Des plaines et des monts ils accourent ensemble ! ”
(Khirôn, A. 215.)
C’est cette compréhension profonde du charme musical de la parole qui explique änotreavis harmonieuse beauté de scs vers; elle explique aussi pourquoi il chanta pour l'oreille plutôt qu’il n’écrivit pour lesyeux. “Quand il récitait ses propres vers, dit Verlaine, une haute émotion faisait vibrer tout son étresuperbe, et allait frapper ses auditeurs d’une sympathie irrésistible.” 1
1 “Le Journal” du 18 juillet 1894.
A l’origine, d’ailleurs, la poésie et la musique allaient de compagnie. Les troubadours, les bardes chantaient ou psalmodaient leurs vers en s’accompagnant de la harpe, de la viole, ou de quelque autre instrument. Peut-être les deux arts se sont-ils de nos jours trop perfectionnés pour s’unir, mais du moins avons-nous le droit de demander au poète le don de l’expression musicale susceptible de donner aux mots un pouvoir d’évocation, égal à celui des sons harmonieux sur l’oreille.
Leconte de Lisle mérite en ceci le titre de vrai poète ; ses mots sont aussi sonores qu’étincelants, ses vers sont aussi harmonieux pour l'oreille que pour l’œil; ils sont beaux et mélodieux. On y retrouve les larges sons qu’il entendit dans son enfance, les symphonies de la forêt et de la mer. On y retrouve aussi l'harmonie des temps primitifs, les sons de la harpe, de la lyre dont s’accompagnaient les poètes antiques. Ses refrains de “ La T'ête de Kenwarc’h ” (T. 15), de “ Jane ” (A. 296), de “ Nanny ” (A. 297), d’ “ Annie ” (A. 301), ont les sons plaintifs, sombres et monotones des chants nationaux celtiques. La mesure et le mouvement des ‘“ Larmes de l’Ours ” (B. 79), de “ L’Épée d’Angantyr ” (B. 73), avec leurs adagios mélancoliques attendriraient un Norvégien, un Suédois, ou un Finnois autant que ces antiques sagas, dont il a reproduit la morne mais virile tristesse. La musique captivante de ses poèmes orientaux: ‘La Vérandah ” (B. 134), ‘ Le Sommeil de Leïlah ” (B. 162), intensifie l’effet produit par les couleurs riches et étincelantes, elle palpite, vibre, ensorcelle, en des mots riches de sonorité bruyante ou de voluptueuse langueur, qui donnent au plus haut point l'impression de la beauté, du mystère, de l’harmonie divine. Et dans sa peinture du manoir de Komor ! attaqué par les rafales et les pluies d’hiver Leconte de Lisle obtient des effets de symphonie dont on pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s’enfle, gronde, rugit comme un orchestre. On entend à travers les rimes le sifflement du vent, le crépitement de la pluie, le gémissement des arbres au front énorme des tours, le sourd mugissement de la forêt ténébreuse qui entoure le vieux château. Il en est de même de la tempête qui se lève contre l’île de Mona ? : la mer en furie vomit, jette
1 “Le Jugement de Komor ”” (B. 107).
? “Le Massacre de Mona” (B. 113).
son écume aux cieux, le vent fait un fracas qu’on entend dans les vers qui sont merveilleusement aptes à reproduire toute la cacophonie des tempêtes.
Entendons aussi sa symphonie des “ Éléphants ” (B. 183) qui s'ouvre et se termine par le silence; tandis qu’au milieu le passage des lourds animaux s'approche, s’enfle, éclate, s'éloigne et s’éteint comme le passage d’un cortège exécuté par un habile organiste. Dans ce morceau on pense trouver réunies toutes les ressources de la composition musicale. Et enfin, lorsqu'il est devenu un apôtre du nihilisme final et suprême, ses hymnes lugubres se déroulent lentement, horriblement tristes.1
Mais la mélodie de l’expression est surtout le résultat d’une laborieuse culture. Par ses études des classiques grecs et des poètes français, autant que par son sens inné de l’harmonie des mots, 1l acquit une rare maîtrise de la langue et une connaissance profonde des thèmes musicaux auxquels elle se prête le mieux dans le domaine poétique. Il sait exactement quel effet il désire, et avec un doigté remarquable de perfection et de brio il fait entrer dans ses morceaux toutes les notes que peut lui fournir son instrument : les rythmes, l’allitération, les captivantes assonances, la musique des mots ; et comme le musicien ne se sépare jamais du peintre, il joint par les épithètes descriptives et les splendides images la beauté à Pharmonie. L’œuvre de Leconte de Lisle pourrait se comparer à un de ces temples antiques, fiers, élégants et purs, où les lignes gracieuses et symétriques ne révèlent leurs beautés qu'aux artistes et aux savants. Sous les voûtes de ce temple roule en cadences majestueuses la musique savante d’un orgue qui pourrait reproduire l’effet distinct de toute une variété d'instruments antiques, modernes ou exotiques, et qui accompagneraient les chants de toutes les races, donnant ainsi Pimpression d’un concert de toutes les grandes voix naturelles. L’œuvre de Victor Hugo, au contraire, ressemblerait à une cathédrale gothique où le regard se perd dans l’obscurité des hautes voûtes où s’entrelacent d’innombrables lignes gra-
1 “Fiat nox ”’ (B. 237), ‘‘ Le Vent froid de la nuit ” (B. 245).
cieuses, délicates, de toutes formes et de toutes nuances, où tout est hauteur, espace, lumière ou ombre, et où retentirait une musique parfois puissante comme le grondement du tonnerre et parfois douce comme une symphonie céleste.
Nous avons noté que la langue de Leconte de Lisle est ferme et précise ; mais partout il y a une harmonie puissante et la beauté du vers est due plutôt à la variété de la musique qu’à la diversité de Îa structure même; son vers n’est pas seulement une combinaison de mots suivant un certain ordre, c’est un chant.
Leconte de Lisle traitait les mots comme un musicien les notes ; il n’en avait pas toujours besoin pour le développement logique de son récit, mais ils sont si jolis, si harmonieux, et la symphonie qu’il produit est d’un effet si séduisant ! Pensons à ces mots ordinaires qu’il a tant aimés et dont il s’est si souvent servi: ‘ flot,” ‘ radieux,” “ivre,” “sonore,” “avenir,” ‘ épuiser,” “immobile,” “ rêveur,” ‘“ feuillage,” “soupir,” etc., etc.; rappelons-nous combien il aimait les sons amples des longs mots lourds et majestueux : “ inénarrable,” ‘magnanime,” ‘‘majestueusement,” ‘‘ inexprimable,” “ resplendissant,” ‘“contemplateur,” “ gazouillement,” “tumultueuse,”” ‘ mélodieuse,”” etc., etc. Ses mots savants et barbares aussi sont très harmonieux, car c’est grâce à son sentiment de la beauté des mots qu’il les aime riches, brillants et rares: ‘radjahs,” ‘“cantharide ” "acoka "5ara * pippala,” “kokila,” :“cantal,”? ‘naja,” “curma, am phore,” “hûka,” “hüûri,” ‘ gaze,” “ doûm,” “ hélichryse,” “hinné,”’etc.,etc. Jetonsun coup d’œilsurla liste des noms de ses héros, etc., et nous trouverons que pour la plupart ils sont retentissants, pleins de voyelles sonores, “ 0,” “a,” ou du “1”? coulant : “Sûryà,” “Hâri,” “Bhagavat,” “My,” “ Kinnaras,” ““Kaïlaça,” “Himavat,” “Çudra,” “ Apsara,”* Viçvamitra,”” “ Ullranda,” “ Vadjour,” ‘“Thyoné,” “ Agavé,” “ Leïlah,” “Ayscha,” “ Yama,”? “ Bérénice ” (‘au doux nom ”), ‘“Djihan- Arà ?” (‘nom si doux”),etc. Ces noms si doux ou si tristes évoquent sur-le-champ l’histoire ou touchante, ou tragique, ou heureuse des personnages qu’ils représentent, Quelle
harmonie dans les noms des animaux; mots qu’il aime à répéter : “ python,” “ gazelles,” “ léopards ” ; ses oiseaux : “colibri,” “ sénégalis,” “* bengalis,” etc., etc. “ Cavale ” il trouve plus poétique que “ jument ”, “ col ” que “ cou ”, “fortune” que “sort”, ‘“immonde” que ‘“impur ”, ‘‘ fleuve ” que “rivière ”, etc., et ce sont des mots dont Leconte de Lisle se sert constamment. Peut-être cette idée de musique explique-t-elle, en partie, pourquoi le poète aime “Zeus” mieux que “ Jupiter ”, ‘ Arès” que “ Mars ”?, “ Éros ” que “ Cupidon ”, “ Aphrodita ” qu’ “ Aphrodite ”,1 “ Lakçmana ” que ‘ Lakhsman ”?2 ‘ Daçaratha” que “ Dasarath ”,$ Kléarista ” que “ Cléariste ”,4 “ Kala ” que “ Kali ”,5 “ Hékata ” que “ Hécate 6; et les nombreux “à? et “ par ?”, prépositions qui se rencontrent si fréquemment dans ses vers: les Brahmanes voudraient s’ensevelir en Bhagavat “ comme on plonge à la mer ?”,7 “la poule d’eau nage au lac bleu ”8 Viçvamitra dit à Çunacépa pour qu’il s’échappe au sacrifice : “ Récite par sept fois l’hymne sacré d’Indra ” °; l’amant de la campagne trouve que
“ren ne vaut la voix amoureuse et sonore D'un taureau de trois ans qui beugle par les prés.”
(Les Bucoliastes, À. 236.)
Nul plus que lui n’a aimé la musique des syllabes, leurs mystérieuses harmonies ; l’harmonieux “1?” qui donne un son coulant et moelleux ; les “11” mouillées, les deux “ mm ”, les mots et noms orientaux avec les nombreux ‘a ” ; noms qui sont fiers, triomphants, vibrants ; noms tels que “ Hypatie ”, “ Niobé,”? dont le son même exprime la douceur ou la tristesse qu’ils symbolisent. ‘ Çurma,” ‘ Çanta,” “ Çunacépa,” avec le “c” doux; les mots et les vers avec une abondance de “ v”” : ‘‘ vina,” etc. ; et les harmonieux sons
‘eu ”’ et “au ”, toutes ces lettres et diphtongues qui donnent
1 “Le Retour d’Adonis ”” (A. 242).
3 ‘Lakhsman ? (Sir Edwin Arnold), ‘ Lakshman ? (Toru Dutt).
3 “ Dasarath” (Sir Edwin Arnold).
4 ‘Cléariste” (de Hérédia: Les Trophées, L’Esclave).
5 ‘Kali’ (Sir Edwin Arnold).
8 ‘ Hécate”’ (de Hérédia: Les Trophées, Le Chevrier).
7 ‘ Bhagavat ”’ (A. 10, 11, 13).
8 “ Nanny ’’ (A. 298). “Cunacépa ”? (A. 32).
aux vers une gravité, une ampleur majestueuse, et dans ces mots avec leurs larges et retentissantes harmonies ce poète de délicates mélodies, ce musicien en symphonies, a su faire écho à Pimmensité de la mer.
Il y a un si grand nombre de vers et de phrases isolés, qui sont harmonieux par eux-mêmes, et qui fournissent en même temps des exemples saisissants de la modulation des voyelles ou de l’adaptation des sonorités aux sens, que nous nous bornerons à en citer quelques types ; notez combien il aime parler des “ yeux bleus ”, de “ doux yeux longs ”, de “ bois songeurs ”, de l” ‘immense étendue ”, de “ mers murmurantes ”, des ‘ondulations majestueuses ?” ; et ces vers font Peffet d’une véritable musique :
‘ Entendent murmurer leurs invisibles hôtes.” (A. 36.) ‘“ Les tranquilles forêts de silence sont pleines.” (A. 112.) “ L’air sonore s’emplit de flamme et d'harmonie.” (A. 138.)
il est difficile, à cause de leur nombre, de signaler des vers qu’on peut considérer comme des exemples de musique verbale, il est plus difficile pour la même raison de détacher les strophes ou de citer les poèmes entiers où la musique est impeccable. Leconte de Lisle a su choisir les mots dont les sons s’adaptent le mieux au sens, le rythme qui convient le mieux au sujet et à son expression, et enfin, la rime qui ajoute à l’effet harmonieux de l’ensemble. Mais, peut-être, l’exemple suivant aidera à faire ressortir son pouvoir d’évoquer de magnifiques visions et de les renforcer par un accompagnement musical toujours digne d’elles :
“L'air sonore était frais et plein d’odeurs divines. Les bengalis au bec de pourpre, aux ailes fines, Et les verts colibris et les perroquets bleus, Et l'oiseau diamant, flêche au vol merveilleux, Dans les buissons dorés, sur les figuiers superbes, Passaient, sifaient, chantaient. Au sein des grandes herbes Un murmure joyeux s’exhalait des halliers ; Autour du miel des fleurs, les essaims familiers, Délaïssant les vieux troncs aux ruches pacifiques, S’empressaient ; et partout, sous les cieux magnifiques,
Avec l’arome vif et pénétrant des bois,
Montait un chant immense et paisible à la fois. Sur son cœur enivré pressant sa bien-aimée, Réchauffant de baisers sa lèvre parfumée, Çunacépa sentait, en un rêve enchanté,
Déborder le torrent de sa félicité !
Et Çanta l’enchaînait d’une invincible étreinte ! Et rien n’interrompait, durant cette heure sainte Où le temps n’a plus d’aile, où la vie est un jour, Le silence divin et les pleurs de l’amour.”
(Çunacépa, À. 54 et 55.)
Quelle vision de bonheur accompagnée de la musique des voyelles retentissantes ! et comme le mouvement est rapide, léger jusqu’au dernier vers où la voix se ralentit sur les “1 ”, les voyelles et les “ r ?” voilés ! Ilen est de même de la première stance du “ Colibri ? (B. 221), où un tableau riant et doux se complète de l’effet de voyelles claires qui ajoutent à la délicatesse de l’esquisse. Toutes les poésies intitulées : “ Kléarista ” (A. 239), “ Annie ” (A. 301), ‘ La Fille aux cheveux de lin ” (A. 290), ont une musique qui leur convient parce que, quand l’idée change, la note change en même temps. ‘“ Annie ” surtout est remarquable par son rythme et sa passion concentrée.
La musique se fait voluptueuse dans cette strophe d’ “ Héinc; “Le divin Eurotas, ô vierges innocentes, Invite en soupirant votre douce beauté ; Il baise vos corps nus de ses eaux frémissantes, Palpitant comme un cœur qui bat de volupté.”
Les Jongues Un. “ji ”et “ ou ” semblent caresser l'oreille ; les “m” et “r ”, les ‘en ” et “an ” voilées donnent une impresion de langueur ; ;: le mouvement est délicieux et l’emploi de “ volupté ”, “ palpitant, ? “soupirant,” achèvent le charme.
“ Nurmahal ” (B. 136) a une valeur musicale exquise ; tout y est: la mollesse, la langueur, les parfums et les sons
tro ÉTUDE SUR LA LANGUE ET LE STYLE
qui s'harmonkent avec l'atmesphère : les ox *. “en” “a les doux “ e ” qui palpitent, De mème avec Les Éolides (A. 262), Thestyhis © (A. 221) © Fa ” (4 290) MG” (A. 292), “Nox ” (A. 294), “La Ravine Saint-Gilles ” (B. 174) “Le Bernica * (B. 205), * Le Manchy” (B. 190) ete. Le ton de “ Parfum de Sélène ” (D. 16) est majetueur grâce à ses voyelles claires et lentes : le mouvement est calme, régulier comme celui de la lune ; et dans “ Le Parfom des Nérékles © (D. 23) l'effet le plus frappant est ke fnidieé de Fensemble ; cette musique des eaux égale celle qui coule dans les strophes et les anti-strophes légères et élégantes & F Apollènide * (D. Sa).
Tout autre est là musique qui eurre “ Le Masacre de Mona © (B. 113). Lè noss avons le fnox de le mer qui se brise contre Le granit de la côte, le Sfement de vent le long de rivage, le grondement de Ie tempête avec ses sanglots, Ses voix éperdues, reproduits par les “e” durs, les 7 vibrants, les 5” silants et les voyelles males. Give ik musique du vers on peut entendre le son des inémides. et des lances qui se rompent, les breïts stridents des chars dans les Qances qui commencent * Le Soir d'ane bataille * (R 230). On entend le choc du combat, là ruée confese et sanglante dans :
“Puis il se sont Fès en êtrein intes féroces,
Le souffle 1 souffle uni, l'œil de haïne
Le fer d'un sang Sévreur à lake s'est sorgé :
La cervelle à julk sous la lourdeur des cronses”* (&. 2x)
Pois les bruits se tient, en slence de mort règne ser la plaine immense : là nuit tombe lentement ser cette scène d'horreur et de carnage :
“Et par à morne phine où tourne un vol d'oùexex Le ciel d'un soir sinètre estompe ae loin leurs masses” @. 23)
Par ces exemples de la musique des mots, des phrases et des passages chez Leconte de Lisle, on voit que le poète a pris plaisir à assonancer ses vers ; le plus souvent, ces assonances sont délicieusement nuancées, de façon à produire une musique vague en complet rapport avec les idées. Comme nous aurons plus tard à parler de l’adaptation des harmonies aux idées, nous nous bornerons à citer quelques vers où les assonances sont frappantes :
‘“Tournent les Apsaras en rapides cadences ” (A. 2). ‘Sa femme à pas légers vient poser sur sa natte ” (A. 38). ‘‘ Apaisa pour jamais nos mes aguerries ?” (A. 206).
Cette voyelle sonore “ a ” retentit à l’oreille et communique une espèce de vivacité, d’orgueil aux vers.
Une autre voyelle au son éclatant “o”” se rencontre fréquemment :
‘* Comme des troncs pesants flottaient les crocodiles ? (A. 8) ‘ Quand l’homme approche enfin des sommets où la vie ” (T. 36).
‘— Les monotones jours, comme une horrible pluie” (B. 298).
La répétition de ce même son produit une gravité, une dignité qui s’accorde admirablement avec le sujet.
La voyelle sonore “ e ”” entre pour une large part dans les assonances de Leconte de Lisle; parfois ce son se répète six fois dans un vers :
“Que ne puis-je finir le songe de ma vie!” (T. 83). ‘Ne trouble le repos de tes glorieux jours ! ” (A. 189).
“ Dans le repos premier rentrent de toutes parts ? (A. 205), Et je te donnerai, Richi, te rendant grâces ” (A. 40).
Le balancement et l’ampleur de la cinquième strophe de ‘* La Source ” sont dus à cette voyelle :
‘Et la blanche Naïs dans la source sacrée Mollement ferme ses beaux yeux ; Elle songe, endormie; un rire harmonieux Flotte sur sa bouche pourprée ” (A. 140).
De même avec les “ Études latines ” III, IV, et V (A. 250- 252), où il répand ces “e ? à profusion.
Cette même voyelle, qui se trouve si souvent dans les descriptions majestueuses d'Achille — surtout dans celle où le jeune homme est transporté d'enthousiasme pour Orphée—
convient merveilleusement à la scène :
‘ Le Péléide écoute, et la lyre est muette!
Altéré d’harmonie, il incline sa tête:
Sous l’or de ses cheveux, d’une noble rougeur L’enthousiasme saint brûle son front songeur ; Une ardente pensée, en son cœur étouffée, L’oppresse de sanglots ; mais il contemple Orphée, Et dans un cri sublime 1l tend ses bras joyeux Vers cette face auguste et ces splendides yeux Où du céleste éclair que ravit Prométhée Jaillit, impérissable, une flamme restée.”
(Khirôn, À. 216.)
‘* Kléarista ” (A. 239), “ Nox ” (A. 294), “ Le Manchy ” (B. 190), “ Péristèris ” (A. 230), ‘ Le Calumet du Sachem ” (T. 145), qui contiennent des descriptions splendides, ont plusieurs stances dans lesquelles cette voyelle a toute sa valeur musicale.
Les sons “1” et “ui” sont répétés trois et quatre fois
par vers :
‘* Le visible infini que ta splendeur pénètre ” (A. 2). “Esprit qu’un aigwillon divin excite et blesse ” (A. 14). “Et, propice à ma voix qui soupire et qui prie ” (A. 70).
Les voyelles claires “6°, “EP #7 "ie Etc, se
rencontrent assonancées dans les poèmes légers :
“ Jar dédaigné les pleurs de ceux qui m’ont aimée ” (A. 223).
‘Ou s’étaient désséché la fange et les débris ” (T. 150).
Pour produire une impression de monotonie, d’ombre, de tristesse, le poète a mis la lettre “ u ” trois ou quatre fois par vers :
‘Ce lugubre concert du mal universel ” (B. 298). ‘Les monts brélaient, bâchers des dépouilles hymaines ”
“eu ”, de “ou ”, et de
Il affectionne les harmonies de
ce 5%
au
‘ L'empire était heureux aux jours de ta jeunesse ” (B. 146).
‘* Les biches aux pieds prompts et les taureaux sauvages ” - (A 202):
‘ Au gouffre originel descendre pour toujours!” (A. 155).
“Tout roule et se confond, souffle rauque des bouches ”
On trouve des strophes où ces sons ont une influence prépondérante, par exemple dans “ Qaïn ” (B. 8), ‘ La Vision de Snorr ” (B. 58), et ‘“ Le Lévrier de Magnus ” (T. 116).
Il a fait des vers assonancés avec des voyelles voilées :
‘Et mets le long baiser de l’ombre sur ses yeux ” (A. 4), ‘ Cest bien. Le soleil monte et l’ombre nous convie ” (A. 238); et avec des voyelles nasales :
“ Mangeant. le fruit sauvage et buvant au torrent ” (T.. 96), ‘Mais, Etranger, j'entends le bruit strident des armes ” (D. 102), “ S’enflent dans le silence et dans l’immensité ” (T'. 24).
La vraie valeur de la musique de ses vers ne réside pourtant pas dans la répétition des mêmes voyelles et des mêmes sons, mais plutôt quand elles se suivent ou se mêlent dans un certain ordre. Les voyelles qu’il marie le plus volontiers SONVMROU aCt. eu |
CMeU ‘ Goûtent d’un songe heureux la douceur immortelle ”? (A. 86); “on ” et “ ou ” aussi se mêlent souvent et harmonieusement :
“ Et de longs poils épars couvrent son œil farouche ” (A 266).
Il serait intéressant et utile, mais en dehors du cadre de cette H LA