ORDONNANCE DU RÉCIT
C’EST un travers commun à bien des critiques anglais de prétendre et de déplorer que le conte et la nouvelle ne puissent prendre racine dans leur littérature. Ils ne citent Kipling et Wells que comme des exceptions qui confirment la règle, et ils sont bien près de croire, au contraire, que tout Français est né conteur. Peut-être tomberons-nous dans ce défaut de généralisation trop facile en attribuant la faiblesse du théâtre anglais à cette infériorité notoire en ce qui concerne Part de mettre les faits en lumière, de bâtir dramatiquement un récit, art où il nous semble que les écrivains français excellent.
Leconte de Lisle, dans sa jeunesse, raffola du théâtre, et cela au temps même où le Drame était presque toute la littérature. Il négligea la Faculté de Droit au point de perdre le bénéfice de ses inscriptions : “* Je suis toujours aussi fou du théâtre, écrit-il à un ami, et cela ne va qu’en augmentant.” 1 Ajoutez à cela la lecture des romans de Dumas et de Scott et l’on aura déjà quelques matériaux pour déterminer comment il acquit cette maîtrise de la beauté dramatique, de la forme et de l’ordonnance des détails, qui, ajoutée à tant d’autres qualités que nous avons déjà signalées, est une des premières qualités du poète.
Faut-il parler de ses études de droit? Ce que Taine dit de -Macaulay ne pourrait guère s’appliquer à Leconte de Lisle.? Celui-ci ne fut pas un historien-avocat, mais un historienpoète, et, si dans ses écrits en prose nous pourrions assez facilement trouver la trace de ces habitudes d’ordre, de cette clarté, de cette conduite méthodique des faits et des détails que donne la connaissance du droit, ce genre d’examen devient plus difficile, pour un étranger surtout, en ce qui concerne ses
1 Lettre à un ami (citée par Leblond, p. 79).
2 “ I] (Macaulay) possède si bien toutes les puissances oratoires, il accumule et ordonne tant de faits, il les tient dans sa main si serrés, il les manie avec tant d’aisance et de vigueur, qu’il réussit à recomposer la trame entière et suivie de l’histoire sans en omettre un fil et sans en séparer les fils’ Taine: ‘Histoire de la Littérature anglaise”?
(tome v, page 204).
récits poétiques, plus difficile par exemple que pour Molière et pour Balzac ; car le poète ne vécut que le moins possible la vie de son temps, et la chicane et la procédure n’avaient point de place dans le monde primitif ou idéal qu’il se plut à dépeindre.
Quoi qu’il en soit, il a su mêler dans ses récits, à la précision de ses descriptions, une facilité élégante jointe à un vif sentiment des proportions et de l’harmonie. Dans ses poèmes, le récit est toujours simple, direct, coulant ; et le ton toujours en harmonie aveclesujet. Ainsi quand il chante “ Hypatie ” (A. 65) et ‘ Orphée” (A. 184), son style est d’une ampleur et d’un mouvement majestueux; c’est grâce au charme de Pexpression que les thèmes séduisants des “ Elfes ” (B. 100) et de “ Christine ” (B. 103) hantent si puissamment l’imagination du lecteur. Suivant les habitudes des narrateurs bibliques, le poète a mis “ Qaïn ” (B. 1) et “ La Vigne de Naboth ” (B. 22) presque tout entier au style direct; les caractères de ces récits étant orientaux, Leconte de Lisle les a fait s'exprimer par images et comparaisons. Dans “ Fultus Hyacintho ” (A. 266), ‘“ Nox”” (A. 294), “ Epiphanie ” (T. 66), “ Khirôn ” (A. 184), la pétrification de Niobé (A. 158 et 159) et dans tant d’autres, le récit se déroule ample, sonore et majestueux. Certains ont la légèreté de Pair : “Études latines ” (A. 248), ‘ Médailles antiques ” (A. 225), etc. ; tels autres sont travaillés comme de la dentelle ou ciselés et ajourés comme certains clochers de cathédrales gothiques : “Le Vase” (À. 172), “ Le Portrait ” (A. 168), le palais d’Amphiôn (Niobé, À. 145), et “ Les Clairs de lune, III ” (B. 181). Partout on rencontre des paysages tantôt d’un charme grandiose, tantôt d’une grâce légère.
L’ordonnance du récit ne le cède en rien à la beauté de la forme. Sans apparence d’effort ou de recherche, tous les détails se suivent, s’enchainent, se développent et se complêtent, pour produire un ensemble harmonieux. Dans ‘ Hèraklès au Taureau ” (A. 182), par exemple, voyez le coucher du soleil, le retour des brebis, des vaches, des trois cents taureaux aux larges cuisses, puis des deux cents au poil rouge, ensuite des douze parfaitement blancs, et enfin du
chef, l’orgueil de l’étable. Cette richesse de détails prépare et sert à mettre en pleine lumière la lutte entre le héros et la bête, ainsi qu’à glorifier la victoire de l’homme. De même dans “ Nurmahal ” (B. 136) et “ Djihan-Arâ” (B. 145), avec quelle habileté le poète à su introduire le leit-motif ; toutes les gloires du riche Orient sont dépeintes dans les douze premières strophes de “ Nurmahal ”, ainsi le désespoir de Djihan-Guir n’en apparaît que plus frappant ; et les fêtes et les splendeurs qui annoncent la naissance de Djihan-Arä servent à accentuer le contraste avec la fin du poème. Dans un autre morceau d’un genre tout différent, le poète a suivi le même plan: les douze premiers vers de “ L’Albatros ” CT. 74) sont consacrés à une description de la mer et de sa puissance, qui fera ressortir avec plus de force la puissance de Poiseau lorsqu'il sortira vainqueur du combat.
Analysons deux poèmes de facture et d’intérêt différents : bien que courte la chanson des “ Elfes ” (B. 100) est un chefd'œuvre. La puissance dramatique du récit s’accompagne et se renforce de l’âpre musique des grands bois. Aucune morale n’en découle, aucune analyse psychologique n’y est tentée. Cette résurrection pénétrante de Pesprit du moyen âge produit une impression de mystère grâce à la simplicité du développement, à la cadence lente et grave, aux tragiques évocations. La vigoureuse esquisse par où débute “ La Tête du Comte ” (B. 285) est brossée de main de maître. On y voit la salle des chevaliers d’un vieux château espagnol, dont les murs sont tapissés de cottes de mailles, de pavois, de cimiers bosselés, brisés, fendus dans mainte bataille. Autour de la grande salle les écuyers, les échansons, les pages regardent, debout, silencieux et mornes, le vieux chevalier accablé de douleur, qui pleure son honneur flétri. Son ennemi l’a insulté et 1l est trop vieux pour laver dans le sang l’injure qu’il a reçue. Le silence de la vaste salle n’est troublé que par les sanglots amers du vieillard, et ie pétillement des torches résineuses. Tout à coup la porte s’ouvre et son fils apparaît tenant par les cheveux la tête de l’insulteur. Le vieux guerrier se relève, rayonnant ; il presse sur son cœur le vengeur de sa race ; puis tous deux se mettent à table, graves et satisfaits :
“En regardant saigner la Tête lamentable.” (B. 288.) G
Aucune histoire du moyen âge ne saurait mieux peindre ce tragique mélange de sauvagerie brutale et d’honneur pointilleux, sublime dans son atrocité. Et certes, ici, encore l’arrangement habile des détails et la perfection de la forme font Pattrait principal du poème.
Remarquons encore la souplesse des vingt-quatre vers de “ Khirôn ” (A. 208 et 209) dans le récit du combat entre les géants et les dieux! Le mouvement procède par heurts, bonds, soubresauts, chocs; s’attarde, s’arrête et reprend brusquement. Et, par son allure haletante, saccadée, en une suite de traits où sont accumulés et variés les artifices du plus admirable métier, il fait, comme André Chénier, dans son récit du combat entre les Lapithes et les Centaures,? percevoir du même coup à l’œil, à l’oreille et à l’esprit, tout le désordre furieux de cette héroïque mêlée. Ilen est de même, d’ailleurs, de tous les poèmes dramatiques de Leconte de Lisle, ‘ La Mort de Sigurd”” (B. 96), “Le Jugement de Komor ” (B. 107), “ Hiéronymus ” (T. 85), “ Le Corbeau ” (B. 262), où il a reproduit la rapidité, la vivacité, la vigueur, l’intensité, le choc, la surprise de l’action même. Dans ses pièces de longue haleine: “Les Érinnyes ” (T. 171), ‘Hélène ” (A. 81), “L’Apollônide ” (D. 89), même souci de la perfection rare et de la concision. Les caractères y sont réels et la description des accessoires extérieurs y est vive et exacte sans être recherchée,
L’éclat et la pureté de la diction qui sont les caractères distinctifs de son œuvre sont dues aussi, comme nous ne saurions trop le répéter, à l'étude qu’il fit toute sa vie des classiques de lantiquité. Cette profonde connaissance parfaite des auteurs grecs détermina la pureté et la justesse de sa langue. Ses traductions dans lesquelles il combine la force et la grâce du style original, l’habileté infaillible dans le choix du mot juste, le tour de phrase précis, qui donne si bien l’idée du monde antique, ont contribué largement à donner un cachet de haute distinction à son œuvre.
1 “Alors du Pélion soudain ..” “ Goûtent d’un long repos...” etc, ? “Enfin l’Ossa, l'Olympe et les bois de Pénée.......... bre “Et les vases brisés, et l'injure, et les cris.” Chénier: “ L'Aveugle,'’ tome i.