GRAMMAIRE
MANIÉRISMES ET DÉFAUTS.
Nous nous sommes attachés, pour découvrir les secrets du style de Leconte de Lisle, à retracer l’influence qu’eurent sur sa technique ses qualités d’homme et de poète en tant que peintre, musicien et raconteur. Îl conviendrait de suivre encore la même méthode avant de passer à l’étude de sa langue et de son vocabulaire, Ce serait, ce nous semble, l’avis du feu M, Brunctiére qui dans ses “* Nouveaux essais ?” écrit au sujet du poëte : “Il s’est trouvé conduit à réaliser d’une maniêre inattendue par l'alliance de la science et de la poésie un idéal plus contemporain, si l’on peut dire, que celui des plus déterminés partisans de la modernité dans l'Art. Son attitude intellectuelle a été celle non seulement de l’érudit, mais, à vrai dire, celle du zoologiste ou du botaniste en présence de l’espèce qu’ils étudient.” C’est à son érudition et À sa science que Leconte de Lisle dut en grande partie la conception désintéressée de son art patient et exact; clair, précis et sobre dans sa richesse même.
De même que la langue d’Anatole France est la subtile quintessence de ses études des classiques latins et grecs, des vicilles chroniques et des auteurs français de toutes nuances et de toutes écoles ; de même celle de Leconte de Lisle a ses racines dans ses lectures de Ronsard, de Chénier, de Hugo, de Barbier parmi les auteurs français, et surtout d’Eschyle et de Sophocle parmi les auteurs grecs. Il connut aussi les littératures anglaise, allemande et italienne par Shakespeare, Byron, Scott, Goethe, Schiller et Dante; il acquit enfin de bonne heure un sens critique, auquel ses études scientifiques de physiologie, d'anatomie, de géologie et de botanique devaient donner encore plus de précision, de sûreté et de dignité.
Ce sens critique qui se manifeste si aigu, si direct et si sûr dans ses ‘ Préfaces ? (D. 215-236) et dans ses études sur les
‘ Poètes Contemporains ? (D. 237-286) guida le poète non seulement dans le choix de ses sujets, mais aussi dans Pemploi qu’il fit de l’expression rare et juste, de l’épithète hardie et neuve, de la langue châtiée, exacte et cependant si peu pédante quand on la compare à celle de Victor Hugo. Rien ne serait plus intéressant dans une étude sur les rapports de la Science et de l’Érudition avec la poésie et le style poétique que de choisir comme exemples Walter Pater et Matthew Arnold, aussi bien que l’auteur des ‘“ Poèmes Antiques ” Mais ce serait nous écarter de notre sujet que de le faire dans ce chapitre.l
Nous avons dit au début de ce travail que Leconte de Lisle avait beaucoup lu les auteurs grecs et que ceux-ci avaient eu une grande influence sur sa poésie. En cela il se sépare nettement des Romantiques, que la pensée antique a peu préoccupés et dont le style est loin de cette simplicité qui est la force et le charme des œuvres grecques. En cela, c’est à André Chénier que Leconte de Lisle se rattache, et par delà Chénier à Ronsard et à la Pléiade. I] serait facile de montrer que presque partout dans son œuvre l’influence de lesprit classique se manifeste, et cela même dans celles de ses poésies — et elles sont nombreuses — qui ne sont pas directement inspirées des légendes helléniques. Mais c’est surtout sur son style et sur sa langue que l’influence grecque fut considérable ; Leconte de Lisle, avant de se révéler le Maître qu’il fut, s'était, pour ainsi dire, formé la main en traduisant les grands chefs-d’œuvre de la littérature grecque : l’Iliade et l'Odyssée, les pièces d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, et enfin de Théocrite. On sent dans les “ Poèmes Antiques ” qu’il est tout pénétré d’hellénisme ; presque toutes les pièces de ce volume sont imitées du grec et particulièrement de Théocrite. Outre les poèmes grecs qui se trouvent dans ce recueil, Leconte de Lisle a fait une adaptation libre de l’Iôn d° Euri pide — “ L’Apollônide ” (D. 89), et une imitation de la célèbre trilogie d’ Acschyle, ‘ Les Érinnyes + (T. 15%). Certes dernière pièce est très intéressante, mais d’un style assez peu grec; Leconte de Lisle a exagéré la brutalité et l’horreur
1 Voir pages 184, 185 de cette thèse,
DILLECONTELDE LISLE Ù 153
du sujet, et cette pièce semble plutôt inspirée d’une légende du Nord. Mais il s’y trouve beaucoup d’hellénismes que nous aurons à signaler.
Ce qui frappe d’abord dans les poésies grecques de Leconte de Lisle c’est l’abondance des noms propres et ensuite Porthographe de ces mots. Cela donne à sa poésie beaucoup de pittoresque, mais quelques- uns ont estimé que cette grande quantité de noms était un peu fastidieuse et que leur orthographe toute grecque était un étalage d’érudition inutile et qui souvent gâtait le vers! Ilest certain que les mots suivants, par exemple, sont un peu déroutants: ‘ Klytaimnestra, ‘Oita,’ ‘ Kassandra) pour Clytemnestre, Oeta et Cassandre. En général, son habitude de remplacer dans de tels mots, et même dans certains autres moins communs comme ‘“ khlamyde ” le “cc? par un “k” pour correspondre au ‘kappa”? grec, donne aux mots un aspect barbare dont on ne voit pas Vutilité. Mais en revanche beaucoup de ces mots sont si harmonieux que leur emploi donne aux vers un charme et une douceur très particulière. Voici quelques exemples entre beaucoup :
“ C’est le Dieu de Sminthée et de la Maionie ” (A. 150). ‘Et les fleuves d’argent, Simois et Xanthos ” (A. 101). “Et le bel Eurotos, cher au Dieu de Kyllène ” (A. 191). ‘* Et sur le vert Kynthios ou l’Érymanthe sombre ” (A. 201). “ Plus belle qu’Artémis aux forêts d’Ortygie ” (A. 272).
En ce qui concerne le vocabulaire de ces poésies, il est relativement et, on pourrait dire, volontairement restreint, Homère et Théocrite, les deux poètes que Leconte de Lisle a principalement imités dans les ‘* Poèmes Antiques ?”, n’avaient pas un vocabulaire très étendu. Mais le poète français emploie toute sorte de mots techniques pour désigner les vêtements, les armes, etc. Cela est tout naturel, puisqu'il s’agit de choses grecques et il n’y a pas à insister ; mais ce qu’il faut montrer c’est le choix des épithètes, qui sont toujours les mêmes, ainsi qu’il arrive dans les poèmes homériques, C’est ainsi que la terre est toujours la terre “sacrée?” ou “ divine ” ou “ féconde” ; et combien le poête aime l’ex-
1 Saintsbury, ‘‘ The Later Nineteenth Century,” p. 49 et 58.
pression le “* sol sacré d'Hellas”* | De même la mer est le plus souvent appelée “ divine ” :
“Où la divine Mer sommeille et rêve en paix ” (A. 75), “ Mais sur le sable au loin chante la mer divine ” (A. 294),
ou “ vaste ?” :
‘ Déjà sur la mer vaste une se haleine ” (A. 83).