N : ÉO
ENTRE 1850 et 1860 une sorte de révolte contre le Romantisme se manifesta chez les jeunes poètes. On était las de la poésie personnelle et subjective. Les Romantiques avaient mis à nu les fibres les plus intimes de leur âme ; ils chantaient des joies que personne, croyaient-ils, n'avait éprouvées avant eux, des douleurs que personne avant eux n’avait ressenties ; ils avaient tant crié leurs détresses ou leurs espoirs que le public commençait à s’en fatiguer.
Alfred de Vigny, le poète le moins romantique de son temps, le moins avide d’étaler son ‘ moi ”, le moins enclin aux confidences, les avait déjà rappelés au calme et à la dignité. “ Moïse,” “ La Colère de Samson,” “ La Mort du Loup,” n’ont pas le caractère de révélations personnelles ou de déclamations ; ils donnent une impression de beauté sereine, mystérieuse et discrète.
‘“ Ni le bois ni la plaine Ne poussaient un soupir dans les airs; seulement La girouette en deuil criait au firmament, Car le vent, élevé bien au-dessus des terres, N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires, Et les chênes d’en bas, contre les rocs penchés, Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.”
“ Les Destinées ” (La Mort du Loup, p. 96).
Théophile Gautier avait su faire parfois, en des vers joliment ciselés, d’heureuses et pittoresques “ transpositions d’art ”. Homme d’idées peu originales, d'émotions peu profondes, il montra du moins que l'inspiration n’était pas toujours suffisante en poésie et que l’art a des lois qu’on ne peut impunément mépriser.
“Tout passe. — L’Art robuste Seul a l'éternité,
Les dieux eux-mêmes meurent,
Mais les vers souverains Demeurent,
Plus forts que les airains.”
“ Émaux et Camées ” (L’Art, pp. 225 et 226).
Ses descriptions aussi délicates que les miniatures les plus fines, ses paysages si admirablement précis, ses rimes riches, ses vers marmoréens ont contribué ainsi que l’attitude discrète, réservée et quelque peu hautaine d’Alfred de Vigny à débarrasser la poésie de l’obsession du ‘ moi ”, à réintégrer l’idée de l’importance de la forme et, par là, ouvert la voie à l’art impersonnel de Leconte de Lisle et de ses quelques disciples.
On avait spirituellement nommé ce groupe de jeunes poêtes “les Parnassiens ”1 Le titre était significatif. Ils faisaient en effet leur entrée dans la littérature avec l'ambition de fonder une nouvelle école poétique ; ils se déclaraient “’impassibles ” et ne voulaient exprimer que la beauté des contours et des couleurs, en évoquant les rêves et les sentiments des époques disparues. Leur but était de ressusciter le culte de la beauté plastique en s’inspirant surtout des Grecs.
Leur maître, helléniste délicat, s’efforça de rendre à la langue la pureté et la clarté qu’elle avait eues autrefois avec les Classiques. Il voulut remplacer le culte du “ moi ” par l’étude des époques lointaines et des civilisations d’autrefois. Il voulut débarrasser la langue poétique de son vocabulaire artificiel et faux, de ses métaphores prétentieuses et récherchées. Quant à sa métrique, moins riche et moins variée que celle de Hugo et de Banville, elle convient admirablement aux sujets qu’il traite.
? “Quelques jeunes gens, très distingués, se groupèrent autour de lui (Leconte de Lisle), qui prirent, ou à qui l’on donna, le nom de ‘ Parnassiens”.”—Faguet, ‘ Histoire de la litt. franc. depuis le 17° siècle” (p. 428).
‘La vérité c'est que le nom de ‘ Parnassiens”’ a été imaginé et répandu par quelques plaisanteurs, aujourd’hui disparus.’—Mendès, ‘ La Légende du Parnasse contemporain” (p. 6).
KR
Il n’est pas sans intérêt de jeter un coup d’œil sur la langue et la métrique des Romantiques et de montrer en quoi ils diffèrent des Parnassiens et sur quels points ils s’accordent avec eux: Éblouis eux-mêmes des couleurs éclatantes dont ils chargeaient leur palette, ivres de leur propre richesse verbale, ils cédaient à la fécondité de leur inspiration, et leur facilité ne pouvait s’accorder du travail de l’effort ; l’éclat de l’ensemble cachait les imperfections de détail ; aussi trouvet-on dans. leurs œuvres toutes les inégalités, toutes les exagérations souvent puériles, de réformateurs parfois trop ardents. Quelques-uns d’entre eux, Hugo, de Banville, Gautier, avaient un vocabulaire d’une richesse parfois déconcertante, hérissé de mots techniques, inconnus et étranges. “Il faut dans une page, disait Gautier, une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend pas.” Il y avait surtout chez Hugo le désir d’éblouir, de surprendre, d’étonner par un faux étalage d’érudition qui n’a l’air, trop souvent, que d’un pédantisme étroit et déplacé.
“ J'ai recreusé Straton, Sosibe, Éraste, Pline, Et Gérard de Crémone et Trubblet ab ovo, Et le grammairien Sostrate....
Comment mettre d'accord Jousse, Antoine, Studite, L'homme de cœur Sénèque et Jean le Troglodyte, Young, le pleureur des nuits, Wordsworth, l'esprit des lacs, Thalès, Helvétius, Levera, Granallachs ? ” 1
Leur philosophie était rudimentaire; leur psychologie, sans profondeur. Tous les caractères de Hugo semblent puérils et les figures qu’a tracées Lamartine sont bien pâles. Ils tombaient parfois dans une sentimentalité banale ou se complaisaient dans l’analyse d’un vague “ mal du siècle ”, dont tous également paraissaient souffrir, Leur conception de la nature peut se résumer dans ces vers de Lamartine :
“ Mais la nature est là qui t'invite et qui t’aime; Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours ;
1 Hugo, “ L’âne,” livre i, pages 265 et 266, volume xiii, Édition .… ne varietur ... Hetzel. :
Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève sur tes jours.”
“ Premières Méditations ” (Le Vallon, p. 34).
Ils faisaient de l’homme le centre de l’univers: Lui seul est intéressant ; c’est de lui que tout part, c’est à lui que tout revient ; la nature n’existe que par lui et pour lui. Cette exaltation de l’homme les conduit à une hypertrophie du ‘moi ” qui rend parfois leur poésie monotone et fatigante, malgré la variété de l’expression et l’éclat des images.
Ils construisaient des mondes imaginaires, un Orient de fantaisie qu’inventait une imagination débordante. L’étrangeté passait pour de la “ couleur locale ”, la séduction du rythme et la puissance des images faisaient oublier la fausseté des descriptions. Ils manquaient de connaissances historiques et leurs visions du passé et des pays lointains ne sont que de brillantes fantaisies.
Quant au style, ils avaient acquis, sans doute, grâce à ce sentiment superficiel mais étendu et varié de la nature, une richesse infinie, mais dont l’éclat ne servait souvent qu’à éblouir le lecteur et à dissimuler la pauvreté de la pensée. Hugo, leur chef, connaissait tous les artifices capables de créer des effets pittoresques et puissants. Il avait de la langue et de toutes les ressources techniques de la versification une maîtrise extraordinaire, qui lui permettait d’exprimer avec la plus grande intensité les sensations les plus variées. C’est lui que Leconte de Lisle a ainsi désigné: ‘“ L'auteur des seuls chefs-d’œuvre lyriques que la poésie française puisse opposer avec la certitude du triomphe aux littératures étrangères, l’écrivain qui a rendu à notre langue rhythmée la vigueur, la souplesse et l'éclat dont elle était destituée depuis deux siècles, mérite toute la gratitude des poètes et tout le respect des rares intelligences qui aiment et comprennent le Beau.” 1
Plus tard, lors de sa réception à l’Académie française, où il succédait au chef des Romantiques, il dit dans son éloge du À “Victor Hugo,” Derniers Poèmes, p. 260.
poète : “ Le vers plein de force et d’éclat du plus grand des Lyriques s’empreint, quand il le veut, d’une grâce et d’un charme irrésistibles… Ce sont, en effet, d’admirables vers, d’une solidité et d’une puissance sans égales, d’une langue à la fois éblouissante et correcte comme tout ce qu’a écrit Victor Hugo, qui est aussi un grammairien infaillible. L’infinie richesse de la langue, le charme exquis, la délicatesse féerique des nuances font de ces pages un enchantement mystérieux et idéal ” 1.
Bien que l’on ne puisse pas soutenir avec Leconte de Lisle que la grammaire de Hugo soit infaillible, on pourrait ajouter à cet éloge que Victor Hugo a presque entièrement transformé le mouvement, le rythme et l’harmonie poétiques. Dans ses œuvres le rythme est devenu une véritable musique, et d’ailleurs, tous les Romantiques possèdent le vers musical dont les sonorités sont une volupté pour l'oreille. Leurs fautes les plus évidentes étaient le manque de mesure, parfois un manque de goût et beaucoup trop d’exagération. Ils avaient épuisé pour leur temps tout ce que pouvait fournir la poésie personnelle, émotionnelle, introspective. Les jeunes poètes avaient donc à chercher d’autres sources de poésie; non seulement leur fallait-il trouver des thèmes nouveaux, mais, pour réagir contre les Romantiques, ils furent amenés à placer au premier rang la beauté purement formelle des vers. Heureusement pour eux, les “ Poèmes Antiques ” avaient été publiés en 1852, et ce recueil qui s’accordait avec les tendances de l’époque leur montra la nouvelie voie.
Cette poésie était savante, vigoureuse et sereine, pleine d’imagination et de pensée, et elle laissait le lecteur ébloui de vers brûlants et sonores, de couleurs étincelantes et splendides. Il y avait sous cette musique et cet éblouissement la philosophie quelque peu pessimiste et sombre, bien que compatissante et humaine, d’une âme stoique et fière, dédaignant les épanchements et les effusions. Ces poésies se distinguaient de celles des Romantiques en ce qu’on sentait derrière elles une intelligence critique qui était toujours aux aguets et qui ne se laissait pas tromper par la griserie des mots, des phrases
1 ‘ Discours sur Victor Hugo,” le 31 mars 1887. B2
pittoresques ou des sentiments romanesques. On y sentait le respect profond de l’art et le culte fervent de la beauté ; chaque mot semblait avoir été choisi avec un soin méticuleux et délicat. Voilà donc une poésie entièrement différente du romantisme, et malgré le respect et l’admiration que l’auteur de ce recueil eut toujours pour Victor Hugo, on peut dire que dès les “ Poèmes Antiques ?” Leconte de Lisle rompait définitivement avec les théories des Romantiques.
Après s’être déclaré franchement l’ennemi de cette perpétuelle analyse de soi-même, de l’exagération, du manque de goût et de pensée qui caractérisaient les derniers Romantiques, Leconte de Lisle montra qu’il voulait revenir aux théories classiques pour la forme et même en partie pour le fond. Ainsi donc ces deux chefs d’écoles poétiques — Victor Hugo et Leconte de Lisle —avaient tous deux une grande richesse de vocabulaire, un style pittoresque et évocateur, une puissance d’imagination remarquable ; mais Leconte de Lisle avait un sens plus développé de la perfection de la forme. Il ne se laissait jamais dominer entièrement par la puissance de l’imagination ; il avait une trop haute idée de la poésie pour introduire dans ses vers des expressions qui ne fussent pas exquises de pittoresque évocateur et d’élégance originale. Il puisait son inspiration chez les grands maîtres de Pantiquité; sa culture fut plus solide, son tempérament plus noble, sa pensée plus lucide et plus grave. Enfin ce fut un artiste plus consciencieux et plus délicat.
Quant à la prosodie, il réagit contre les excès des Romantiques et particulièrement de Théodore de Banville, et s’il rime presque toujours richement, ce n’est pas aux dépens de la pensée. Au point de vue métrique, il s’en tient le plus souvent à l’alexandrin ; mais son vers, tout en montrant la souplesse et la variété que l’on trouve chez Hugo, garde pourtant la pureté et la rigueur classiques.
Les poètes de la nouvelle école — José-Maria de Hérédia, Sully-Prudhomme, Coppée, Verlaine — imitèrent d’abord les innovations de l’auteur des “ Poèmes Antiques ” en tout ce qui concernait la matière et la méthode. Désireux d’é-
galer le maître qu’ils admiraient, ils acceptèrent les formules rigides auxquelles il s’était soumis. Dans le choix de la matière ils proscrivent tout sentiment et tout élément personnel; il faut, pensent-ils, prendre des thèmes plus généraux. La raison et la science exigent que la poésie redevienne épique, symbolique et philosophique. Le mobile de l’inspiration est en dehors du “ moi ” ; ilse trouve dans le passé, dans l’histoire et dans la légende. Leur attitude à l’égard du monde et de la vie est essentiellement pessimiste; le monde gouverné par des forces aveugles et irrationnelles est un spectacle laid et décourageant, la vie moderne est terne et monotone. Le vide de l’être et la soif de l’anéantissement sont les deux maux dont ils souffrent, et pour y échapper ils cherchent un refuge dans l’Art ; ils s'efforcent de se créer un monde à part qui puisse réaliser leurs rêves de beauté. Leur poésie est donc une exaltation de la raison et de l’art humains en opposition à une nature déraisonnable, La lumière de la Raison éclaire toutes leurs œuvres ; le culte de Part grec leur restitue une sobriété et une grâce d’expression inconnues aux Romantiques ; la beauté de la Renaissance attire leurs cœurs et leurs sens. Comme les Poëtes de la Pléiade, ils aiment le mot rare et finement choisi et ils polissent leurs vers, tel un lapidaire une gemme incom-
parable.
La réforme des Parnassiens a donc consisté en ceci: Ils ont joint à imagination puissante des Romantiques le goût délicat des Classiques ; leur principal mérite consiste à avoir imposé aux poètes un goût plus sûr, un souci plus constant de la perfection de la forme, un sentiment plus scrupuleux et plus délicat de l’expression poétique. Les Parnassiens furent donc à la fois des érudits, des artistes et des peintres.
Leconte de Lisle, plus spécialement, laissa d’utiles leçons de technique. Il introduisit dans la poésie la notion et le respect d’une facture soignée et impeccable. De plus, en dévoilant les splendeurs des civilisations que l’on croyait à jamais disparues, en ouvrant à l’imagination les mondes exotiques, antiques et barbares, il a enrichi la langue de
termes pittoresques et expressifs. Mais, avant tout, il comprit qu’une forme parfaite était nécessaire pour assurer à une œuvre l’immortalité. Son influence a été féconde. Bien que son inspiration n’ait pas toujours égalé sa probité artistique, ses œuvres vivront et seront lues tant que l’on conservera l’amour des beaux vers.