‹ Étude sur la Langue et le Style de Leconte de LisleChapitre 5 sur 17 · NATURE ET SOURCE DE SON INSPIRATION · texte numérisé non relu

NATURE ET SOURCE DE SON INSPIRATION

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Leconte DE Lisce a donc tenté de ressusciter les vieilles légendes, les croyances tragiques qui ont bercé les imaginations aux différentes époques del’humanité. Il nous fait assister aux rites, aux mystères des religions indiennes, grecques, celtiques ; il fait preuve d’une imagination protéenne. Il entre en communion intime avec l’âme d’une époque ; ilchante comme s’il était lui-même un poète du temps : tour à tour ilse montre barde breton, poète grec, voyant hindou, lyriste oriental ; sa maîtrise des styles les plus variés est sans précédent.

Bien différent en cela des Romantiques qui n’avaient lu les légendes antiques que pour y puiser des thèmes oubliés, Leconte de Lisle les étudie en historien par goût et par désir de faire revivre, poétiquement sinon exactement, la vie dépeinte par leurs auteurs. L’esprit même de l’antiquité semble l'avoir pénétré! Ce calme tragique qui était son attitude habituelle devant la vie et la mort, ce dégoût hautain de la laideur et de la trivialité moderne, cette adoration exclusive de l’immortelle beauté, tout cela émane de l'esprit antique. Même à l’âge de soixante-cinq ans, ainsi que l’attestent les ‘ Hymnes Orphiques ” (D. 12) et ‘“ L’Enlèvement d’Européia ” (D. 31), il professait encore et plus que jamais cet amour de la Grèce qui l’inspira toute sa vie. Quand Hypatie dit à Cyrille :

“Ils vivent dans mon cœur,

Non tels que tu les vois, vêtus de formes vaines,

Subissant dans le Ciel les passions humaines,

Adorés du vulgaire et dignes de mépris ;

Mais tels que les ont vus de sublimes esprits :

Dans l’espace étoilé n’ayant point de demeures,

Forces de l’univers, Vertus intérieures,

De la terre et du ciel concours harmonieux

Qui charme la pensée et l’oreille et les yeux,

Et qui donne, idéal aux sages accessible,

A la beauté de l’ime une splendeur visible ?—(A. 287)

c’est assurément le poète qui parle pour lui-même.

Peut-être pourrions-nous le comparer sous ce rapport à Matthew Arnold, le Matthew Arnold de 1850, qui, comme lui, s’est inspiré des grands maîtres de l’antiquité et qui lui ressemble tant par son éducation, sa culture intime et même par son tempérament, par la clarté et la gravité de son esprit. Tous deux, et à peu près vers la même époque, se plongèrent dans l’étude des auteurs classiques. Leur profonde culture se révéla dans l'architecture délicate et achevée de leurs vers. Toujoursils exercèrent sur leur forme la mêmevigilance sévère, et le résultat chez l’un comme chez l’autre est une admirable élégance de phrase et une correction parfaite dans l’expression.

On pourrait aussi remarquer que tous deux furent attirés par l’étude de la littérature celtique. (Comme Renan,!l Matthew Arnold la signala à l’attention de ses compatriotes dans son mémorable essai? et Leconte de Lisle, qui avait du sang breton dans les veines, avait passé à Dinan et à Rennes les années formatives de sa jeunesse. Comme tant d’autres poètes modernes? Leconte de Lisle trouva dans la littérature celtique la matière de quelques-uns de ses plus beaux poèmes, mais nul mieux que lui ne semble, comme le vrai Celte, entendre les voix qui soupirent dans le vent, dans la mer et sur les roches sombres. ‘ Le Massacre de Mona ” (B. 113), ‘ Le Barde de Temrah ” (B. 61), “ La Tête de Kenwarc’h ” (T. 15), ‘Le Jugement de Komor ” (B. 107), sont décidément bien tragiques, mais il traite ces sujets avec une telle délicatesse de touche, il se pénètre si bien de la fougueuse exaltation et de l’infinie désespérance des légendes celtiques, qu’il réussit à les rendre irrésistibles. Peu d’écrivains ont su faire ressortir d’une manière aussi expressive et aussi intense le sombre caractère des croyances, des superstitions mêmes de cette race rêveuse et passionnée. La foi naïve et forte qui animait les superstitions les plus barbares et les plus grossières

“Essai sur la Poésie des races celtiques.”

3 “On the Study of Celtic Literature.”

* Beaucoup de nos poètes anglais contemporains se sont eux aussi inspirés de la littérature celtique, et il serait peut-être intéressant à ce sujet de comparer leurs œuvres à celle de Leconte de Lisle. Nous avons, cependant, cru devoir reporter cette étude au chapitre où nous traitons de l’œuvre de Leconte de Lisle dans la littérature de son temps, page 185.

forme le trait dominant de cette série de poèmes. Ils sont vagues et mystérieux, mais cependant ils palpitent de vie.

Il est peut-être fort heureux pour la poésie que Leconte de Lisle ne se soit pas égaré dans ce mysticisme naturaliste qui est le fond de la littérature celtique. Nous y aurions sûrement perdu quelques-uns des meilleurs de ses poèmes barbares. Mais il ne puisa dans la matière celtique que ce qui convenait à son génie et il n’hésita pas à faire d’autres emprunts aux littératures scandinaves que Xavier Marmier et William Morris venaient de populariser en France et en Angleterre! Les poèmes scandinaves et finnois de Leconte de Lisle sont nombreux : “ Le Cœur de Hialmar ” (B. 77), ‘“ L’Épée d’Angantyr ” (B. 73), “ La Mort de Sigurd ” (Be 06) iles Elles” (B: 100), Christine”. (B.,103), “Le Runoïa ” (B. 81) et “ Les Larmes de l’Ours ” (B. 79) furent inspirés par la lecture des ‘Chants populaires du Nord ? de Xavier Marmier et par des traductions du ‘ Kalewala ? finnois de Léouzon Leduc. Le nord qu’il chante :

“C’est le Nord indomptable, héroïque et païen.

Le Nord aux reins d’acier, le Nord au front énorme, Le Nord aux soirs de sang, où les luxures dorment, Le Nord aux pins dressés dans le vent qui déferle ! ”2

Leurs idées d'honneur, leur foi, leur tristesse morne, le climat rude et âpre de ces plaines neigeuses, immobiles et silencieuses, toute la terreur vague des rafales, des mers en furie, des longs hivers, et des nuits interminables, tout le courage indompté de leur esprit fataliste, accablé par l’indifférence d’un Pouvoir inexplicable, se retrouvent dans le pessimisme pénétrant de ces poèmes.

“ Viens par ici, Corbeau, mon brave mangeur d’hommes! Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.

Porte mon cœur tout chaud à la fille d’Ymer.

1 ‘Les Sources de Leconte de Lisle ?? (Vianey), pages 112-156. 2 ‘ Fragment Liminaire ’ (Hollande) de Georges Normandy.

Elle reconnaîtra Qu'il est rouge et solide et non tremblant et blême ; Et la fille d’Ymer, Corbeau, te sourira !” (B. 78.)

Ces poèmes, libres de tout mysticisme, ont une ampleur et une force d’essor que n’ont point les poésies celtiques : ils sont mâles, vigoureux; ils se déroulent avec une dignité majestueuse qui nous rappelle l’Ibsen romantique des ‘ Guerriers à Helgoland ”. Peu de poètes, à l’exception des Scandinaves, se sont inspirés avec le même succès des ‘ Sagas ? ou du ‘Kalewala”. Il nous faudrait cependant mentionner William Morris et ses “ Sagas ”.1 La couleur locale qu’il y introduit, les détails pittoresques, les épithètes suggestives, ainsi que le style d’un archaïsme savoureux, semblent créer une atmosphère plus vraie et mieux préparer le lecteur à l’évocation de scènes étranges que ne le font les esquisses de Leconte de Lisle.

Cette divergence de traitement ne tient, d’ailleurs, qu’à une différence de méthode et de tradition plutôt qu’à une différence de génie et de culture. Quand ils s’inspirent du Moyen Âge, les deux poètes se trouvent en parfaite harmonie de conceptions et de jugements. On a souvent critiqué la peinture que Leconte de Lisle fait du Moyen Âge ; nous pourrions remarquer en passant que Morris dont le tour d’esprit était historique, et qui, dès sa jeunesse, avait fait une étude spéciale et approfondie de cet âge troublé mais pittoresque, insiste avec une singulière véhémence dans “ The Haystack in the Floods ?” ? sur la terreur inquiète du Moyen Âge, les passions féroces, les vengeances irréfléchies, la force barbare, l’amour rude et vigoureux, l’ignorance et la cruauté populaires de cette époque. Nous y pourrions presque en conclure que Leconte de Lisle est bien fondé dans ses vues au point de vue historique. Le Moyen Âge avec ses richesses artistiques et ses superstitions grossières, ses hautes aspirations et ses instincts brutaux, l’éclat de la chevalerie et les

1 “Volsunga Saga,” ‘The Lovers of Gudrun,” ‘“Frithiof the Bold,” “ Love is Enough,” * Gunnlaug the Wormtongue,”? ‘ Sigurd the Volsung.”’

? ‘The Defence of Guenevere, and other Poems ”” (page 277).

misères du peuple, a inspiré de nombreux poètes. Leconte de Lisle n’en voit que le côté sombre. Peut-être a-t-il lu Michelet et Quinet ; mais son tempérament même, ses griefs contre la religion chrétienne, son amour de la beauté sous toutes ses formes suffisent pour expliquer la conception amère et triste qu’il se fait de ces temps troublés et le plaisir apparent qu’il prend à insister sur ce qu’ils eurent de mauvais.

“Siècles de désespoir, de peste et de haut-mal, Siècles de haine atroce et jamais assouvie,

Siècles du goupillon, du froc, de la cagoule.” .(Les Siècles maudits, T. 59 et 60.)

“C’étaient des hommes durs, violents et hardis, Âpres à la vengeance, orgueilleux de leur race, Ne sachant demander merci, ni faire grâce, Et, pour cela, certains d’aller en Paradis.”

(Le Chapelet des Mavromikhalis, T. 65.)

C’est surtout quand il traite du Moyen Âge et de l’Espagne catholique que sa poésie se rapproche presque de la polémique, que son style prend toutes les qualités de sa prose: concision, franchise, simplicité, âpreté parfois, et toujours précision de lapidaire. Voici par exemple comment il résume l’histoire des persécutions religieuses contre la pensée individuelle et libre au Moyen Âge :

“Tout désir est menteur, toute joie éphémère, Toute liqueur au fond de la coupe est amère, Toute science ment, tout espoir est déçu.

La Sainte Église a dit ce qui doit être su ! ”

(Hiéronymus, T. 88.)

Et, cependant, le court poème des “ Elfes ?” (B. 100), qui saisit si bien ce qu’il y eut de vraiment romantique dans l'esprit du Moyen Âge, cet esprit que nous trouvons dans les passages les plus jolis des légendes d'Arthur, est une véritable perle littéraire au même titre que “ La Belle Dame sans merci ”

de Keats, “Rose Mary ” de Rossetti, ou la ballade de Sydney Dobell, “ Keith of Ravelstone ”.1 Rien que sa cadence simple mais pénétrante suffit à produire une impression profonde de mystère.

Nous voilà donc, assez loin du Moyen Âge, tout en contrastes violents de “ Notre-Dame de Paris ”, d’ “ Eviradnus ” et autres œuvres romantiques ; mais C’est surtout dans ss poèmes orientaux et exotiques que Leconte de Lisle diffère essentiellement de Victor Hugo, de Théophile Gautier, de Théodore de Banville et de leur école. Comme nous l’avons déjà dit, l’Orient des Romantiques est un Orient de pure fantaisie, où tout aboutit à un faux étalage de couleurs, d’esprit et de sentiment. Nous avons vu que Leconte de Lisle avait une connaissance personnelle des paysages orientaux qui lui permit plus tard d'apprécier vivement la valeur littéraire des chefs-d’œuvre indiens. Il lut dans les traductions de Langlois? et de Burnouf à le ‘ Rig-Veda”, le ‘ Maha Bharata ” et le ‘Ramayana”, et non seulement il les lut en poète, mais leur influence contribua fortement à le détacher de l’action au moment même où l’action semblait à d’autres si nécessaires, et à le ramener au culte désintéressé de la beauté. Ainsi que le prouvent ces vers de jeunesse cités par Marius-

Ary Leblond :

“Le monde où j'ai vécu n’a point quelques coudées, On ne le trouve en aucun lieu.

C’est l’empire infini des sereines idées, Et, calme, on y rencontre Dieu ” (page 247),

il était par nature porté vers la métaphysique. La philosophie sereine et contemplative du Brahmanisme l’attira donc et l’aida à calmer ce qu’il avait en lui à l’origine de fougueux, d’ardent, de combatif, et à gagner ce que Lamartine et Hugo gaspillèrent dans une politique agitée et vaine : une vision plus large, un culte plus profond et plus clair, un amour plus serein de l’immortelle Beauté. Qui, d’ailleurs,

1 ‘A Nuptial Eve.”

* ‘Les Sources de Leconte de Lisle *’ (Vianey), pp. 29, 33

* “ Les Sources de Leconte de Lisle ” (Vianey), pp. 46, 4, Es 53 56, 62, 68, 71, 75, 77» 78

‘ut mieux Compris les intimes beautés du ‘ Bhâgavata Purâna ?, ses légendes merveilleuses, sa conception du monde fondée sur le détachement des choses d’ici-bas, le plaisir de se plonger dans “l’essence première ”, que celui qui écrivait en 1849: ‘ Donnons notre vie pour nos idées politiques et sociales, soit ; mais ne leur sacrifions pas notre intelligence, qui est d’un prix bien autre que la vie et la mort, car c’est grâce à elle que nous secouerons sur cette sale terre passionnée la poussière de nos pieds pour monter à jamais dans les magnificences de la vie stellaire.” 1 Leconte de Lisie a donc dépeint mieux que tout autre poète européen l’opulence de la nature indienne, la splendeur patriarcale de la civilisation védique et les sublimes croyances qui furent la source profonde des religions asiatiques et européennes. Il est l’un des rares poètes français qui se rapprochent de nos mystiques anglais — Blake? T'ennyson,? Browning,4 — dans le domaine de la poésie philosophique et religieuse. C’est grâce même à cette connaissance intime des religions indiennes ve se révèle avec tant de charme dans “ Bhagavat ? (A. 7)

“La Vision de Brahma ” (A. 57) qu’il les surpasse, sinon “à la ferveur religieuse, du moins par une clarté éminemment française et une compréhension plus nette de cette fin des fins du mysticisme : l’anéantissement de la personnalité dans l’âme du monde.

“ Bhagavat ! Bhagavat ! Essence des Essences, Source de la beauté, fleuve des Renaissances, Lumière qui fait vivre et mourir à la fois!

Ils te virent, Seigneur, et restèrent sans voix...”

“Tu souris, Bhagavat, à ces âmes sublimes.

Toi-même, 6 Dieu puissant, dispensateur des biens, Dénouas de l'Esprit les suprêmes liens ;

Et dans ton sein sans borne, océan de lumière, Ils s’unirent tous trois à l’Essence première,

1 ‘Leconte de Lisle ” (M.-A, Leblond, p. 242).

2 “Songs of Los,” ‘The Book of Thel,”” “ The Marriage of Heaven and Hell.”

# “In Memoriam.”?

4 “The Ring and the Book,”.“ Christmas Eve and Easter Day,” ‘ Saul,” ‘ A Death in the Desert.”

Le principe et la fin, erreur et vérité, Abîme de néant et de réalité

Qu’enveloppe à jamais de sa flamme féconde L’invisible Mâyä, créatrice du monde, Espoir et souvenir, le rêve et la raison, L’unique, l’éternelle et sainte Illusion.”

(Bhagavat, À. 24 et 25.)

L’altruiste surtout intellectuel et cependant passionné que fut Leconte de Lisle avait besoin d’une religion impersonnelle qui satisfit sa raison, il la chercha, comme Emerson,! dans les croyances antiques, surtout dans celles des Grecs et des Hindous, et, plus artiste encore que le pasteur américain, il y trouva en plus la religion de la beauté.

Nous ne pourrions donc mieux conclure ce chapitre que par ces mots prophétiques d'Edgar Quinet : ‘“ Et maintenant qu’un homme dispose des annales de l’humanité comme Homère de celles du peuple grec, que pour unité il choisisse l’unité de l’histoire et de la nature, qu’il rapproche des êtres réels à travers les siècles, dans la voie merveilleuse ds Pinfini, que ses scènes se succèdent et s’enchaînent, non plus dans les ombres de l’enfer du purgatoire ou du paradis du Moyen Âge, mais dans un espace aussi illimité, brillant d’une lumière plus complète, il aura atteint la forme possible et nécessaire de l’épopée moderne. Moins achevé dans ses contours que les poèmes homériques, il les surpasse en grandeur et en élévation.” ? Le poète épique que l’historien évoquait en 1828, le poète puissant et complexe de l’humanité, l’'Homère aryen, ce fut Leconte de Lisle.

1: S Essays ” (vol. i), ‘ The Conduct of Life” (vol. üi), ‘ Nature ” (vol. ïü), ‘‘ Society and Solitude ‘* (vol. iii).

* “Le Génie des Religions ” (De l'Origine des Dieux), vol. 1, tome i, page 437, 8° édition.

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