‹ Étude sur la Langue et le Style de Leconte de LisleChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

“ Le Psycuorocue ” Ses CARACTÈRES : ÉMOTIONS ET SENTIMENTS : SA Méruove.

Le caractère de Leconte de Lisle, sa profonde connaissance de l’âme humaine, son sens intuitif du caractère particulier des diverses antiquités, cette faculté rare qu’il possède de pouvoir se transporter tout entier dans une époque choisie, se pénétrant à son gré des sentiments et des passions propres à cette époque, eurent surla conception première deses poèmes, ainsi que sur sa langue et sur son style, une influence prépondérante et essentielle. Doué d’une intelligence claire, incisive et critique, d’un cœur généreux, mais viril, il se soumit toute sa vie à une discipline sévère qui contribua pour beaucoup à rehausser la noblesse austère et digne de son caractère. Il passa sa jeunesse dans l’étude et la méditation, et y acquit en même temps qu’une vocation irrésistible d’écrivain une haute culture scientifique et un jugement sûr des choses et des hommes, qui ne pouvait que s’affermir et s’affiner quand il mit sa claire intelligence au service d’une politique sociale, noble et désintéressée, bien que ardue, agitée et pour longtemps stérile : il y gagna d’y mieux comprendre les hommes, les évènements et son temps; sa vision y acquit plus de netteté et de précision. Trois mois après la Révolution de février, il écrivit à un ami : “ Ilest clair comme le jour qu’on veut nous escamoter la Révolution. L’Assemblée sera composée de bourgeois et de royalistes. Elle votera de belles et bonnes lois réactionnaires, laissera l’ordre social existant sous Louis-Philippe subsister indéfiniment et, qui sait? nous imposera bientôt une autre royauté.” 1! Ce jugement froid, trenchant et prophétique d’un jeune homme de trente ans révèle déjà une rare connaissance des hommes et de l’histoire. “ Il avait, dit de Hérédia, la faculté si rare de se dédoubler, de se mettre, comme il disait en riant, ‘dans la peau d’un autre ”, et toujours il vous donnait suivant votre nature le

meilleur conseil.” 2 Mais il eut plus encore qu’une connaissance des hommes de son temps en tant qu'individus ; à un moindre degré que

1 Lettre de Dinan, le 30 avril 1848. ; 2 Discours à l’enterrement de Leconte de Lisle,

Whitman ! et Edward Carpenter? mais avec plus d’objectivité brillante, il eut conscience qu’il portait en lui l’âme des races et des espèces disparues. ‘ Je m’aperçois avec une sorte de terreur, écrivait-il à l’âge de vingt-sept ans, que je vais me détachant en fait des individus pour agir et pour vivre par la pensée avec la masse seulement. Je m’efface, je me synthétise ! Cest le tort, —si c’en est un, — de la poésie que J'affectionne entre toutes”? Cette absorption de la conscience individuelle dans la conscience de la race fut sans doute intensifiée chez lui par son étude de l’histoire de la religion, de la philosophie des races et des civilisations passées, surtout de la civilisation hindoue et grecque. Il n’y choisit pas, comme Hugo, “ des thèmes propres au développement des idées et des aspirations de son temps ” ; il y revécut entièrement ; mais là, encore, ce qui l’attira le moins ce fut l'individu en tant qu'unité séparée de l’ensemble. “ Ce livre, dit-il, dans sa préface des ‘Poèmes Antiques”, est un recueil d’études, un retour réfléchi à des formes négligées ou peu connues. Les émotions personnelles n°y ont laissé que peu de traces ; les passions et les faits contemporains n’y apparaissent point.” Il est, avant tout, le poète des races et des époques. Ses poèmes sont des fresques épiques où les innombrables détails n’ont de caractère propre qu’en tant qu’ils contribuent à la vie collective de l’ensemble, à cette vie instructive, spontanée, aveuglément féconde des âges héroïques.

N'y cherchons point de héros ; surtout de ces héros dans lesquels se projette la personnalité d’un poète. Leconte de Lisle s’efforça consciemment d’être dans son œuvre aussi impersonnel que possible. Sa connaissance profonde des hommes de son temps ne lui sert que comme contraste pour rendre plus intense la fraîcheur et la puissance de ses figures idéales, caractéristiques de sa conception de origine du monde et de la jeunesse de la terre. “ J’afirme, dit-il, qu’il y a aussi loin de Prométhée à Mercadet que de la lutte contre es dieux aux débats de la police correctionnelle.”5 Ses caractères se rattacheront donc plutôt à la grande famille des

1 “Leaves of Grass.” * “’Towards Democracy.’ * Leblond, page 155. ‘ “ Poèmes Derniers,” page 215. 5, Préface des Poèmes et Poésies ” (D. 231).

créations morales de l’antiquité; ils appartiennent plutôt à la vie idéale qu’à la vie réelle. Ils ne vivent pas de leur vie individuelle ; ce ne sont que des personnifications, symboles des vertus de leur race et de leur époque. Minerve, Vénus, Orphée, Apollon, Diane, etc., sont les symboles du savoir, de la jeunesse, de la pureté antiques plutôt que les héros ou les héroïnes des légendes grecques. D’ailleurs, le poète ne se soucie que fort peu de les dépeindre au point de vue purement psychologique. La méthode d’Ibsen dans ‘Peer Gynt ”, ‘ Brand,’ ‘ Empereur et Galiléen, n’est pas la sienne. Les passions, les aspirations individuelles fussent elles-mêmes celles d’un “Conquérant du troisième Empire ”,! d’un “Surhumain ”,2 n’ont point à ses yeux le caractère d’ampleur, d’universalité, qui seul permet à l’Art de viser à un haut et grand enseignement, Mais l’homme, quel qu’il soit, ne peut s’abstraire incessamment de l’humanité, et Leconte de Lisle, qui était, d’ailleurs, évolutionniste, ne pouvait concevoir ses caractères indépendamment de leur milieu et de leur époque.

C’est donc, avant tout, le côté extérieur de ses personnages qu’il décrit, et surtout en tant qu’il s’harmonise avec le monde où ils vivent. Ils sont intéressants plutôt au point de vue historique et pittoresque qu’au point de vue psychologique. Leurs émotions personnelles, leurs états d’âme, leurs désirs, leurs passions, l’homme intime enfin, n’est point mis à nu, mais suggéré plutôt par une attitude, un geste, un mot, qui’ suffisent d’ailleurs souvent à dépeindre plus complètement que ne le feraient des pages entières de lyrisme romantique,

‘“ Sous le manteau de laine et la cotte de mailles, Et le cimier d’où sort le fer d’épieu carré, Les Émyrs d'Orient dressent leurs hautes tailles Autour de Soulymän, l’Ommyade sacré.” (L’Apothéose de Mouça-al-Kéybr, T. 3.) ‘“ Ceux que hait Don Pédro n’ont point de lendemains.” (Le Romance de Doña Blanca, T. 165.)

En quelques vers il résume tout ce qu’il y a d’héroïque dans ses personnages.

1 Ibsen, ‘‘ Empereur et Galiléen.” 3 Nietzsche, ‘‘ Ainsi parlait Zarathoustra.” D

— Magnus! Magnus! le Feu dévorateur est prêt : L’Opale coule autour de ton doigt qu’elle enflamme. Oh! Repens-toi! Préviens l’irrévocable Arrêt.”

— Non! dit Magnus. Pourquoi Dieu m’a-t-il forgé l’âme De façon qu’elle rompe et ne puisse ployer ?

Puisqu’il l’a faite ainsi, qu’il en porte le blâme ! —

(Le Lévrier de Magnus, T. 141 et 142.)

Mais si la vie individuelle n’est point mise en relief, si ses héros n’entrent point en scène pour y étaler leurs passions et leurs sentiments personnels, pour y crier leurs souffrances, pour y discuter leurs devoirs envers leurs semblables, leur patrie et leurs dieux ; la vie de l’humanité, ses croyances, ses aspirations sont dépeintes avec un amour, une dignité, une vérité, une richesse, que rien ne surpasse en littérature si ce n'est la véhémence virile de Whitman et la tendresse bucolique d’Edward Carpenter. Bien qu’il se soit inspiré de l’histoire et de la science, il se montre surtout psychologue, peintre et musicien dans cette résurrection des époques disparues ; et peintre et musicien parce que psychologue. [avait peu le goût du prosélytisme, et s’il écrivit, ce ne fut que pour ces ‘* âmes impressionnables qui ne demandent à l’art que le souvenir ou le pressentiment des émotions regrettées et rêvées ”,1 qui, comme lui, ne cherchent leur plus grande somme de bonheur que dans la contemplation du beau infini de l’âme universelle.

Il savait comme tous les rêveurs de rêves indicibles, comme tous les contemplateurs de rares et intangibles beautés, que la langue humaine peut à peine reproduire ce qui fit les délices de l'âme.

‘ Dire le meilleur qui soit en moi: Je ne le puis; Ma langue s’y refuse, Mon souffle se dérobe, Je deviens muet.” ?

À Préface des.‘ Poèmes Antiques ? ”” (D. 224). 3" Leaves of Grass” (Whitman) :

“When 1 undertake to tell the best, I find I cannot. My tongue is ineffectual on its pivots, My breath will not be obedient to its organs, 1 become à dumb man.

(The Song of the Rolling Earth, p. 179.)

Seules la musique et la peinture lui eussent permis de ‘ réaliser le Beau, dans la mesure de ses forces et de sa vision interne ”.! Il ne put être un Mendelssohn ou un Puvis de Chavannes, mais il fit, cependant, œuvre d’art, en donnant à sa poésie la beauté sensible correspondant par “la combinaison complexe, savante, harmonique des lignes, des couleurs et des sons,” 2 à la beauté incommunicable de ses rêves et de ses souvenirs. Il eut trop le culte de la Beauté idéale, le respect noble et digne de l’Émotion et de la Passion humaine, pour les dévoiler aux yeux des profanes dans un lyrisme profanateur.

De là cette méthode savante, basée sur une connaissance profonde de l’évolution esthétique, philosophique et religieuse de la connaissance humaine, qui consista à suggérer plutôt qu’à révéler la beauté invisible par la beauté des formes sensibles et à ne la suggérer qu’à une élite qui s’y serait préparée par une longue discipline morale et esthétique, et pourrait être guidée, i inspirée, illuminée par elle. Ne cherchons donc point dans ses poèmes l’émotion, la passion en tant que manifestations de l’âme, mais plutôt ce qui dans le monde sensible du mouvement, des lignes, des harmonies peut éveiller dans lâme la contemplation, la rêverie, qui seules donnent l’intuition des sublimes beautés de la vie intérieure.

‘“ Lumière qui fais vivre et mourir à la fois! Ils te virent, Seigneur, et restèrent sans voix. Comme l’herbe courbée au souffle de la plaine, Leur tête s’affaissa sous ta mystique haleine, Et leur cœur, bondissant dans leur sein dilaté, Comme un lion captif, chercha la liberté.

L’Air vital, attiré par la chaleur divine, D’un insensible effort monta dans la poitrine, Et, sous le crâne épais, à l’Esprit réuni, Se fraya le chemin qui mène à l’Infini.” (Bhagavat, À. 24 et 25.) Leconte de Lisle ne fut donc psychologue que dans la concep-

tion première de son œuvre. La Poésie fut pour lui “Ph.stoire sacrée de la pensée ” et ‘‘la révélation du Beau dans

1 “ Avant-propos ”” (D. 240). 2 ‘ Avant-propos ” (D. 240). D2

la Nature” Let dans les conceptions humaines; mais ce fut en artiste qu’il s’efforça de les peindre et de les chanter “ dans leur épanouissement de lumière et d'harmonie.” ? Dès lors, l'étude de la Langue et du Style de Leconte de Lisle consistera surtout à surprendre ses secrets de Peintre et de Musicien.

4 “Discours sur Victor Hugo '’ (D. 288).

3 “Discours sur Victor Hugo ‘’ (D. 288).

CGHAPIIRE V

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