SES PAYSAGES
Le plus grand des poètes descriptifs français naquit artiste sous un climat dont on a vanté l’enivrante et voluptueuse beauté, et ayant de découvrir les qualités particulières de son style il serait intéressant d’essayer de déterminer la nature et lintensité de sa vision.
Il nous fournit lui-même pour cette étude des révélations intimes du plus haut intérêt: ‘“ N’est-il pas étonnant, écrivait-il à un ami, à peine sorti comme lui de l’adolescence, que la beauté agisse parfois aussi violemment sur notre âme ? Car enfin, lorsque on dit souvent que la grâce extérieure n’est que le reflet d’une grâce mystérieuse, il n’en est pas moins vrai que la vue d’une forme pleine d’harmonie fait naître dans l’âme de subtiles ivresses qui, cependant, ne sont pas Peffet de la pensée exaltée ou des sens émus.. Pour moi, voilà ce que je ressens : Des inquiétudes nerveuses me courent de la tête aux pieds, mon cœur bat à me rompre la poitrine.” 1 À ce goût inné et irrésistible de la beauté s’ajoutent les impressions puissamment formatives de l’île de la Réunion et de la Bretagne, où s’écoulèrent sa jeunesse et son adolescence. ‘ La rivière, la prairie, les bois qu’on a vus dans ses premières promenades, dit T'aine, laissent au fond de l’âme une impression que le reste de la vie achève et ne trouble pas. Tout ce que l’on imagine ensuite part de là, même il semble que tout soit là, et que jamais le plein jour ne puisse égaler l'aurore ! ?”? Le poète mieux encore que le critique-philosophe de la vallée de l’Aîne sut reconnaître ce qu’il devait aux splendeurs éblouissantes de son pays natal. ‘Comment la poésie s’éveilla dans le cœur d’un enfant de quinze ans? C’est tout d’abord grâce au hasard d’être né dans un paysage merveilleusement beau et à moitié sauvage, riche de végétations étranges sous un soleil éblouissant.% C'était un vaste
1 Leblond, page 95. ? Leblond, page 442.
3 “ Leconte de Lisle intime,” par ‘ Jean Dornis”, p. 4.]
tableau où resplendissait aux premiers rayons du soleil cette ardente, féconde et magnifique nature qui ne s’oublie jamais. Et avec quel amour et quelle gratitude il paya cette dette de reconnaissance |!
“Oh! si je ne puis plus, sur tes bords gracieux, Quelque jour de bonheur, poser ma lèvre émue, Du moins, de tous mes mots les plus harmonieux, Je dirai tes attraits, 6 mon île inconnue !”1
Ses plus beaux poèmes : “ La Fontaine aux lianes ” (B. 166), “ Le Bernica ” (B. 205), “ Si l'aurore ” (T. 82), et tant d’autres encore, furent directement inspirés par cet ‘Eden’, ce “paradis terrestre ”, comme il se plaît à appeler, toutes les fois qu’il l’évoque, cette nature resplendissante, harmonieuse et parfumée, qui affina en lui cette rare et puissante vision des âges primitifs de l’humanité, ce sens délicat et varié de la couleur, le pittoresque riche et original de ses images. Ce souvenir intense et ineffaçable de l’île natale ne cessa d’inspirer profondément Leconte de Lisle ; il ne se lassa jamais de retremper sa vision dans le rêve de ces brillantes scènes qui s’étaient si bien fixées sur sa rétine d’enfant.
Ce serait un travail délicat de vouloir rechercher dans quelle mesure la Bretagne et la France contribuèrent à la formation de artiste; peut-être fixèrent-elles dans sa mémoire, d’une façon plus vivace encore, le souvenir de la riche nature qu’il avait perdue, et, par contraste, de la lumière et des couleurs qui avaient été le charme de son heureuse enfance. Elles achevèrent d’enrichir sa vision d’artiste en y ajoutant ces sombres nuances, qui lui permirent de peindre avec tant de puissance les mornes paysages celtiques et scandinaves si propres à s’harmoniser avec la note de pessimisme hautain que l'éloignement du pays natal avait développé en son âme.
Mais il resta par-dessus tout l’amant du soleil. Son plus grand bonheur fut de revivre ou fût-ce qu’en imagination dans l'atmosphère éblouissante, musicale et parfumée de l’île qui occupe une si grande place dans son œuvre. La nature
1 Poésie citée par Leblond, page 418.
qu'il aima surtout à peindre fut celle de la Réunion, et c’est clle qui réapparaît dans toutes ses descriptions de paysages orientaux avec une netteté, une richesse et une exactitude de détails que ne pouvaient connaître les Romantiques. Hugo avait été le poëte de la lumière et de l'ombre ; son œil peut embrasser des masses énormes, mais il ne sait pas saisir les nuances fines, la notation subtile ou la gradation délicate. Ses descriptions ressemblent à ces châteaux fantastiques qu’il dessinait d’un trait de plume, simples contrastes de blancs et de noirs. Il fut avant tout le poëte de l'ombre: “sombre,” “ funébre,” “noir ” ; ce sont des adjectifs qui, à chaque instant, sc retrouvent dans ses vers, s’appliquant aussi bien aux sentiments qu'aux personnes et aux choses. Chez Leconte de Lisle, au contraire, quelle magnificence, quelle orgie de couleurs ! Quelle palette de peintre offrit jamais une gamme de tons aussi riches et aussi variés? Ses descriptions sont comme un scintillement de paillettes dont l’éclat se renouvelle sans cesse; les pierreries et les diamants lui prétent le reflet de leurs feux aux nuances infinies. Quelles évocations merveilleuses de contrées lointaines, de forêts exotiques, de noirs bambous et d’arbres à l’écorce d’or, dans lesquels chantent les bengalis au plumage de rubis, de lacs bleus étoilés de lotus, où de grands cygnes secouent les perles de leurs ailes! Nous voilà transportés dans un monde féerique où l’imagination s’enivre de couleurs, de parfums et d’harmonies,.
Le poète est en effet plus que peintre ; ses vers non seulement font le charme de l’œil, mais tous les sens sont appelés à prendre leur part de cette vaste fête. Comme le dit très justement M. Marius-Ary Leblond : “* La nature lui paraît généralement comme l’union des détails les plus divers, un emmélement tropical où tout rentre et se confond. ,.. Le poête procède autant par couches de couleurs que par gammes de sons, . . .ses paysages deviennent alors des méditations musicales, des harmonies de parfums.” 2 Il eut le rare
! Hugo, ‘‘ La Légende des Siècles ?” (Les Pauvres Gens, I) : “Le sinistre Océan jette son noir sanglol.” 4 Leblond, pages 449 et 450.
bonheur d’être né poète aussi bien qu’artiste, et l’emploi de la langue et des mots, mieux que celui de la brosse et des couleurs, donna à ses descriptions une exactitude et une vie qu’il ne saurait jamais pu mettre dans le meilleur tableau. Les personnages, les animaux, les arbres, les rochers, les statues même, donnent l'illusion de la réalité par la richesse du détail, l’intensité du mouvement, la suavité des parfums, Pharmonie des sons. On pourrait dire de lui ce que lui-même écrivit de Barbier : “Il sait qu’une œuvre d’art complète n’est Jamais le produit d’une inspiration irréfléchie, et que tout vrai poète est doublé d’un ouvrier irréprochable, en ce sens du moins qu’il travaille de son mieux.” 1 Leconte de Lisle fut cet ouvrier irréprochable. La justesse d'expression, la précision du détail, la richesse et la beauté de l’ensemble qui sont les principaux caractères de son œuvre d’artiste furent le résultat d’une connaissance de première main, de longues et patientes études, d’un diligent enthousiasme, d’une technique sévère et parfaite.
Il ne fut pas, comme Gautier, un peintre fourvoyé dans la poésie; on ne sait même pas s’il suivit les conseils de son père quant à l’étude de la peinture. Il avait déjà, d’ailleurs, choisi ses instruments, sa méthode et sa technique. Son goût inné de beauté idéale et de la beauté visible de la nature exotique, la lecture des poètes, et principalement des “Orientales ”, avaient déterminé sa vocation avant même qu’il en eût conscience, et ses poèmes d’adolescent annoncent déjà le caractère de l’œuvre future :
“Viens-tu, doux messager de l’Orient sacré, Dire au pâle Occident les clartés de l’Aurore? ”2
Eût-il, d’ailleurs, été peintre, qu’il eût en tant que poète jugé sa création médiocre! Le coloris de ses descriptions eût fait pâlir les finesses même des plus charmantes de ses peintures.
Il préféra donc synthétiser à l’aide des mots les sensations pittoresques dont sa main n’aurait su rendre la puissance.
! Voir ‘ Derniers Poèmes ””, page 277.
* Poésies de jeunesse (“Les Rossignols et les Bengalis ”’}, voir Leblond, page 98.
Pour reproduire la lumière éblouissante, les couleurs d’un éclat parfois aveuglant, les formes précises et impeccables, quel pinceau vaudrait cette langue travaillée, affinée, riche et harmonieuse, ce style si objectif, si puissamment évocateur ? La netteté et l’intensité de sa vision eussent fait le désespoir du peintre ; elles furent l’inspiration la plus féconde du poête. Avec un rare souci de la perfection de la forme il employa toutes les ressources de la langue et du style, le choix et lPagencement des mots, les images neuves, hardies, les cadences harmonieuses, les couleurs splendides, pour révéler à l'Occident les gloires de l’Orient lumineux et sacré.
“ De la couleur divine au contour immortel” (T. 105).
Avant d’étudier la technique de ses différents tableaux, il conviendrait peut-être de reconstituer la palette du peintre. Ses couleurs favorites sont, comme nous l’avons montré, celles qu’ont élaborées dans une terre tropicale la subtile chimie d’une lumière limpide, éblouissante et chaude. Ce sont des couleurs naturelles et réelles, nettement observées, subtilement analysées et superposées pour reproduire les tons et les nuances infinies de cette nature exubérante. Sa palette a une richesse, une chaleur inconnues même de Hugo et de Musset. Il n’y a pas de demi-tons, de gradations subtiles, de jeux de lumière et d’ombre ; mais des appositions violentes de couleur qui, jointes aux contours tranchés, aux lignes précises, aux reliefs fortement marqués, éblouissent parfois à force d’intensité. Ilne donne aucun repos aux yeux et à l’imagination ; les couleurs éclatantes succèdent aux couleurs éclatantes. Le soleil a des rayons d’une splendeur que nous ne saurions saisir. Avec quelle richesse, cependant, Leconte de Lisle ne la suggère-t-il pas :
“ Sur le poitrail du vieil oiseau, Qui fume, pétille et s’embrase, L’astre coule et fait un ruisseau Couleur d’or, d’ambre et de topaze.” (B. 196.)
Tous les poèmes, même les plus sombres, sont baignés de umière. C’est la lumière ‘“ bénie,” ‘ douce,” “sacrée,”
“ardente,” “chaude”; la lumière qui s’épanche en “ houles ?, en “torrents ”, en “ flèches ”; qui enveloppe les cœurs comme “ d’un tissu ”. C’est un “ rire éblouissant ?” qui “illumine le monde ”, qui “ vole ”, “ palpite,”? “ nage,” “s’insinue” ; qui ‘ dore ” la nature de baisers “ clairs ”?, “ subtils,” “ frais ” et “ doux ” ; qui emplit “ l’air sonore de flammes et d'harmonie ”, qui “ baigne d’un seul regard sublime tout l'univers ”, qui coule en “ nappes d’or ”, comme d’un “sein puissant tombe un suprême amour ” (B. 240). Il vit cette lumière tropicale non seulement en peintre mais en poète et enamant. Elle illumina à la fois et son âme et son œuvre ; il eut pour elle le culte des anciens Hindous ; il l’adora dans tous ses attributs de pureté, d’amour et de vie. Cest le feu M. Gladstone qui a fait remarquer que chez les poètes grecs il y a une particularité de sentir surtout dans les couleurs la quantité de lumière, de la désigner par des expressions qui servent moins à noter exactement la nuance qu’à indiquer l'excitation lumineuse, plus ou moins forte, produite sur la rétine.l Il semble que la poursuite continuelle et acharnée du naturalisme ait conduit irrésistiblement le poête aux principes proclamés par l’antiquité grecque, où la pratique de ce naturalisme a atteint le plus haut degré de perfection. Leconte de Lisle de la même impulsion vigoureuse est remonté aux sources homériques de la couleur.
‘Sous le ciel jeune et frais, qui rayonne le mieux, De la Sicilienne au doux rire, aux longs yeux, Ou de l’Aube qui sort de l’écume marine ?
Qui le dira? Qui sait, Ô lumière, à beauté, Si vous ne tombez pas du même astre enchanté Par qui tout aime et s’illumine? ” (A. 240.)
Le blanc est, de toutes ces couleurs tropicales, celle pour laquelle le poète eut une prédilection marquée. Que ne peint-il pas du blanc le plus pur et le plus éblouissant ! C’est Ganga “ plus blanche que le pur ivoire ” (A. 16), Galatée “plus blanche que le lait qui caille dans l’éclisse ” (A. 175) ; les vierges sur les rustiques chars qui ont “ des bras où le sang luit sous la blancheur du lait ” (A. 185). Artémis dans sa
1 “Studies on Homer” (vol. iii, pages 488-491).
“ blancheur de neige ” (A. 113),etc.,etc. C’est la “ couche semblable à l’écume du lait ” de Brahma (A. 56); le tigre ‘‘au ventre blanc ” (A. 8), les douze taureaux “les plus beaux et parfaitement blancs ” (A. 182), “ la louve blanche ” (T. 60), “Paigle blanc ” (B. 124), l’étalon fougueux “ dont tout le poil est blanc ” (A. 54), la “* vache céleste est “ blanche comme la neige ” (B. 49) et tant d’autres encore. C’est la blancheur du lait, de la neige, de l’ivoire, de l’écume errante de la mer, de l’argent, du cristal, des perles, de l’opale, du diamant, du nacre, de l’ivoire, de l’albâtre. C’est la blancheur claire, limpide, diaphane, étincelante, éblouissante. Et que de choses n’a-t-il pas vues au resplendissement de ce ciel argenté, sous l’aspect de la blancheur ! les flots, les fleuves, les lacs, les fontaines, les plaines, les vallées, les montagnes, la mer, tout est blanc, d’une blancheur pour laquelle il trouve à profusion les images heureuses.
Après le blanc, le jaune ; le jaune
‘ de l’orbe en flamme où tout rentre et se noie, Les formes, les couleurs, les parfums et la joie
Dés; ehoses”.. 02,+,. (A::28),
le jaune d’or de
l “ Éternel Voyageur aux flamboyantes traces, Qui, joyeux, les cheveux épars, et jamais las,
Éveillant les cités, les bois, la mer sonore,
Et franchis bonds par bonds l’orbe des cieux sacrés.” (D. 14.) Que de fois cette lumière dorée illumine les paysages des ‘ Poèmes Barbares ” ! ; le soleil, la lune, les astres lancent leurs flèches dorées ; les oiseaux ont des plumes et des becs d’or ; les fleurs, les tiges des plantes, l’écorce, les buissons, les palmes, les vignes sont d’or. Il n’est pas jusqu’au sang qui ne dore les joues de “ses flots d’or ?.
Le rose et le pourpre des aurores et des crépuscules de la Réunion ne pouvaient manquer d’entrer dans la composition
de ses tableaux les plus vifs et les plus éclatants. Ce sera le rouge sur fond blanc, ou par contraste avec le jaune d’or du ciel ensoleillé, de l’azur de l’océan indien ; un rouge plus pur, plus vif et plus intense que le nôtre ; le rouge vermeil, le rouge du corail. Ganga a une “ chevelure odorante et vermeille ” (A. 14), Nurmahal a une “* bouche de corail” (B. 140). Il y a des bœufs rouges dans “ Le Barde de Temrah ” (B. 63), et un hippopotame “au ventre rose” dans “ L’Oasis ” (B. 164). Le rose, le vermeil, le pourpre sont les trois nuances de rouge que l’on rencontre le plus fréquemment dans ses descriptions.
“ La feuille en tourbillons s’envole par les nues ; Et l’on voit osciller, dans un fleuve vermeil, Aux approches du soir inclinés au sommeil, Degrands nidsteints de pourpre au bout des branches nues.”
(La Mort du Soleil, B. 240.)
Puis vient l’azur, intense et pur, des cieux de son île que reflètent les flots bleus qui la caressent. Et ce sera la “ mer d’un calme d’argent et d’azur irisé ” (D. 73), les ‘ houles de l’azur ” que le soleil flagelle (B. 238), le “ magique azur aux profondeurs sublimes ” (B. 120),et Madame la Vierge, un pied sur le croissant “ dans sa robe d’azur étoilé ” (B. 339).
Et il en est de même pour le reste de la gamme des couleurs ; son vert et son noir sont du plus pur noir et du plus pur vert : Leïlah, la vierge aux belles joues, a un “ œil de jais ” (B. 140), les filles de Djennet ont des “ cheveux plus noirs que la nuit de enfer ” (B. 144). Le gris, le blond, le brun, les demi-tons, les couleurs intermédiaires, les nuances voilées se rencontrent rarement.
Ce sont toujours des couleurs vives, éblouissantes, bien qu’elles s’harmonisent toujours, chacune d’elles conserve, cependant, tout son éclat, toute sa force. Le poête semble procéder en ceci à la manière de Ségantini ou de Claude Monet ; il place côte à côte sans ombres, ou tons intermédiaires, dans toute leur pureté, ses couleurs favorites, le blanc et l’or ; le blanc et le rouge ; l’azur, l’argent, l’écarlate,
etc., etc., et il laisse à l’œil le soin de former les ombres et les teintes. Il représente donc les seules couleurs que la lumière et l’atmosphère donnent aux œuvres de la nature ; il y a dans les ombres, non pas une absence complète de lumière, mais seulement une lumière plus douce atténuant l'éclat des couleurs simples. De là cette absence du brun et du gris dans sa palette, et par suite l’impression est plus vive, plus éclatante, plus fatigante aussi, car l’œil ne peut jamais se reposer sur quelque teinte neutre, dont le contraste permet d’apprécier avec plus de plaisir les couleurs brillantes.
‘“ Le siège est d’or massif, et d’or le pavillon Du vieux Maharadjah. L’image d’un lion Flotte, en flamme, dans l’air, et domine la fête. Dix colonnes d’argent portent le large faîte Du trône où des festons brodés de diamants Pendent aux angles droits en clairs rayonnements. Sur les degrés de nacre où la perle étincelle La pourpre en plis soyeux se déploie et ruisselle.?
(Çunacépa, A. 52.) Qu’on nous permette encore de citer une autre étude où les
couleurs s’entremêlent, mais en retenant leurs individualités respectives :
“Tes fleuves sont pareils aux pythons lumineux
Qui sur les palmiers verts enroulent leurs beaux nœuds ; Ils glissent au détour de tes belles collines
En guirlandes d’argent, d’azur, de perles fines ;
Tes étangs de saphir, où croissent les lotus,
Luisent dans tes vallons d’un éclair revêtus ;
Une rouge vapeur à ton épaule ondoie
Comme un manteau de pourpre où le couchant flamboie ; Mille fleurs, sur ton sein, plus brillantes encor,
Au vent voluptueux livrent leurs tiges d’or,
Berçant dans leur calce, où le miel étincelle,
Mille oiseaux dont la plume en diamants ruisselle.”?
(Bhagavat, À. 20.)
Ce
“ La grande affaire pour un artiste, dit Taine, est de rencontrer des sujets qui conviennent à son talent.” 1 Mais si Fennyson, comme il nous le dit encore, n’y réussit pas toujours, Leconte de Lisle, au contraire, fut en ceci plus heureux que le poète anglais. La vision précise et nette qu’il eut de la Nature, le goût ardent du beau qu’il portait en lui, le jugement sûr, la large culture qu’il acquit par l’étude et la discipline, l'expérience de la vie, des hommes et de l’histoire, la profonde connaissance de la langue et de ses ressources, contribuërent à déterminer la nature de ses tableaux et aussi leur exécution même. Il écrivit peu, mais du moins ne donne-t-il nulle part l’impression que sa veine était épuisée ou son imagination tarie. Dans les limites de son cadre il fut inimitable et d’une richesse que peu de poètes ont jamais surpassée,
Son œuvre est le plus brillant exemple esthétique et moral de ce que l’art doit à la noblesse du caractère, à la sévère discipline intellectuelle, à la vivifiante et profonde culture. Sa technique et son œuvre furent l’homme lui-même. Il fut le peintre de la vie patriarcale dans une nature généreuse, magnifique et riche ; le peintre d’une vie idéale, puissante et sereine, robuste, saine et éternellement jeune. Et il eut cette noble vision parce qu’il fut noble lui-même. Nous Pavons déjà comparé à Whitman; il n’est pas inutile de revenir sur cette comparaison. Parce qu’il eut, comme le poète américain, une conscience rare de la vie, même de la race, une conception profonde et large de l’humanité, il fut comme lui un contempteur de la civilisation moderne, ‘‘faiseuse d’infirmes et d’esclaves ”. Leconte de Lisle rêva comme Whitman cette vie superbe et vigoureuse, robuste et saine, de la cité future; cette vie d’une humanité virile, généreuse, délivrée à jamais des peurs mesquines, de ces spectres et de ces revenants dont parle Ibsen,? la crainte, le remords, le manque de foi.
1 Taine, ‘ Histoire de la Littérature anglaise ”” (vol. v, p. 436). ? Ibsen, “ Les Revenants,” ‘ La Dame de la Mer,” “* Jean Gabriel Borkman,”” ‘ Hedda Gabler,”” ‘ Le petit Eyolf.”
“Viens! Voici l’Île sainte aux antres prophétiques Où tu célébreras ton hymen glorieux, Et de toi sortiront des Enfants héroïques Qui régiront la terre et deviendront des Dieux ! ”
(L’Enlèvement d’'Européia, D. 33.)
Comme Whitman et comme Nietzsche et Ibsen,l il eut conscience de ce que l’homme a perdu en se civilisant, elles sont mortes pour lui cette divine insouciance, cette poésie naïve, cette charmante spontanéité, cette joie de vivre naturelle et simple de l’enfant et du sauvage :
‘ Le sauvage amical et expansif, qui est-il ?
Attend-il la civilisation? ou l’ayant trouvée est-il en train de s’en rendre maître?
Conduite aussi capricieuse que des flocons de neige, mots simples comme le gazon, rire et naïveté,
Tout cela émane de lui comme son souffle ou l’odeur de son Corps,
Tout cela sort de son regard”?
Son inspiration se plut à revivre les premiers temps de la terre, à chanter cet âge d’or, ce paradis que l’humanité retrouvera un jour ; il peignit l’homme libre au milieu de la libre nature des plantes et des bêtes. Aussi ses meilleurs tableaux sont-ils ceux où il a mis tous ses rêves de penseur, tout son amour de l’île natale, tous ses souvenirs de cette belle nature qui lui rappelait le berceau du monde et le faisait songer à la terre idéale des races futures : vastes fresques où il dépeint la terre et humanité sous leurs plus beaux aspects ;
la nature exubérante et généreuse ; l’homme, la femme, l’en-
1 Nietzsche: “ Humain, trop Humain,” “ Ainsi parlait Zarathou- Stra.”?
2? “The friendly and flowing savage, who is he ? Is he waiting for civilization, or past it and mastering it ? Behavior lawless as snowflakes, words simple as grass, laughter and naïveté, They are wafted with the odor of his body or breath, \They ol out of the glance of his eyes.’ (Song of Myself), ‘ Leaves of Grass,” page 65. E
fant, virils et affranchis, toutes les énergies vierges et insoumises ; les éléments, les forces naturelles, la montagne, la forêt, le fleuve, la mer, les animaux et les plantes.
“La nature selon Puvis de Chavannes, le peintre-philosophe de ‘ Bois sacré”, contient tout, mais d’une manière confuse. Il faut élaguer en elle tout ce qui est contingence, accident ; tout ce qui est momentanément inexpressif, c’està-dire ce qui ne tendrait pas à dire notre pensée. En un sens, on peut dire que l’Art achève ce que la Nature ébauche, prononce la parole que l’immense Nature balbutie.”’1 Leconte de Lisle fut artiste en ce sens ; ilse fit l’interprète de la nature primitive, et illa peignit pour lui faire dire sa pensée. Tous les détails qui entreront dans la composition de ses tableaux y seront donc essentiels et étroitement liés à la pensée maîtresse. La clarté et le calme seront les premières qualités de l'artiste, car elles sont celles de la vie antiaue. Partout les moindres détails naturels sont peints avec un relief saisissant. Les contours sont tranchés, les lignes précises, les couleurs et les formes apparaissent nettes et distinctes. Il ne conviendrait pas à l’artiste d’enjoliver, de ciseler ou d’enluminer. L’effet qu’il doit produire est celui de la simplicité, si riche soit-elle, de l’énergie spontanée et de la puissance, sans la moindre apparence d’effort. C’est en cela surtout qu’il réussit ; cet emploi habile des détails donne à la description une ampleur, un pittoresque, une vivacité épiques.
Iyaplus. L'image pour lui c’est la sensation spiritualisée. Elle serait inutile si elle n’était l'expression objective de la Beauté intime, si elle ne révélait un aspect imprévu de la vie des choses et des êtres. Comme Dickens et comme Hugo, il sait animer sans efforts les objets inanimés :
“Le ciel en fusion verse sa morne flamme Sur les longs sables roux qu’il inonde et qu’il mord.” (T'.119.)
“La terreur de son nom plane sinistrement Comme un oiseau de proie autour des bergeries.” CT126.) “Le soleil s’élargit et verse plus de flamme.” (B. 62.) 1 Jean Delville, La Mission de l’art ”” (p. 21).
Tout dans la nature chante, murmure, s’agite, voit, pense même et vibre d’émotions, d’amours, de joies et de douleurs. Mais il ne s’exalte pas comme le romancier anglais, il n’éclate pas en figures imprévues à l’aspect d’un spectacle quelconque ; i] songe avant tout à exprimer la beauté intime des choses :
“Les tranquilles forêts de silence sont pleines, Et la source au flot clair dr rocher tout en pleurs Tombe, et mêle aux chansons des furtives haleines Son -murmure parmi les fleurs.” (A. 112.)
‘“ Platanes, qui voyez, sous vos épais feuillages, Les vierges de l’Hybla céder au doux sommeil.”
‘“ L’Art et le sens de la beauté, dit Schopenhauer, nous donnent la connaissance la plus réelle des choses, parce qu’alors nous voyons l’objet ‘ comme la réalisation d’une idée ?, comme une forme, selon lui, de l’âme universelle, et celui qui le contemple, ayant en lui cette même âme, devient le clair miroir de l’objet, et la distinction entre l’objet et le sujet s’évanouit.” C’est ce que, d’ail'eurs, Leconte de Lisle exprime encore dans “Le Bernica ” :
‘ Ce sont des chœurs soudains, des chansons infinies ; Un long gazouillement d’appels joyeux mêlé, Ou des plaintes d'amour à des rires unies ; Et si douces, pourtant, flottent ces harmonies Que le repos de l’air n’en est jamais troublé.” (B. 206.)
‘ Mais l’âme s’en pénètre; elle se plonge, entière, Dans l’heureuse beauté de ce monde charmant ; Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumière ; Elle revêt ta robe, à pureté première !
Et se repose en Dieu silencieusement.” (B. 207.)
L'image est donc le reflet vivifiant, évocateur d’une nature
animée qui s’est mirée dans l’âme du poète ; c’est pourquoi
elle est surchargée de pensée et d’émotion ; et c’est à cette
intensité des images que le style descriptif de Leconte de Lisle
doit sa richesse et sa puissance. Il donne l’impression même
de la peinture et même quelque chose de plus, car nul peintre, E2