‹ Étude sur la Langue et le Style de Leconte de LisleChapitre 8 sur 17 · ÉTUDE SUR LA LANCUE ET LE STYLE · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR LA LANCUE ET LE STYLE

même s’il pouvait reproduire sur sa toile les mille détails si frappants et si variés parmi lesquels se meuvent ses personnages, s’il pouvait y reproduire ces traits énergiques et souples qui donnent l'impression de la vie, ne saurait jamais, même par les artifices les plus subtils de sa brosse, suggérer les sentiments, les émotions, la pensée intense qui vibrent dans l’œuvre du poête. Comment, par exemple, pourrait-il reproduire la hantise du rêve de Magnus? tout ce qu’il y a d'émotion, de persécution, de remords, de haine, de satanisme dans tous ces témoins muets, de ses vieilles actions qui

“le hantent chaque nuit De plus vivants sanglots et de plus mornes ombres.” (To re

Sans doute le poème pourrait inspirer un artiste comme l’ont fait tant de scènes de Tennyson.! Mais que n’y perdrait-il pas quand il suffit d’un mot pour mettre en relief l'émotion même des choses au contact de ce remord terrible :

‘ Sur un des doigts osseux Une opale larmoie au chaton d’une bague.” (FF. 112.)

Voyons, par exemple, ce que le peintre pourrait choisir de tous ces détails si frappants d’exactitude, qu'aucune magie d’artiste ne saurait jamais rendre. Fort comme un vieux chêne, droit dans sa gonne, hâlé par de lointains soleils, le front chauve haché de rides, il est dur et robuste et fort têtu de race ; il marche d’un pas pesant, les bras au dos, regardant sans rien voir, le rêve dans les yeux. Avec quelle puissance le poète nous peint les détails environnants :

“ Lames torses, carquois, engins de toute espèce, Trompes, bois de cerfs, peaux d’aurochs, de loups et d’ours Pendent aux murs moisis et que le tempsdépèce.” (T.116.)

Les quatre souches brûlent au fond de l’âtre creux avec des craquements sourds; la fumée et la flamme montent en tourbillons farouches et font jaillir dans l'ombre, çà et là,

1 Rossetti, “ Galahad in the Chapel,” ‘ Launcelot looking at the Dead Lady of Shalott”’: Blair Leighton, ‘The Death of Elaine ” : Waterhouse, The Lady of Shalott”’: Watts, * Sir Galahad ‘’: et les illustrations de Doré, de Millais et de Holman Hunt, etc.

des gerbes d’éclairs louches. Le grand lévrier d'Égypte, émacié par l’âge et par la faim, espionne et suit son maître :

“ Dès qu’il tourne le dos, cet œil plein de menace Avec avidité darde un éclair haineux Qui s’éteint brusquement quand le maître repasse.” (T. 118.)

Il a posé sa tête aiguë entre ses pattes :

“Tel qu’un magicien l’eût en pierre changé.” (T. 117.)

il ne ressent rien de lardeur du vaste feu qui brûle sur les dalles plates ; et bien qu’il soit tout noir :

“Il se revêt parfois de lueurs écarlates.” (T'. 117.)

Les trois Sarrasins, roides comme en extase, un immuable sourire aux dents, sont là, debout, comme trois spectres, flagellés par les reflets rouges de l’âtre crépitant. Au dehors une furieuse averse de neige :

‘“ D’un suaire rigide, elle étreint rudement Le sol, les rocs, les bois et le fleuve qui râle Sous les glaçons qu’il rompt de moment en moment.”

Cr)

Et le vent à la voix sépulcrale fouette le battant sur le gond descellé, culbute en courant les hiboux aux yeux ronds, s’accroupit dans les angles profonds et pousse un rire amer comme un démon qui raille.

“’Tels, maître, esclaves, chien, par le fracas affreux De la tempête qui se déchaîne et qui pleure, Veillent, cette nuit-là, sans se parler entre eux.” (T. 119.)

Que de matériaux pour un peintre, que de détails d’une exactitude pittoresque et dramatique : la barbe blanche, le collier de besans, la bande de cuir où pend la courte dague, le donjon moussu, les murs lézardés de la tour, le chien à Péchine amaigrie,

“ L’arc vertébral tendu, nœuds par nœuds étagé ? (T. 117),

les trois Sarrasins comme trois spectres de pierre, la tempête, le vent, la nuit funèbre. Mais où et comment pourrait-il mettre les éclairs Jlouches de la fumée et de la flamme, le

lugubre effondrement de la neige, le rauque hurlement du vent, comme le rire amer d'un démon qui raille, l'immuable rire des trois Sarrasins et dans les yeux de Magnus ce sombre rêve qui anime toute la scène ?

Dans ses tableaux détaillés il ouvre les portes de tous les sens pour peindre ; il s'empare de nous grâce à sa supériorité dans le choix du détail significatif, Dans * L'Holocauste ” (T. 50), où il montre une puissance merveilleuse d'intensité de vision, il nous force à tout voir : le bûcher, la flamme qui en sort comme ‘ une langue écarlate ”, qui envole le malheureux ‘ comme un serpent ”. Nous sommes obligés de sentir la peau grésillante, de voir jaillir “le sang mêlé de graisse blème ”, de ressentir le feu qui mord le pauvre. Dans ses paysages et ses Scènes historiques on trouve la même intensité ; voyons la cité submergée dans la vapeur (B. 269) : assistons à l'escaladement de l'Olympe par Diophore et l'informe Encélade (A. 207) ; regardons le tableau superbe du retour des “ princes des anciens jours ” (B. 4). Il y a là une noblesse et une simplicité de la ligne, un éclat sombre qui évoque savamment pour le lecteur ce tableau préhistorique, tel qu'aurait pu le voir un géant des premiers jours du monde, et, pour parfaire l'illusion, Leconte de Lisle à eu soin de ne pas y introduire un seul trait moderne, Et que de fois et avec quelle habileté et quelle fidélité, il s'est attaché à redire l'origine du monde, la jeunesse de la terre, à y faire ressortir la fraicheur, la Spontaneité, le pouvoir ! Là, assurément, ce but des Parnassiens d'évoquer les êtres et les choses en leur puissance réelle, de les “faire voir ”, est réalisé !

Et combien de ces tableaux de génie ne trouve-t-on pas dans l'œuvre du poète ! On pourrait mème dire que tout pourrait y être matière à tableaux: portraits, groupes, parsages, marines, animaux, natures mortes. Partout l’image suggestive, exacte, riche pourrait être peinte sur la toile presque aussi belle qu'elle se présente à l'imagination du lecteur ; mais elle y perdrait ce pouvoir évocateur, cette vie, cette émotion que le poète peut créer par la beauté et l'harmonie du mot, par tout ce que la langue renferme de pensée et de

sentiment. Chateaubriand avait été peintre en prose à tel point qu’un critique a pu écrire “à vrai dire ces choses-là ne sont presque plus de la littérature ?” 1; mais Leconte de Lisle fit mieux que peindre en vers; il donna par le mot l’impression même de la couleur, de la forme, de la beauté plastique ; il spiritualisa l’image et lui fit exprimer une pensée et une beauté idéales et neuves.

La galerie des portraïts qui ornent l’œuvre de Leconte de Lisle, sans être aussi variée que celle de la ‘ Comédie humaine ” de Balzac, aura, du moins, ce charme de nous transporter dans un autre monde : le monde du passé et du rêve.

C’est l’homme idéal, l’homme des âges futurs, qu’il nous peint, mais il se l’imagine tout autre que ne le font les auteurs modernes dans leurs descriptions du monde futur. Ce n’est pas comme dans Nietzsche ? un être qui diffère de l’homme, comme le pithécanthrope diffère du singe, ou l’éléphant du mammouth et du mastodonte ; un être d’une espèce nouvelle avec des traits physiques presque semblables, mais doué d’une intelligence d’une toute autre nature. Ce n’est pas non plus un de ces génies dont le cerveau renferme toutes les connaissances, tel le Grand Lunaire de M. H. G. Wells i le Louis Lambert et la Séraphita de Balzac,# ou même ces caractères assez simples d’ailleurs, et tout d’une pièce aux idées puérilement altruistes, qui peuplent l’Icarie de Cabet 5 ou l'Amérique de “ Looking Backwards ” de Bellamy ; ces joyeux socialistes, George Brightley, Dick Hammond, Clara et Ellen des ‘ News from Nowhere ” de William Morris ou ces intelligents et pratiques communistes, Michel, Morin, Perceval, Chéron, de ‘ Sur la Pierre Blanche ” d’Anatole France. Il ne les fait pas vivre dans un monde imaginaire, soit dans une autre planète comme le fait Wells dans sa “ Modern Utopia ”, soit

1 Lanson, ‘‘ Histoire de la Littérature française ”” (page 892). 2 ‘ Ainsi parlait Zarathoustra ?’—trad. Henry Albert.

8 “The First Men in the Moon.”

4 Œuvres complètes : ‘* Étude Philosophique,”’ tome xvi.

5 ‘Voyage en Icarie,” par Cabet,

dans ces cavernes si merveilleusement aménagées par les inventeurs du ‘ vril””1 de Bulwer-Lytton. Ce sera, d’ailleurs, une habitude poétique des socialistes de la période religieuse qui précède celle du socialisme scientifique, de regarder les hommes de la préhistoire comme heureux d’être nés bons et libres dans la luxuriance d’une nature jeune et abondante. Où convient-il pour un écrivain idéaliste de placer les ‘Temps Meilleurs ”, dans le passé ou dans le futur ? dans un monde réel ou dans un monde imaginaire ? À notre avis cela dépendrait du genre littéraire qu’il adopte pour exprimer ses vues ou ses idées. S’il est poète, dans le passé et dans un monde réel; s’il est romancier, dans le futur et dans un monde géographiquement plausible; s’il est philosophe, dans le futur encore, mais dans un monde purement fictif. Comme Fénelon dans son ‘ Télémaque ”, Leconte de Lisle reporte, à tort ou à raison, les temps meilleurs dans la préhistoire. Ses héros sont des hommes, mais des hommes puissants et forts, libres et heureux, beaux à tous les points de vue ; des hommes en qui se synthétise ce qu’il y a de meilleur dans la vie naturelle des peuples antiques et dans la civilisation moderne.

Nous avons vu dans un chapitre précédent que le poète s’attache moins au caractère de ses personnages qu’à leur portrait. Il ne désire point convaincre et ne s’adresse pas à l'intelligence, comme ferait le romancier, ou le poète philosophe et pyschologue ; il s’efforce plutôt, en artiste, de toucher en notre âme par la peinture et la musique des mots les cordes les plus délicates des émotions et du sens esthétique. Ses portraits ne suggèrent-ils d’ailleurs pas, et avec plus de charme, ce que des pages d’analyse psychologique sauraient à peine faire entrevoir? C’est Khirôn, le Centaure pensif, au front surhumain, dont le sourire bienveillant illumine la foudre, dont l’œil semble chercher un invisible monde, dont l’oreille : |

“attentive aux bruits qui ne sont plus, Entend passer lessaim des siècles révolus.” (A. 195.)

C'est Orphée dont le visage est empreint du sceau majestueux 1 “The Coming Race” (pages 45 et 55).

des Dieux ; sur ses membres nerveux flotte le lin d'Égypte aux longs plis; ses cheveux couvrent sa vaste épaule et

“Dans ses regards profonds règne la paix du sage.” (A. 186.)

Il passe silencieux et fier, faisant résonner au loin ses puissants pas “et cette foule heureuse Le regarde et s’étonne, et du geste et des yeux S’interroge. aussitôt ”.… (A. 186.)

C’est le Sachem :

“ Assis contre le tronc géant d’un sycomore, Le cou roide, les yeux clos comme s’il dormait, Une plume d’ara, jaune et pourpre, au sommet

Du crâne ..…” (T. 146),

son couteau et sa hache gisent à ses genoux ; il a dénoué sa ceinture et, dressant son torse tatoué d’ocre et de vermillon, il fume d’un air grave:

“ Sans qu’un pli de sa face austère ait remué.” (T'. 147.)

Partout dans son œuvre les portraits sont tracés en quelques lignes fortes avec juste ce qu’il faut de détails exacts et pittoresques ; mais toujours ils suffisent à révéler non seulement le caractère, mais aussi les pensées, les songes, les rêves, les désirs, les craintes, les émotions, l’âme des personnages :

‘ Enchemisé d’acier du col à la cheville, Et le long manteau de l’Ordre par-dessus,

Sur sa mule à grelots précède l’équipée, En silence et songeur, laissant pendre l’épée Contre ses pieds maillés et ses éperons d’or.” (T. 159.)

Don Fadrique s’en va rejoindre à Seville Don Pédro qui Pa mandé par lettre expresse et brève; c’est tout comme portrait, mais que faut-il de plus pour nous donner l’impression du brave chevalier, obéissant sans discuter aux ordres de son suzerain, conscient du danger qui le menace,

mais ne craignant rien, car sa conscience est tranquille ? Voyez aussi comment en peu de lignes le poète peut accumuler toutes les souffrances, les misères, les haines d’une race dans le dernier de ses représentants :

“ Osseux, le front strié de creuses rides noires, Tatoué de la face à ses maigres genoux, Le vieux Chef dilatait ses yeux jaunes sur nous, Assis sur les jarrets, les paumes aux mâchoires.”?

‘“ Un haillon rouge autour des reins, ses blanches dents De carnassier mordant la largeur de sa bouche, On eût dit une Idole inhumaine et farouche Qui rêve et ne peut plus fermer ses yeux ardents.”

(Le Dernier des Maourys, D. 60.)

Bien que le poète insiste de parti pris sur les traits extérieurs de ses personnages aux dépens de leur vie intime, il le fait avec une telle habileté, un tel pouvoir d’évocation que l’on peut y découvrir sa conception de l’homme et de ses destinées, sa philosophie, sa morale même, et ce qu’il veut de toutes ses forces de penseur, d’artiste, de prophète, c’est l’homme libre, heureux, fort, viril, complet, vivant en paix avec sa conscience et avec le monde, au sein d’une nature fertile et généreuse.

On ne saurait trouver rien de plus gracieux, de plus virilement fort que ses portraits de dieux et de demi-dieux, de grands barbares beaux et puissants même quand ils sont inévitablement cruels. C’est pour eux qu’il réserve toutes les ressources de sa palette, toutes les beautés de son style, tous les mots les plus riches et les plus harmonieux. Khirôn (À. 184), Bhagavat (A. 7), Hèraklès (A. 187), Orphée (A. 184), Adônis (T. 57), et tant d’autres nous représentent l’humanité heureuse dans la paix et la fraternité :

“Homme en sa gloire première, ‘ + + . . . + . . Calme et puissant, vêtu d’une mâle beauté,

Chair neuve où l’âme vierge éclatait en lumière Devant la vision de limmortalité,” (B. 357.)

Murdoch (B. 130), Hialmar (B. 77), Angantyr (B. 73), Qain (B. 1), Magnus (T. 112) même, nous révèlent en traits héroïques et puissants la virilité, la majesté divine de l’âme humaine, en contraste avec les pusillanimités mesquines, les vertus étroites, les lâchetés, l’égoisme aveugle de notre civilisation.

Certes, il a su peindre avec âpreté, en traits incisifs, ce qu’il y a en l’homme d’imperfection, d’ignorance, de, paresse, d’apathie, de cruauté égoïste, mais ‘si son laid est beau, son beau est encore bien plus beau” comme l’eût pu dire Taine,! et c’est quand il peint les charmes de la beauté féminine, de enfance et de l’adolescence que le poëte-artiste excelle. La femme pour Leconte de Lisle est par sa grâce et sa beauté tout ce qui reste de beau, de doux et de divin dans notre civilisation actuelle ; elle est aussi l’amour chaste et libre, éternellement et naturellement beau, amour simple et pur d’où sortiront un jour la joie et la bonté des temps meilleurs. Dans son adolescence il ladora comme une émanation de Dieu ; comme “ l’ange ”, ‘“ doux martyr de la perversité ” de l’homme, mais qui peut le sauver et le relever de sa déchéance :

“ Oui, la femme, semblable au doux Emmanuel, Vers nous, des mains de Dieu, s’épancha blanche et pure ; Mais l’homme, être tombé, posa sa lèvre impure Sur ce front embaumé d’un parfum immortel.” 2

Cette conception plutôt romantique eût fait sourire Ibsen et ses disciples, mais tout en gardant sa pureté et son idéalisme elle devint avec l’âge et l’expérience moins éthérée, plus vraiment humaine. Le poëte insiste moins dans son œuvre sur la nature angélique de ses héroïnes, sur leur rôle de victimes et de ‘ doux martyrs ? de l’ homme. Là, encore et pour la même raison le psychologue fait place au portraitiste. L’amour tel qu’il le conçoit est trop divinement beau pour être profané par l’imperfection de la pensée

1 Poèmes de jeunesse cités par Leblond (page 88). ? Jean Delville, ‘ La Mission de l’Art”’ (page 52).

humaine! Tout au plus cherche-t-il à le suggérer par la beauté évocatrice de l’image. De là tous ces charmants portraits de vierges fortes, d’amoureuses nées dans une nature qu’elles chérissent voluptueusement, de femmes affranchies qui nous rappellent si bien celles de Whitman :

‘ Elles ne sont en rien inférieures à moi, L’éclat du soleil et le souffle des vents a bronzé leur figure, Leur chair a la souplesse et la force divines et antiques ; Elles savent nager, ramer, aller à cheval, lutter, tirer, courir, frapper, se retirer, avancer, résister et se défendre. Elles sont pénétrées jusqu’au fond de leurs droits —elles sont calmes, nettes, en pleine possession d’elles-mèêmes.”?

C'est Klytie (A. 130), la belle vierge chasseresse, souple, pure, harmonieuse, vaillante et jeune. Quel délicieux tableau, un Millais ou un Burne-Jones pourraient en faire, en suivant les indications du poète. Elle a d’hyacinthe orné ses tempes roses ; sur son col à flots d’or coulent ses longs cheveux, ses lèvres ont l’éclat des jeunes aubépines :

‘ Le rire éblouissant rayonne sur sa joue, Une forme parfaite arrondit ses bras nus, Son épaule est de neige ”.. (A. 132)

1 ‘ Amour, amour sans tache, impérissable flamme!” (A. 273) ‘* Garde d'un souffle impur la fleur de ma jeunesse.” (A. 99.)

Partout le poète semble haïr l'amour physique, destructif comme celui d'Hélène :

‘* Mais, à Chasteté sainte, Ô robe vénérable, Malheur à qui sur toi porte une impure main ! ” (A. r22.

On pourrait dire de lui qu'il est voluptueusement mais volontairement chaste ; même dans ses poèmes où il est le plus passionné, il ne s'adresse jamais au corps: “Souvenir” (A. 303). “ Le Manchy ” (B. 190), “ Les Roses d’Ispahan”” (T. 48), “ Hylas” (A. 16x) et “ Thyoné ” (A. 69).

3 “They are not a jot less than I am:

They are tanned in the face by shining suns and blowing winds ;

Their flesh has the old divine suppleness and strength ;

They know how to swim, row, ride, wrestle, shoot, run, strike, retreat, advance, resist, defend themselves,

They are ultimate in their own right,—they are calm, clear, well possessed of themselves.”

(A Woman waits for me), “ Leaves of Grass," page 88.

le lin chaste et flottant ceint son corps d’albâtre, et sa robe cst nouée à son genou charmant. Telle nous la voyons cfleurant en courant l’herbe molle et les roses :

“Et le vent bienheureux qui soulève ses tresses S’y parfume aussitôt de jeunesse et d’amour.” (A. 132.)

C’est Péristéris (A. 230), l’enfant aux brunes tresses, dont la peau lisse et ferme a la couleur du miel, qui pêche en liberté, et dont les yeux violets reflètent l’azur des flots ; c’est Thestylis (A. 221), autre vierge chasseresse, maîtresse de sa destinée :

“ Aux yeux étincelants comme ceux d’Athana, En un noir diadème a renoué sa tresse, Et sur son genou ferme et nu de chasseresse, A la hôte, agrafant la robe aux souples plis, Par les âpres chemins de sa grâce embellis, Rapide et blanche, avec son amphore d’argile, Vers cette source claire accourt d’un pied agile, Et s’assied sur le roc tapissé de gazon.” (A. 222.)

“Elle se tait, écoute, et dans l’ombre nocturne, Accoudant son beau bras sur la rondeur de l’urne, Le sein ému, le front à demi soulevé,

Inquiète, elle attend celui qu’elle a rêvé”? (A. 223).

C’est Ganga (A. 14), Çanta (A. 42), Hypatie (A. 65), Hélène (A. 81), Niobé (A. 142), Kybèle (A. 125), Kléarista (A. 239), Phidylé (A. 267), la farouche Brunhild (B. 99), Épiphanie (T. 66), vierges et femmes de race et de beauté si différentes mais toutes indépendantes, et si peu efféminées, vivant au grand air dans les forêts parmi les animaux et les hommes, et elles y prennent même leur repos. Sobres de costume, frugales de goût, chastes de désir, elles partagent, comme ces femmes de la cité future d’Anatole France,l les travaux des hommes, non plus leurs maîtres mais leurs camarades ; elles sont vendangeuses, pécheuses, moissonneuses, et le travail fini, elles dansent ou chantent :

“Et toutes, délaissant la fontaine ou les champs, Charment au loin l’écho du doux bruit de leurs chants.”

1 “Sur la Pierre Blanche ”” (pages 300 et seq.).

“ Les belles filles aux pressoirs Portent sur leur tête qui ploie, À pleins paniers, les raisins noirs ; Les jeunes hommes sont en joie, Ils font jaillir avec vigueur Le vin nouveau des grappes mûres ; Et les rires et les murmures Et les chansons montent en chœur.” (A. 226.)

Et avec quel amour le poète nous dépeint-il ces adolescents si dignes d’elles, qui les aimeront d’un amour si fier et si viril :

“ Mieux qu’un guerrier de fer et d’airain revêtu,

Le jeune homme au cœur pur marche dans la sagesse.

Le myrte efféminé n’orne point ses cheveux ;

Il n’a point effeuillé la rose Ionienne ;

Mais sa bouche est sincère et sa face est sereine.” (A. 98.)

Puis ce sont les enfants nés d’un tel amour et qui grandissent, eux aussi, parmi les arbres et les animaux :

“ Hauts de taille, vêtus de force et de courage ” (A. 182)

apprenant de bonne heure la sainteté du travail, la saveur des vertus domestiques, l’amour de la vie de famille, le charme de la patrie :

‘ La patrie et le toit natal, l’amour pieux

De mes parents courbés par l’âge soucieux.” (A. 90.)

Car les vieillards ont leur auguste place dans cette galerie de portraits si variés, si nombreux, si forts et toujours si dignement beaux. Ce sont

‘“ Les grands vieillards drapés dans la pourpre ou la laine, Graves, majestueux, couronnés de respect.” (A. 144.)

Ils ne pouvaient manquer d’être amoureusement peints, tous ces portraits de héros, de femmes, d’adolescents, d’enfants, de vieillards de tous les temps, de toutes les races et de tous les pays, qui indirectement, mais délicatement, révèlent les puissantes émotions du poète et suggèrent l’amour de la vierge, l'amour de la famille, des aïeux, de la patrie,

Pamour de la liberté, de la nature, de la vie, du monde et de Dieu, l’amour enfin sous tous ses aspects et dans toutes ses manifestations.

Si Leconte de Lisle, comme tant d’autres nobles penseurs,! vilipende énergiquement le siècle de la machine et de largent, il n’en prit pas moins part avec enthousiasme à tous les mouvements émancipateurs de son temps. Car c’est un autre caractère du dix-neuvième siècle, et celui même qui restera dans l’histoire son titre de gloire, que la conscience humaine y prit un nouvel essor grâce à des influences diverses très difficiles à déterminer, mais parmi lesquelles il faut faire une place importante aux nouvelles théories scientifiques sur l’homme et la création de Lamarck, de Darwin, de Wallace, qui élargirent soudainement l'horizon de la pensée humaine en lui révélant le nouveau monde des origines, et lui permirent de prendre conscience des relations intimes qui existent entre les diverses races humaines et les espèces inférieures. Ajoutons-y aussi pour Leconte de Lisle Pinfluence de la philosophie hindoue des Vedantas dont s’inspirèrent Schopenhauer et les romantiques allemands, Edgar Quinet et tant d’autres, et que Leconte de Lisle connut par la lecture des travaux de Burnouf? Cette philosophie profonde et féconde contribua puissamment à élargir les conceptions métaphysiques qu’avaient léguées aux philosophes modernes Kant et Hegel ; mais elle fournit sur l’évolution de la conscience animale et humaine des idées qui, pour être anciennes, n'étaient pas moins conformes aux théories transformistes. Par leur beauté morale et scientifique, ces idées ne pouvaient manquer de donner plus de force, d'enthousiasme à tous ces esprits généreux qui furent au xixième siècle les apôtres de la fraternité humaine, de l'émancipation des races inférieures, et se firent même les défenseurs des animaux.

Si l’on écrivait quelque jour un ouvrage sur la place que les animaux ont pris dans la pensée humaine, les poèmes

1 Ruskin, Carlyle.

2 ‘Le Bhâgavat-purâna ” ou ‘ Histoire poétique de Krichna”.

de Leconte de Lisle artiste y tiendraient certainement une place d’honneur près de celle de Whitman. Il aima les animaux et il les comprit en artiste et en psychologue. Il les vit dans leur milieu propre, dans la nature; il eut même dès son jeune Âge un sens charmant et pittoresque de leur beauté. “ Monsieur Villet, écrit-il du Cap en 1837, possède aussi deux autruches noires et blanches, leur marche est un balancement élastique et continuel.” 1 Il aima les animaux et les oiseaux comme il aima ses grands barbares, ses adolescents et les forêts, les ravins, les mers de son beau pays, et il eût pu dire comme Whitman :

“O! cette maîtrise de soi-même en toutes circonstances. Faire face à la force, vaincre la faim, se railler des accidents et des échecs Comme les arbres et les animaux.” ?

Ce qui le frappe surtout, c’est la noblesse inconsciente de la nature animale ; il attribue aux animaux une âme, rudimentaire sans doute, mais une âme qui, comme l’eût dit encore Whitman, ne les empêche pas de dormir à l’ombre parce qu’ils ont à pleurer leurs péchés, qui ne leur inspirent pas le dégoût de ce monde Il les aime, en un mot, parce qu’ils n’ont pas la conscience du ‘ moi ”, parce qu’ils ne sont pas “civilisés”. Etcomme cela l’aide bien à les dépeindre! I] pénètre leur intelligence, il comprend leurs instincts etils’assimile leurs sensations, leur passivité calme et digne; illit latristesse, la nostalgie dans leurs yeux, dans leurs mouvements. Ce sont les éléphants, pensifs, songeurs, rois des forêts, ces vastes contemporains des races disparues ; ils passent etse perdent, tristes, en se souvenant des ans depuis longtemps passés :

“D'un point de l’horizon, comme des masses brunes, Ils viennent, soulevant la poussière, et l’on voit, Pour ne point dévier du chemin le plus droit,

Sous leur pied large et sûr crouler au loin des dunes.” 1 Leblond, page 55.

? “0 to be self-balanced for contingencies,

To storm hunger, confront might, ridicule accidents, rebufis, As the trees and animals do.’’

(Me Imperturbe), “ Leaves of Grass,” page 16. * (Song of Myself), ‘ Leaves of Grass,” page 54.

“Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine! Sa tête est comme un roc, et l’arc de son échine Se voûte puissamment à ses moindres efforts.”

“Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche, Il guida au but certain ses compagnons poudreux ; Et, creusant par derrière un sillon sablonneux, Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.”

“ L’oreille en éventail, la trompe entre les dents, Ils cheminent, l’œil clos. Leur ventre bat et fume, Et leur sueur dans l’air embrasé monte en brume ; Et bourdonnent autour mille insectes ardents ” (B. 184).

D’autres études aussi détaillées, aussi complètes et aussi pittoresques s’appellent ‘le bœuf blanc” (A. 266), “le jaguar ” (B. 216), “le tigre” (B. 203), ‘“‘le roi du Sennaar ” (B. 163), ‘‘la panthère ” (B. 198), ‘‘le loup ” (T. 68), “le lion et sa famille ” (B. 180).

Quand il introduit des animaux dans un tableau, il a soin de peindre le fond qui convient. Non seulement il donne le portrait de l’animal, mais il décrit le milieu dans lequel il se meut. Analysons l’étude du tigre dans “ Les Jungles ? :

Dans une scène pleine de vie, l’œil voit l’énorme chat étendu sur le dos, les griffes luisantes, le souffle fumant, la langue rose pendante :

“ Sous l’herbe haute et sèche où le naja vermeil Dans sa spirale d’or se déroule au soleil, La bête formidable, habitante des jungles, S’endort, le ventre en l’air, et dilate ses ongles. De son mufle marbré qui s’ouvre, un souffle ardent Fume ; la langue rude et rose va pendant ; Et sur l’épais poitrail, chaud comme une fournaise, Passe par intervalle un frémissement d’aise” (B. 203.)

Remarquons aussi avec quelle justesse sont peints tous les accessoires ; on y trouve une précision et une finesse dignes du pinceau de Landseer : | “Toute rumeur s'éteint autour de son repos.

La panthère aux aguets rampe en arquant le dos ; F

Le python musculeux aux écailles d’agate

Sous les nopals aigus glisse sa tête plate ;

Et dans l’air où son vol en cercle a flamboyé

La cantharide vibre autour du roi rayé” (B. 203).

De ce tableau de la jungle à midi, le poète nous transporte au calme du crépuscule. L’air devient plus frais et fait trembler les sommets des herbes ; le tigre s’éveille, lève la tête et tend l'oreille pour écouter les pas des gazelles qui viennent à la source cachée où les bambous s’inclinent au-dessus du lotus en fleurs. Partout le grand silence; se dressant parmi les herbes, les mâchoires ouvertes, l’animal pousse un rugissement mélancolique qui déchire les airs. Voilà l’existence d’un fauve étudiée avec la sympathie et la précision d’imagination que les autres poètes n’accordent qu’aux humains. Dans cette sympathie pour la vie animale et sauvage, Leconte de Lisle est presque unique.

Comme Darwin il fait voir que les instincts et les désirs des bêtes ne sont que les sources lointaines de ceux des humains :

‘“ Devant la lune errante aux livides clartés, Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes, Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ? Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ? ”

‘“ Je ne sais; mais, Ô chiens qui hurliez sur les plages, Après tant de soleils qui ne reviendront plus, J'entends toujours, du fond de mon passé confus,

Le cri désespéré de vos douleurs sauvages ! ” (B. 173).

Les éléphants souffrent de la nostalgie; car, après avoir décrit ces animaux traversant le désert aride, sous un ciel brûlant, alors que les autres animaux cherchent Pabri, le poète nous dit la raison de leur tristesse ; ce sont des exilés et “Ils rêvent en marchant du pays délaissé,

Des forêts de figuiers où s’abrita leur race ” (B. 184).

Il peint les animaux avec une telle exactitude de détails qu’il décrit même leur incroyable férocité, mais il leur trouve l’excuse de la ‘sacra fames ?.

Leconte de Lisle ne se borne pas à nous donner des

descriptions d’animaux au repos ; il les voit et les décrit en mouvement, dans les attitudes les plus variées ; il nous fait assister à la chasse aux bisons, où ces taureaux chevelus courent en mugissant à travers l’immense prairie (D. 68); 1l nous montre les étalons dans la bataille : |

“Hélas! les étalons, ployant leurs jarrets grêles, De laube au soir, dans un âpre fourmillement, Ont bondi, les crins droits et le frein écumant, Leur naseau rose en feu par masse, éperdument, Comme un essaim strident d’actives sauterelles ” (T. 21).

Il parle des “bonds musculeux et rapides ” des panthères (A. 13), et dans “ Les Clairs de lune ” on lit ces vers :

‘ Une souple panthère arque ses reins robustes Et de l’autre côté du ravin noir bondit ” (B. 180).

Quand les animaux sont aux prises, quelle énergie et quelle férocité ! Lorsque le jaguar fait courber les branches, prêt à bondir sur le bœuf, c’est avec un frisson d’horreur qu’on voit lPéchine courbée en arcet les griffes luisantes prêtes à se plonger dans la chair de la victime (B. 210) ; de même quand l'aigle noir tombe comme un sinistre rêve sur le bel étalon blanc et

‘ S’attache au col troué par ses ongles de fer Et plonge son bec courbe au fond des yeux qu’il crève ?

On peut comparer ces tableaux à ceux de Barye: “ Le Tigre dévorant un crocodile,” ‘“ Le Jaguar,” et “ Combat d'ours.” Le poëte et le sculpteur semblent comprendre les animaux comme des naturalistes, et peut-être mieux encore, car au lieu de les voir en spectateurs intéressés ils semblent vivre de leur vie et nous les présentent comme s’ils avaient véritablement le don de s’incarner en eux.

Ses descriptions d’autres animaux sont aussi justes et aussi finement observées ; il sait décrire les reptiles et les oiseaux aussi bien que les quadrupèdes ; voyez le portrait du python dans “ L’Aboma ?” :

“ Mais sur lilot moussu que la rosée imbibe, Par les vagues rumeurs troublé dans son sommeil, F2

Se déroule, haussant sa spirale au soleil, Le vieux roi des pythons, l’Aboma caraïbe.”

“ La mâle torsion de ses muscles d’acier Soutient le col superbe et la tête squameuse ; Sa queue en longs frissons fouette l’onde écumeuse ; Il se dresse du haut de son orgueil princier ?” (T. 103).

‘“ Armuré de topaze et casqué d’émeraude, Comme une idole antique immobile en ses nœuds, Tel, baigné de lumière, il rêve, dédaigneux

Et splendide, et dardant sa prunelle qui rôde ? (T°. 104).

Comme dans le portrait du tigre, tout se trouve réuni dans le seul cadre : le milieu, l’attitude et le sentiment.

Quelles admirables études que celles de l’albatros (T. 74), du condor (B. 193), et du colibri (B. 221)! Le condor, ce vaste oiseau, du haut d’une cime des Andes, regarde l’océan et contemple la nuit qui tombe sur les pampas et roule de piton en piton :

‘“ Lui, comme un spectre, seul, au front du pic altier,

Baigné d’une lumière qui saigne sur la neige, Il attend cette mer sinistre qui l’assiège ” (B. 194).

Le morceau est un chef-d'œuvre d’imagination et il en est de même du poème de “ L’Albatros ” (T. 74) où, après une introduction magnifique, dans laquelle se mêlent toutes les forces de la nature, l’oiseau s’avance ; la fierté de combattre, la joie de vaincre semblent palpiter jusque dans le battement de ses ailes,

La finesse d'observation, la richesse de coloris, le bonheur d’expression, et surtout cette puissance de sympathie pour toutes les manifestations de la vie animale, qui était le propre de Leconte de Lisle, suffisent à le rendre de beaucoup supérieur à Victor Hugo.

Fe

‘ De l’herbe, c’est toujours de l’herbe, disait Johnson à son fidèle Boswell, nous en avons assez vu ; retournons à Fleet Street L'amour de la vraie nature, de la nature naturelle, si l’on peut dire, ne se rencontre que rarement dans les littératures françaises et anglaises avant Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand et les Lakistes. Cette nouvelle révélation de beautés jusqu’alors ignorées se précise et s’affine à mesure que se développent les études scientifiques. La nature chez Leconte de Lisle, chez Thoreau 1, chez Jefferies?, et tant d’autres modernes, n’est déjà plus celle de Rousseau ou de Chateaubriand. À mesure que la conscience humaine s’enrichit et s’élargit, l’univers étend ses bornes et se présente aux yeux de l’homme, son interprète, plus varié, plus riche et plus grandiose. La vie y devient plus intense, plus mystérieuse encore, mais toujours plus belle et toujours plus féconde. L’herbe, qui n’était que de l’herbe pour le docteur Johnson, est devenue tout un monde, qui pourrait fournir matière à toute une philosophie, à toute une religion. Quelles révélations ne manquerait pas d’apporter sur l’évolution du sens de la beauté dans la Nature une étude sur le style descriptif au xrxième siècle! Dans une telle étude lPœuvre de Leconte de Lisle aurait une large place, car en lui le penseur et le savant inspirèrent et guidèrent artiste.

La nature dont il fut l’interprète n’est plus une nature de fantaisie, un décor généralement banal et faux, un fond nécessaire à des tableaux dont des êtres humains doivent occuper et remplir le premier plan. Les descriptions de Leconte de Lisle font ressortir non seulement la Beauté de la Nature, mais aussi sa vie, et non seulement la vie, mais aussi son âme même. Sous la couleur, la forme et le mouvement il y,a toujours la pensée, ‘la pensée qui prononce les paroles que l’immense nature balbutie” C’est aussi, comme nous l’avons déjà dit, la nature plus riche encore, plus belle et plus généreuse que celle qui charma son enfance ; c’est celle où il voudrait que l’homme libre allât chaque jour retremper

1 Thoreau, ‘“ Walden,”” “ The Maine Woods,” “ Poems of Nature.”

2 Jefferies,‘* Life of the Fields.”

ses forces ; une nature idéale de paix et d’harmonie. Il eut enla peignant l’enthousiasme nécessaire pour faire œuvre d’artiste :

“ Je suis l’homme du calme et des visions chastes — L’air du ciel gonfle mes poumons.

Dans un repli des mers éclatantes et vastes Dieu m’a fait naître au flanc des monts.” 1

Ses paysages ne seront donc pas une copie impressionniste de la nature, mais plutôt une interprétation de tous ses aspects, de toutes ses émotions même. Les ondes frissonnent d’angoisse, les bois tressaillent de peine, les éléphants rêvent de leur forêt natale, etc. Cette interprétation, ne fût-elle même que suggérée, déterminera le choix et le groupement des détails, leur mise en relief, leur expression propre; ce n’est pas la vision d’un instant, d’un mouvement de lumière ou de vie qu’il reproduit comme l’eussent fait Turner, Millet et Corot ; c’est surtout la grandeur calme, sereine, éternelle de la nature qu’il s’attache à rendre, et c’est cette conception d’éternelle beauté qui détermine chez lui le choix des sujets et sa technique. Voyez par exemple comme il fait ressortir par une savante accumulation d’images gracieuses le charme, la douceur de l’amour, de cet amour humain qui, comme l’amour de la beauté, nous transporte dans l’enchantement du rêve :

“ Dans le ciel clair, rayé par l’hirondelle alerte, Le matin qui fleurit comme un divin rosier, Parfume la feuillée étincelante et verte Où les nids amoureux, palpitants, l'aile ouverte, À la cime des bois chantent à plein gosier Le matin qui fleurit comme un divin rosier Dans le ciel clair rayé par l’hirondelle alerte.”

“En grêles notes d’or, sur les graviers polis, Les eaux vives, filtrant et pleuvant goutte à goutte, Caressent du baiser de leur léger roulis La bruyère et le thym, les glaïieuls et les lys ; Et le jeune chevreuil, que l’aube éveille, écoute Les eaux vives filtrant et pleuvant goutte à goutte En grêles notes d’or sur les graviers polis.”

1 Poésies de jeunesse — Leblond, 422.

“Le long des frais buissons où rit le vent sonore, Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant Où la molle vapeur bleuit et s’évapore,

Tous deux, sous la lumière humide de l’aurore, S'en vont entrelacés et passent lentement

Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant, Le long des frais buissons où rit le vent sonore.”

“La volupté d’aimer clôt à demi leurs yeux, Is ne savent plus rien du vol de l’heure brève, Le charme et la beauté de la terre et des cieux Leur rendent éternel l’instant délicieux, Et, dans l’enchantement de ce rêve d’un rêve, Ils ne savent plus rien du vol de l’heure brève, La volupté d’aimer clôt à demi leurs yeux ” (T. 18).

Voyez aussi comment, par la simple mais grandiose peinture verbale, il donne en quelques lignes cette impression du silence divin, mieux que ne le feraient plusieurs pages de la prose poétique de Carlyle ou de Maeterlinck : 1

“ L’orbe d’or du soleil tombé des cieux sans bornes S’enfonce avec lenteur dans l’immobile mer, Et pour suprême adieu baigne d’un rose éclair Le givre qui pétille à la cime des mornes.”

En un mélancolique et languissant soupir, Le vent des hauts, le long des ravins emplis d’ombres, Agite doucement les tamariniers sombres Où les oiseaux siffleurs viennent de s’assoupir.”

“Parmi les caféiers et les cannes mûries, Les effluves du sol, comme d’un encensoir, S’exhalent en mêlant dans le souffle du soir À l’arome des bois l’odeur des sucreries.”

“ Une étoile jaillit du bleu noir de la nuit, Toute vive, et palpite en sa blancheur de perle ; Puis la mer des soleils et des mondes déferle Et flambe sur les flots que sa gloire éblouit.”

Y Carlyle, “ Past and Present ’’ (On heroes) : Maeterlinck, “ Sagesse et Destinée ”” (voir aussi O’Shaughnessy, ‘‘ Silences ”’).

“ Et l’âme, qui contemple, et soi-même s’oublie Dans la splendide paix du silence divin, Sans regrets ni désirs, sachant que tout est vain, En un rêve éternel s’abîme ensevelie ” (T. 61 et 62).

On serait tenté de tout citer, car c’est surtout dans ses descriptions de la nature que Leconte.de Lisle a suggéré par ‘l’image spiritualisée ? toutes les sublimes beautés du rêve dont son âme contemplative avait l’intuition. Ce sont les charmes de l’oubli dans ‘“ Si Aurore” (T. 82); la paix impassible des morts dans “ L’Illusion suprême ” (T. 36), “Le Manchy ” (B. 190); ce sont les premiers charmes troublants de l’amour dans “ Sous l’épais Sycomore ? (T. 42), “ Les Roses d’Ispahan ” (T. 48), et ‘‘ Le frais matin dorait ” (T. 143); c’est la beauté impassible de la nature dans “ La Fontaine aux lianes ” (B. 166) et dans “ Un Coucher de soleil ?” (B. 195); mais c’est aussi dans “ La Ravine Saint- Gilles ”” (B. 174) sa force “ sans ivresse et sans emportement ” symbole de cette sublime indifférence, espérance éternelle de ce néant qui est le terme de la vie humaine selon la philosophie du Bhagavat Gita et des mystiques de tous temps et de tous pays. C’est encore cette profonde nuit où tout doit redescendre, dans “ La Forêt vierge ” (B. 186), et c’est aussi l’éternel réveil et l’éternel bonheur dans ‘Le Piton des neiges ?” (D. 74) et dans “ Nox ” (A. 294); car il semble que cette philosophie profonde, hautaine et impassible, ait les aspects les plus contradictoires, mais en apparence seulement, de ces antiques et primitives religions hindoues et grecques dont il s’inspira ; la religion des Upanishads, des mystères d’Éleusis, la religion de Platon, de Berkeley, de Spinoza, de Hegel et de Schopenhauer, la religion de l’intuition, de la contemplation, du rêve, et que Leconte de Lisle nous révèle comme Religion de la Beauté. Mais cette révélation est ésotérique ; elle reste voilée sous l’accumulation savante des images. Elle ne saurait séduire une foule ignorante et profane, et c’eût été sans doute le reproche qu’il eût fait à Whitman et à Tolstoï de vouloir trop l’éducation en masse du peuple :

“Fuis toujours l’œil impur et la main du profane,

Lumière de l’âme, 6 Beauté !”? (A. 141).

On nous pardonnera d’insister encore sur ce caractère essentiel de l’œuvre du poète, mais à notre avis on ne saurait comprendre sans cela toute la force et toute la beauté de ses tableaux, toute la richesse et la perfection de sa technique. On ne pourrait que perdre tout ce qu’il y a de vie et de vérité dans ses descriptions de la nature si l’on ne s’attachait à les étudier qu’en tant que paysages. Ne disons cependant pas qu’on ne pourrait le faire sans profit et sans charme. Toute œuvre, si elle est vraiment belle, ne saurait manquer de provoquer l’étonnement et l’admiration, la pensée créatrice qui la conçut demeurit-elle à jamais un mystère.

Si l’on écarte de son œuvre tout ce qu’elle contient de pensée profonde et originale, il reste assez de tableaux pour faire au poète une réputation impérissable d’artiste, car il a tout essayé avec la même maîtrise, et le même succès ; couchers et levers de soleil et de lune ; marines, forêts, effets des nuages, rafales, vents, tempêtes, scènes bucoliques ét agrestes, paysages exotiques et, surtout, ces délicieux moments dans la vie de la nature: le silence, le recueillement, la douceur du soir, l’harmonieux crépuscule, la nuit sereine et constellée :

‘Sur la pente des monts, les brises apaisées Inclinent au sommeil les arbres onduleux ; L'oiseau silencieux s’endort dans les rosées, Et l’étoile a doré l’écume des flots bleus.”

‘ Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages, Une molle vapeur efface les chemins ; La lune tristement baigne les noirs feuillages ; L’oreille n’entend plus les murmures humains.”

“Mais sur le sable au loin chante la mer divine, Et des hautes forêts gémit la grande voix, Et l’air sonore, aux cieux que la nuit illumine, Porte le chant des mers et le soupir des bois ?” (A. 294).

Les monts, la brise, les arbres, l’oiseau, l'étoile, le ravin, la vapeur, la lune, le sable, la mer, la forêt, l’air, et ce serait tout pour Johnson, tout ce que l’on peut voir presque tous les soirs de sa vie, tout ce que les hommes ont vu dans tous les

temps et dans tous les pays ; et cependant, quelles indicibles beautés ce simple et digne tableau ne suggère-t-il pas, et comme l’on comprend cet élan de reconnaissance du poëête pour cette nature si harmonieuse qui lui enseigna le calme et la résignation :

“ Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines, Entretien lent et doux de la terre et du ciel! Montez, et demandez aux étoiles sereines S’il est pour les atteindre un chemin éternel.”

O mers, Ô bois songeurs, voix pieuses du monde, Vous m'avez répondu durant mes Jours mauvais ; Vous avez apaisé ma tristesse inféconde,

Et dans mon cœur aussi vous chantez à jamais ! ”

et surtout dans “ L’Apollônide ”, où, dans un lyrisme parfait, trempé de l’écho de mélancolie, le poète chante :

‘ À travers la nue infinie Et la fuite sans fin des temps, Le chœur des astres éclatants Se soumet à notre harmonie.

Tout n’est qu’un écho de nos voix:

L'oiseau qui chante dans les bois, La mer qui gémit et qui gronde, Le long murmure des vivants Et la foudre immense et les vents, Car nous sommes l’âme du monde !” (D. 157).

On pourrait encore insister à propos de ses paysages, sur toutes ses qualités d’artiste ; sur cet emploi si remarquable des ressources de la langue et du style dont nous avons déjà parlé, à propos de sa palette, de ses tableaux, de ses portraits et de ses animaux, Nous ne pouvons que noter la même perfection, la même maîtrise du poète dont la sympathie s’étend également à tous les sujets qu’il traite. Il fut poètepaysagiste plus encore que portraitiste ou animalier, c’est qu’en effet il pouvait y être plus impersonnel, plus contemplateur, plus détaché de toute préoccupation humaine, et c’est dans ces descriptions de la nature que nous pénétrons le

mieux le fond même de son caractère. Les belles paroles de Bulwer-Lytton dans “ Zanoni ” ne s’appliquent à personne mieux qu’au poète français: ‘“ De l’art! ne profanez pas ainsi ce mot glorieux ! Ce que la nature est pour Dieu, l’art doit l’être pour l’homme ; une création sublime, bienfaisante, féconde, inspirée ! ”... “Et vous, qui voudriez être artiste, cet art, dont vous voudriez hâter le progrès, n’a-t-il pas sa magie ? Ne devez-vous pas, après une longue étude du Beau dans le passé, saisir la forme nouvelle et idéale du Beau dans avenir ? Ne voyez-vous point pour le poète comme pour le peintre que le grand art recherche le Vrai et abhorre le Réel? Qu'il faut s’emparer de la Nature en maître et non la suivre en esclave!” ‘ L’art vraiment noble et grand n’a-t-il pas pour domaine l’Avenir et le Passé? Qu'est-ce donc que la peinture sinon la représentation substantielle de l’ensemble? Êtes-vous mécontent de ce monde? Ce monde ne fut jamais fait pour le génie qui doit, pour exister, s’en créer un autre. On échappe par deux issues aux petites passions et aux calamités de la terre: L'Art et la Science ; mais l’art est plus divin que la science ; la science fait des découvertes ; l’art crée. L’astronomie qui compte les étoiles ne peut ajouter un atome à l’univers ; d’un atome, le poète peut faire sortir un univers. Le chimiste avec ses substances peut guérir les infirmités du corps humain ; le peintre, le sculpteur, le poète, peuvent donner à des corps divinisés une éternelle jeunesse que la maladie ne peut ravager ni les siècles flétrir.? 1 1 Bulwer-Lytton, ‘‘ Zanoni”’ (pages 120-123).

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