ÉTIOLOGIE DE LA LÈPRE
Il convient de distinguer trois termes dans l’étiologie de la lèpre : 1° l’hérédité, 2° l’origine autochthone, 3° la contagion.
Danielsen et Bæck sont à peu près les seuls qui aient pu tirer de leurs nombreuses statistiques des conclusions devant se rapprocher de la vérité. Ils pensent que l'hérédité joue un très-grand rôle dans la dispersion de la lèpre.
Po C'est ce qu’ils font ressortir de leur statistique de l'hôpital Saint-Georges, où sur 445 spédalsques tuberculés, 127 le sont devenus par hérédité, et où sur 68 spédalsques anesthétiques, 58 le sont devenus par la même cause.
En outre, cette statistique fait voir que l’hérédité serait plus fréquente dans la ligne collatérale que dans la ligne directe, et, chose bizarre, la maladie se déclarerait beaucoup plus souvent dans la deuxième et la quatrième génération que dans la première et la troisième.
Nous avouons que ces faits sont un peu en contradiction avec les lois ordinaires de l’hérédité, et que par conséquent on ne doit pas attacher une trop grande importance à ces données, qui ont besoin de nouveaux faits pour servir de base à une certitude.
Godard, et avec lui une foule d’autres auteurs,admettent l’hérédité et en citent de nombreux exemples. Godard s’exprime ainsi : « La maladie arrive plus tôt chez eux, et on peut dire que les lépreux par hérédité meurent plus jeunes. >» Il a vu des exemples de lèpre transmise héréditairement par la mère; mais n’en a jamais vu venant des grand-père ou grand'mère, oncles ou tantes. L'hérédité est plus fréquente du côté maternel que du côté paternel.
Godard donne, à côté de cela, de nombreux exemples d'enfants nés de lépreux, mais non malades.
Exemple : l'observation Ambdo, musulmane (page 208), (Jérusalem, 23 juillet 1862). La femme qui fait le sujet de cette observation, dit qu'on peut coucher, vivre et dormir avec des lépreux sans le devenir. Puis vient l'exemple d’une femme ayant vécu cinq années avec un lépreux sans l'avoir été elle-même dans la suite (fait à opposer à la contagion).
Pérez Gonzalès admet aussi l’hérédité comme étant une cause très-fréquente du développement de la maladie chez les gens pauvres. ;
Nous pensons donc, d’après les observations citées dans les auteurs et les renseignements que nous avons pu re-
cueillir de la bouche de médecins des colonies ayant vu beaucoup de malades, que l’hérédité serait une cause puissante de propagation de la lèpre, et c’est du reste, pour . cette raison, qu'on a cherché de tout temps et dans tous les pays, à séquestrer les lépreux.
Cette maladie, fort répandue en France lors des croisades, a dû en grande partie sa disparition aux mesures de séquestration que l'on a prises à cette époque.
Bien que cette cause soit pour beaucoup dans la production de la lèpre, il n’est pas douteux pour nous que les influences extérieures ne soient au moins aussi aptes à l’engendrer. Les observations que nous citons viennent à l’appui de ce que nous avançons, puisque l’hérédité que nous avons fouillée avec le plus grand soin, ne peut nous donner la clef du développement de la maladie chez nos malades. Et d’ailleurs, quand on parle d’herédité, il faudrait distinguer si les cas de lèpre se sont montrés sur les ascendants paternels ou maternels, avant ou après la naissance des descendants; car,sicette indication n’a pas été donnée, on peut toujours mettre cette affection sur le compte des influences climatériques ou autres.
Les cas spontanés de lèpre sont rares dans nos climats, nous en citons cependant un cas dans notre travail. Du reste, comme le dit fort bien lé docteur Brassac, la plupart des observations faites en France à notre époque sont réelatives à des cas de lèpre spontanés, présentés par des individus le plus habituellement d’origine européenne, mâis ayant séjourné plusieurs années dans les régions du globe où la lèpreest endémique ; ou par des individus nés dans ces régions et les ayant habitées jusqu'à un certain âge.
Les causes probables du développement de la lèpre, qui ont été signalées après l’hérédité, doivent être recherchées dans l'influence que peuvent avoir les climats, les aliments, le moral, etc.
La lèpre est comprise entre les 35° degrés de latitude
LD nord et sud de l'Équateur, c'est-à-dire dans toutes les parties chaudes du globe. Elle est commune aux Indes- Orientales, aux Antilles, au Japon, en Chine, en Syrie, en Turquie, en Grèce, en Egypte, dans le sud de l'Italie et de l'Espagne.
Dans l'Amérique du Sud, à Caracas, d’après ce que nous a dit un voyageur, il y a un quartier exclusivement habité par les lépreux, qui vivent et se multiplient entre eux.
Mais c'est en Suède et en Norvége qu'ont été faites, dans ces dernières années, les plus belles recherches.
Autrefois fort répandue en France, ainsi que nous l’avons dit plus haut, elleestdevenue extrêmement rare, d'une part à cause de la séquestration, et ensuite parce queles conditions d'hygiène et d'alimentation sont devenues bien meilleures.
Les climats extrêmes prédisposent particulièrement à cette maladie.
Les médecins, qui exercent dans les pays chauds, font jouer un immense rôle à la chaleur humide, aux variations brusques de température, qui excitent le système nerveux et les fonctions de la peau en provoquant des sueurs abondantes qui dépriment les individus.
Les peuples qui s’adonnent àla pêche sont soumis à deux causes de production de la lèpre ; d’une part, le froid humide des baies profondes et du bord de la mer, qui nécessite des vêtements très-chauds qu’ils ne changent que trèsrarement, et d'autre part une alimentation exclusivement composée de salaisons, de graisses et de viandes excitantes. Dans de telles circonstances, la peau, qui est constamment d'une grande malpropreté, se trouve dans de mauvaises conditions pour remplir ses fonctions d’exhalation cutanée.
La suppression des transpirations, les insolations répé= tées, les bains froids pris quand le corps esten moiteur, les fatigues corporelles excessives, en un mot toutes les causes
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qui peuvent surexciter outre mesure les fonctions de la peau ou du système nerveux, sont ou peuvent être la cause du mal.
Chez tous les malades que nous avons pu observer, et surtout chez ceux qui avaient déjà des tubercules, où la maladie siégeait-elle ? C'était principalement sur la face, les oreilles, le cou, les mains, les avant-bras et les pieds, c'est-à-dire d'abord sur les parties découvertes, celles qui sont par conséquent exposées le plus directement aux influences extérieures et où la circulation cutanée est trèsactive et.le réseau artériel très-développé. C’est aussi dans ces régions que les tubercules ou les indurations de la peau acquièrentles plus grandes dimensions.
On ponrrait expliquer aussi pourquoi des lésions lépreuses apparaissent de bonne heure vers les lèvres la langue, le voile du palais et le larynx qui sont continuellement balayés par l’air de la respiration dont l'influence délétère affecte inévitablement le larynx et les cordes vocales. La membrane pituitaire est prise presque toujours en même temps que la peau et pour la même raison.
Les influences atmosphériques jouent un rôle important chez presque tous les malades qui ont été soumis à un moment donné, soit à des refroidissements répétés, soit à des variations brusques de température. Ces variations ont une action spéciale sur le système circulatoire cutané, qui subit des alternatives de resserrement et de dilatation finissant.par altérer sa texture, siellessonttropsouvent répétées.
En effet, c'est ce que l’on peut constater à l'examen microscopique : la peau fonctionnant mal, l'organisme tout entier s’en ressent.
Le D' Hyort soutient, contrairement aux assertions de Danielsen et Bæœck, que l’hérédité joue un rôle secondaire et que les influences atmosphériques et l'alimentation doivent être regardées comme les causes les plus importantes de sa production et de son extension.
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OU
Que de choses n’a-t-on pas dites sur le rôle que pouvait jouer l’alimentation comme cause productrice de la lèpre ?
L'ichthyophagie a été surtout incriminée; les auteurs anciens, de même que les modernes, attachent une grande valeur à ce fait, eton donne à l’appui de cette théorie la disparition de la lèpre dansles îles Féroé, depuis que, par la cessation de la pêche à la baleine qui a fait place à la culture des terres, l'alimentation, d’icthyophagique qu'elle était, a pris un caractère plus varié et réparateur.
La lèpre sévit presque exclusivement chez Îles peuples qui ne consomment point de pain. [Il n'est pas douteux que l'usage de ce dernier aliment et d’une meilleure nourriture a été, pour beaucoup, dans la disparition de la lèpre en France.
L'usage si fréquent des boissons alcooliques dans les pays chauds a été regardé comme une cause de lèpre.
Godard insiste, dans plusieurs de ses observations, sur le rôle que peuvent produire les impressions morales; il cite en particulier la frayeur. Ces phénomènes ne font probablement que hâter les manifestations d’une Lis ee héréditaire ou d’autres causes inconnues.
Les questions d'âge, de sexe, de tempérament et de constitution n’ont fourni que des données incomplètes.
La lèpre peut se montrer à tout âge, depuis le berceau jusqu’à 40 ans. Cependant, ce serait de 10 à20 ans qu'on rencontrerait surtout la forme tuberculeuse ; et comme Îles affections de cette nature ne durent en moyenne qu’une dizaine d'années, on comprend que les lépreux ne vivent pas vieux.
L'âge n’a pas grande influence sur la durée de la lèpre; cependanton peut dire avec Godard que plus ellese déclare de bonne heure, et plus son pronostic est sérieux.
C’est chez l’homme qu'on trouverait la plus grande fréquence; l’homme, en effet, est plus particulièrement exposé aux causes que nous avons signalées plus haut,
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La faiblesse de la constitution et le tempérament lymphatique ont été aussi regardés comme très-favorables au développement de la lèpre.
. I nous reste à parler de la contagion, admise par certains auteurs, mais niée par le plus grand nombre.
Pour notre part, nous ne connaissons pas un seul fait authentique de contagion de la lèpre.
La contagion était admise dans l’antiquité; mais, comme à cette époque on désignait sous le nom de lèpre une foule d’affections cutanées (plus ou moins transmissibles), il n'est pas étonnant que les législateurs anciens aient édicté des lois ou pris des mesures rigoureuses pour éloigner toute chance de contagion.
Schilling a poussé très-loin cette idée. Tout récemment, le D' Drognat-Landré, s'appuyant sur les observations de son père, a fait paraître une brochure dans laquelle ila voulu prouver que la contagion est la seule cause de propagation de la lèpre. La lecture de son mémoire ne nous a pas convaincu.
À côté de cette opinion, nous citerons celle de Danielsen
et Bœck, si compétents en cetie matière :
«Parmi la foule de spédalsques que nous avons observés par centaines et que nous avons journellement fréquentés, il n’existe pas un seul exemple que le mal se soit étendu par la contagion. Nous connaissons beaucoup de mariés dont l’un a été spédalsque, qui ont vécu nombre d'années ensemble, et conjugalement, sans que l’autre aitété attaqué de la maladie. C’est aussi un grand bonheur pour notre paysquela spedaisked n’y soit pas contagieuse ; car s'il en eût été autrement, elle aurait immolé un bien plus grand nombre de victimes. »
Voilà une opinion nettement formulée et qui est en contradiction formelle avec celle du D' Drognat-Landré.
D'ailleurs Godard, Bazin et Brassac ne croient nullement à la contagion.
Il y a quelques années, une vaste enquête sur la lèpre a
RUE été provoquée par les médecins anglais. Sur 52 colléges médicaux des pays où elle sévit, quelques médecins, de quatre colléges seulement ont admis la contagion.
Rayer cite un de ses élèves qui, à plusieurs reprises, Te= vêtit les habits d’un lépreux sans aucun résultat fâcheux.
Par l'institution des lazarets, le lépreux était séquestré et ne pouvait contracter d'alliance qui aurait pu devenir la source d’une transmission héréditaire.
Virchow est partisan de l’hérédité et pense aussi que l'on doit attacher une certaine importance aux relations diététiques, et en particulier à l'usage du poisson de mauvaise qualité. Il n’admet pas la contagion.
Disons, pour terminer, que l’idée de la contagion ne nous semble nullement prouvée, et que nousattendons, des faits sérieusement observés et livrés à la publicité, la preuve de la théorie émise par certains auteurs sur la contagion de
la lèpre.