TRAITEMENT
Malgré le désir que nous aurions d'indiquer dans ce chapitre la solution du problème de la guérison de la lèpre, nous sommes forcé d’avouer que les investigations faites dans ce butsont restées stériles, et qu’en Amérique, comme dans le nord de l'Europe et ici même, on est encore réduit à des essais et à des tâtonnements.
Nous pensons que les cas de guérison, cités comme tels par les auteurs, ne sontautre chose que des temps d'arrêt plus ou moins longs dans la marche des manifestations de la lèpre,
Les lois de Moïse contiennent la prophylaxie de la lèpre, lorsqu'il parle de l'hygiène des malades et de leurs habitations.
Arétée conseille la plus grande propreté de la peau, que l’on doit entretenir par toutes sortes de moyens (bains répétés).
Ii conseille aussi la séparation complète des individus sains, d'avec les contaminés, comme cela se pratiquait chez les Grecs. Cette coutume remonte fort loin et se retrouve chez presque tous lespeuples.
Nous savons, d’après les auteurs anciens et les vestiges des bains publics, toute l'importance que les Romains apportaient aux soins de propreté.
‘Dans le xrrr° siècle, les bains et les scarifications furent regardés comme un puissant moyen préventif.
Le traitement hygiénique est sans contredit le plus efficace. Les personnes bien portantes devront autant que possible mettre la plus grande réserve dans leurs rapports
Avec les personnes atteintes de la lèpre, ne jamais porter
PR leurs vêtements, ce qui serait (au dire de quelques auteurs), une cause d'infection.
Le changement de climat et les voyages seront conseillés à juste titre à tous les malades, autant pour les soustraire aux influences du milieu, que pour les distraire et agir sur sur le moral, qui n’est pas sans jouer un grand rôle dans la marche de cette grave affection.
Tant que la santé et l’état des forces le permettront, les exercices corporels seront recommandés comme très-salutaires.
Les climats doux, à état hygrométrique constant, seront choisis de préférence à tout autres.
Nous ne pouvons trop insister sur l'importance de la propreté, qui doit être poussée à l’excès dans les linges, les vétements et sur le corps.
Il importe de soigner les lépreux dans un vaste local, situé en de hors de toute influence palustre, bien aéré, pourvu d’eau en abondance, tant pour l’usage alimentaire, que pour les bains et le nettoyage des linges à pansements.
Le nombre des lépreux ne devra pas, en moyenne, dépasser 3 dans le même appartement, et encore faudra-t-il avoir égard, dans le groupement des individus, à leur éducation et au degré de leur maladie.
La construction des léproseries en rez-de-chaussée, est de beaucoup préférable à la construction en étages, parce que les malades peuvent plus facilement se promener au dehors; d’ailleursdes galeries vitrées devront être annexées aux bâtiments, afin de permettre aux malades de circuler en toute saison.
L'emplacement de ces habitations devra de préférence être choisi sur un lieu élevé, sain, isolé de toute habitation et entouré d’une riche végétation.
On doit, autant que possible, dans les pays chauds, garantir les malades de la piqûre des insectes, des puces, des
Re moustiques, qui peut provoquer une poussée tuberculeuse.
Le remède de la lèpre est encore à trouver; de nombreux et louables efforts ont été faits pour arriver à découvrir cette solution tant désirée.
Depuis longtemps, la saignée et les drastiques ont été employés par les médecins grecs, mais sans résultat.
On a essayé presque toute la pharmacopée pour guérir lèpre.
Il serait oiseux de mentionner ici les nombreux médicaments, qui ont été jugés inutiles ; leur longue énumération se trouve dans le traité de Danielsen et Bœck.
On a, fort à tort, employé les médicaments dits anti-syphilitiques, qui sont contre-indiqués dans cette affection, puisqu'elle n'est certainement pas une manifestation du virus syphilitique, comme o» le croyait autrefois.
L’arsenic qui devait naturellement, lors de son apparition dans le domaine de la thérapeutique, être employé aussi, se trouve encore en vogue en Amérique et dans les colonies anglaises. Son effet efficace est detrès-courte durée et ne semble nullement motiver l'usage immodéré qu'on en a fait.
Je dirai deux mots de l'huile de Chaulmoogra, qui nous a étéindiquée par un malade du pavillon Gabrielle (Obs. 2), comme étant très-usitée dans l’Inde. Le malade s’est soumis volontairement à des essais qui n’ont pas donné tout ce que l’on attendait d'eux. Cette huile se prend intus et extra.
On commence par 2 gouttes le matinet 2 gouttes le soir; on augmente d’une goutte, matin et soir, progressivement, jusqu’à concurrence de 50 gouttes le matin et de 50 le soir, ou plus, selon la résistance du malade.
Si, pendant le traitement, il survenait de la diarrhée ou toute autre indisposition, il faudrait suspendre ou dimi-
nuer le nombre des gouttes.
Les fonctions de la peau devront être stimulées, soit par des douches froides, soit par des bains alcalins,
Des frictions seront faites avec cette huile sur les parties affectées, excepté sur les ulcères, qui devront être pansés tous les jours avec de la charpie imbibée de cette huile.
Nous avons rapporté le traitement dans son entier, afin qu'on tentât de nouvelles recherches ; car, pour notre part, nous n'avons pas une grande confiance dans ce médicament.
Nous avons combiné la cautérisation de la plaie à l’aide d’une solution d'acide phénique, avec l'usage interne de de l'huile de Chaulmoogra, sans obtenir de résultats bien évidents.
La médication antiphlogistique a paru quelquefois, surtout au début, donner de bons résultats, principalement au moment des poussées inflammatoires. Lessangsuesl’anus, ainsi que les ventouses scarifiées, comptent quelques partisans. >
Les pommades les plus excentriques et les topiques de toute sorte ontété misen œuvre, ainsi que les bains les plus variés.
L'hydrothérapie est, pour certains médecins, la base du traitement rationnel établi en vue de relever l’asthénie du grand sympathique, dont on a voulu faire la cause primordiale de la maladie.
Cette pratique n’a pas donné d'aussi bons résultats que ceux que l’on attendait, et plusieurs cliniciens ont dû y renoncer; nos observations viennent, du reste, à l'appui de cette remarque.
La médication alcaline a été aussi très-employée pendant un temps et a fini par être abandonnée à tort ou à raison. Notre expérience ne nous permet pas de trancher cette délicate question.M. Bazin, médecin très-distingué de l'hôpital Saint-Louis, a obtenu quelques succès par ce mode de traitement : succès, il est vrai, de courte durée.
M. Daniel Beauperthuy, établi depuis près de trente ans à Cumana, prétend avoir trouvé le secret de la guérison de la lèpre, Voici ce qu'il dit à ce sujet :
La médication est interne et externe ; l’interne, tout en étant un adjuvant puissant, n’occuperait que le second rang pour le degré d'action. La médication repose sur l’action de deux topiques énergiques, dont l'application n’est pas faite indifféremment.
Certaines indications, certaines régions du corps réclament l'emploi de l’un plutôt que de l’autre.
Indépendamment de ces topiques, le D' Beauperthuy fait usage de liniments auxquels il reconnaît une action modificatrice de la peau infiltrée.
Le régime, les bains généraux, les bains partiels, aqueux et huileux, complètent, dit-il, le traitement externe,
Quelle est la nature du caustique qu’il emploie? C’est ce que nous ne savons pas encore et ce que nous attendons avec impatience , dans l'intérêt des malades et de la science.
Le D' Beauperthuy dit avoir dirigé contre la lèpre une série de moyens thérapeutiques, tous destinés à modifier la nutrition du derme en activant son absorption.
La médication est d'autant plus active et plus rapide dans son action qu'elle est appliquée à des malades plus jeunes, exempts de complication organique grave dépendante ou indépendante de la maladie principale.
La médication, ajoute-t-il, est moins efficace dans les cas où la lèpre est héréditaire; son action est lente, souvent douteuse, dans la forme anesthétique et paralytique.
Ne voyons-nous pas, dans cet aveu, la preuve que la solution du problème n’est pas aussi complète que semblait l’annoncer l’auteur dela découverte dans sa lettre adressée au journl l'Avenir de la Guadeloupe, avril 4870?
Nous réitérons ici les vœux que nous avons déjà expri-
més, dans un article sur ce même sujet, relativement à la publication complète de sa méthode, afin qu'on puisse en faire l'essai sur notre continent.
L’Assacou (Hura brasiliensis), famille des euphorbiacées, fournit un lait qui a été administré à la dose de 5 centigrammes par jour, sous forme pilulaire. Toutes les semaines, les malades prenaient aussi une décoction vomitive préparée avec 15 gr. d’écorce d’assacou pour 500 gr. d’eau, additionnée de 15 à 20 gouttes de suc de la plante, et enfin, tous les deux jours, un bain préparé avec l’infusion saturée de l'écorce. M. le D' Malcher avait noté, sous l’influence de ce régime, une résolution des tubercules et de l’état général. Mais le résultat a-t-il toujours été aussi favorable et durable ?
D'ailleurs l’assacou est une substance toxique qui doit être maniée avec prudence et discernement.
Il agit comme vomi-purgatif et produit une excitation sur la peau, qui se rapprocherait de celle produite par l’hydrocotyle employé aux Antilles.
L'hydrocotyle, expérimenté dans l'Inde, est em ployé aux Antilles et à Paris depuis plusieurs années.
Les faits recueillis à Paris sont loin d’être aussi favorables que ceux qui ont été observés par MM. Walther et Moufflet. En effet, sur dix malades, au dire de M. Moufflet, quatre seraient sortis guéris, après un traitement de trois ans ; chez quatre autres malades, il y a eu amélioration notable, résolution partielle des tubercules ; quant aux deux derniers malades, l’un n'a éprouvé aucun effet, l’autre, traité alors que la cachexie était profonde, a succombé après quelques mois.
Trois de ces malades sont venus périodiquement tous les mois faire constater leur état pendant plusieurs années.
Ces faits ont assurément leur importance.
L'hydrocotyle, administré à faible dose (d'après M. Walther, qui dirigeait les expériences) de 5 centigr. à { gr.,
produit des effets diurétiques, une stimulation générale, puis un prurit intense; à la dose de 1 à 2 gr., suscite des vertiges très-marqués avec céphalalgie, quelquefois même de la dysentérie.
Le seigle ergoté, dont l’action tonique se fait sentir, sur le système vasculaire en général, et particulièrement sur les capillaires des centres nerveux, devait naturellement être employé dans la lèpre; jusqu'à présent, les résultats qu'a obtenus M. Hillairet, qui est le premier, croyons-nous, à l'avoir employé, ne sont pas très-encourageants.
Nous avons repris, dans ces derniers temps, l’usage de l'acide phénique (jadis expérimenté par Bazin), en solution au dixième, pour badigeonner les tumeurs. Ce liquide, qui rappelle par son odeur celui dont se sert le D' Beauperthuy, aune efficacité réelle sur larésorption des tubercules, qui disparaissent en laissant une cicatrice à peine visible. Cette médication demande à être surveillée avec attention.
Quant au régime diététique, il ressort de la lecture des livres sacrés. Nous avons pu nous rendre compte du rôle important que l’on fait jouer à l'alimentation par les poissons salés dans la production de cette maladie.
On interdira donc l’alimentation trop azotée : la viande de porc, les salaisons, les crustacés, les graisses et les alcools; le régime herbacé et le lait seront recommandés de préférence.
L'alimentation doit se composer de substances alimentaires légères et d'une assimilation facile. Les malades devront donc apporter une grande modération et une grande variété dans leurs repas.
Enfin les symptômes intercurrents seront combattus par les moyens appropriés. Le lépreux ne doit pas être un objet d'horreur, il doit, au contraire inspirer la pitié et le dé
vouement.
2 Nes
L'étude de cette maladie amènera peut-être un traitementrationnel et curatif dont bénéficieront les générations futures.
Mais heureusement le temps n’est déjà plus où l’on chassait des villes celui qui était atteint de cette maladie, comme Hérodote le raconte. Qui ne fuirait un lépreux? dit Arétée de Cappadoce.
Ce qui frappe l'observateur, en lisant les auteurs anciens, c'est le soin qu'on prenait à isoler les malades.
Il faut espérer que l’on fondera des établissements spéciaux et bien dirigés, dans les contrés où sévit encore cette maladie, afin de recevoir et traiter ces pauvres malheureux qui vivent à peine de la charité publique et sont un objet de répulsion et de dégoût pour ceux qui les rencontrent. On diminuerait, par cet isolement, les chances de contagion (si toutefois la contagion est à redouter), et surtout celles de l'hérédité, en empêchant les lépreux de contracter des alliances, dont les produits sont presque toujours atteints de cette cruelle affection.