‹ Étude sur la lypémanie anxieuseChapitre 10 sur 24 · DOTE · texte numérisé non relu

DOTE

mème temps administrateur, je réponds : oui, à condition qu'il soit bien secondé par son personnel, receveur, économe, secrétaire et employés.

C'est le principe de la réunion dans la même main des pouvoirs administratif et médical. T1 a été nettement posé par Blinche à l’Académie de médecine, en janvier 1884,au nom d’une commission composée de Baillarger, Brouardel, Lunier, Luys, Mesnier et Blanche, rapporteur. Le rapport conclut également à la nécessité d’uneréorganisation du service des aliénés, et, après Griesinger et Parchappe, à la création de quartiers d'observation et de traitement (1). Ces réformes s'imposent donc.

Il en est une autre qui ne s'impose pas moins, et qui nous parait être la condition même du succès des précédentes : c’est celle de l’enseignement des maladies men: tales. Pour faire de nos asiles de véritables maisons de traitement, 1l faut former des aliénistes. La création d’une chaire de psychiatrie, il y a vingt ans, a été un progrès considérable. Mais il conviendrait de faire à cette science une plus large place dans les études médicales. M. le pro-

fesseur Joffroy s’exprimait ainsi à l’un des derniers con-

grès des aliénistes français :

« Il faut que nos étudiants apprennent la psychiatrie,

« comme ils apprennent les autres branches de la mé-

« decine. On n’exige, en effet, de l'étudiant, aucun « Stage dans un asile, il n’a à subir aucun examen spécial, «et le plus souvent il recevra un diplôme de docteur sans

« avoir entendu une leçon sur la folie, sans avoir examiné

a Le projet] de doi qui en émane, adopté en 1884 par la D pesen du Sénat, est encore en Dress auprès du Parlement.

se “ =

« un seul aliéné. Et cependant, ce médecin devra parfois « donner son avis sur de tels malades ; il peut avoir à déci- « der Pinternement et à délivrer des certificats qui auront « force de loi, il peut être appelé devant les tribunaux pour «se prononeer sur la responsabilité des accusés, dispo- « sant ainsi plus que de la vie des individus : de l'honneur « des familles ».

Il ne nous appartient pas d’insister sur ce programme scolaire, nous qui quittons à peine —et si tardivement ! — tes bancs de l’école. Mais il nous sera permis, nous autorisant de la parole d’un de nos maîtres, de revenir en quel-

ques mots sur le point de vue particulier qui nous tient

au cœur, et de faire observer qu’en donnant en pathologie plus d'importance à Paliénation mentale, en appelant davantage sur elle l’attention, on développerait le goût de

son étude, et on dirigerait de ce côté de jeunes activités

. cherchent une voie.

Cette fois encore la cause 4. fous serait bien ; jugée. Nous sommes arrivé au terme de la tâche que nous nous

étions imposée. Nous ne pensons pas être sorti de notre

sujet, en abordant cette question si délicate et si complexe

des asiles d’aliénés. Nous aurions pu éviter un tel écueil, et nous borner à la description symptomatique de la Iypé- manie anxieuse. Mais étudier une maladie sans s'occuper du traitement, c’est être incomplet et rejeter l'essentiel. Or, le principal moyen du traitement de la folie, en l’état actuel de la science, ce sont les asiles. Aussi avons-nous

cru devoir exposer à leur sujet, les réflexions que nous ont

= suggérées nos. lectures et notre expérience personnelle.

Si. nous avons envisagé l'organisation et la vie de ces

| à es : :

. grands établissements d’ assistance médicale, surtout dans - leur action morale surles malades qu'on ÿ place, c'est que ce point de vue généralement négligé où méconnu nous a : mériter plus d'attention : nous espérons l'avoir suffi

par

samment OMS

SÉMÉIOLOGIE, ÉTIOLOGIE, PATHOGÉNIE

L'étude symptomatique de la lypémanie anxieuse n’est plus à faire, et nous ne prétendons pas apporter quelque chose de nouveau, en reprenant et associant l’un à l’autre un vieux mot et une vieille épithète. Mais il est toujours utile de remonter aux origines d’une question ; elle ne peut que s’éclairer à cette lu-

* mière qui lui vient du passé. C’est ainsi que la folie

de la douleur etde l'angoisse prend un singulier relief, quand on suit, comme nous l’avons tenté, sa genèse

dans quelques œuvres qui marquent des étapes.

En même temps qu'elle se détache avec netteté du groupe des affections parmi lesquelles elle est restée d'abord confondue, elle y a des racines et des points de contact, qui lui donnent la sève et l’affermissent. Une entité morbide, sortie toute armée d’un cerveau de clinicien, et ne se rattachant à rien de connu, voilà une abstraction vaine dont la critique aurait bientôt raison. De telles créations, peuvent être possibles dans le domaine de la mécanique et

François 3

LRPOR USE

des sciences exactes, ne le sont pas dans celui des sciences d'observation. On apprend à voir, comme on apprend à vivre, et tout s’enchaïîne et se tient.

Aussi, il est un travail qui nous tenterait, si nous avions la possibilité de nous y donner: ce serait de rechercher, à la lumière des acquisitions les plus récentes de la physiologie et de la psychologie, et de montrer l’unité de quelques maladies mentales, qui ont entre elles des airs de parenté tout en conservant leur individualité propre.

Mais cette individualité, il faut d’abord qu'elle soit constituée. C’est pour aider la lypémanie anxieuse à se dégager entièrement du chaos des folies tristes, que nous groupons en un faisceau les observations qui suivent. ME

OBsERVATION [I (personnèlle)

Indications générales. — Femme de 46 ans, mariée, mère de trois enfants, vivants et bien portants. Pas de fausse couche. Paysanne peu aisée, mais sans préoccupations matérielles vives, heureuse dans son milieu.

Intelligente et active, nullement portée à la tristesse mais impressionnable.

Petite, maigre, peu musclée, elle n’a jamais été bien vigoureuse. Cage thoracique étroite, Pas de troubles digestifs. |

La lypémanie a duré environ six mois, dont trois à l'asile des aliénés. Après la guérison, elle se montre très reconnaissante des soins qu'elle -a reçus ; elle tâche de rendre des services ; elle raconte volontiers ce qu’elle éprouvait, ses renseignements sont très précis. La mémoire est fidèle, et les principaux faits survenus durant la maladie s’y sont imprimés.

Antécédents héréditaires. — Père mort à 73 ans.C'était un nerveux. [l avait présenté, dans les dix dernières années de sa vie, plusieurs périodes de divagation complète, sans excitation nt violence. Buveur.

Mère morte subitement, à 70 ans, d’uhe hémorragie

-cérébrale. Elle s’était toujours bien portée auparavant. Mais, comme son mari, elle buvait beaucoup.

Antécédents personnels. — Elle n’a eu aucune maladie grave. Elle n’est point rhumatisante. Elle souffre par intervalles de douleurs rachidiennes, depuis Fe de 30 ans. Pas de stigmate d’hystérie.

Elle a présenté, il y a huit ans, un premier accès de folie qui a duré un mois et a été caractérisé par une grande dépression sans délire, l'insomnie et le dégoût des aliments. Elle a eu plusieurs crises de colique hépatique, avec jaunisse, poussées d'urticaire. Il y a six ans, elle s’est aperçue de la présence d’une tumeur abdominale. Au moment de notre examen, cette tumeur est médiane, remontant au-dessus de l’ombilie, globuleuse, tendue, rénitente : c’est un kyste, probablement ovarien.

Folis actuelle. — Xl est nécessaire, avant d'en tracer le tableau, de se reporter à la première atteinte de lypémanie que nous avons signalée. Celle-ci est, en eflet, survenue dans des conditions particulières dont le souvenirest, comme on va le voir, demeuré très vivace chez.

la malade.

Son fils, un jour, en revenant d’une course, s’amusa à disperser une botte de foin dans le champ d’un voisin. Ce dernier porta plainte, et les gendarmes intervinrent.

Ils reconnurent bien vite l'enfantillage, le propriétaire

alla s'expliquer avec les parents, et l'affaire n'eut aucune suite. qe

Mais la mère, vivement impressionnée, tomba dans les idées noires. Remise au bout d’un mois, elle n’en garda pas moins le souvenir pénible de l'incident. Chaque fois qu’elle passait devant un tas de foin, elle éprouvait un frisson accompagné d’anxiété. Elle ne pouvait rien contre celte impression douloureuse ; elle la sentait venir irrésistiblement au fur et à mesure queletas se rapprochait.

OR ET Eee

Aujourd'hui, guérie de sa seconde crise, elle attribue une grande part dans son développement à cette émotion ancienne {oujours prête à renaître.

Ainsi nous trouvons une obsession, avec ses trois caractères essentiels, conscience, irrésistibilité, angoisse, à la base de la vésanie actuelle. Cette obsession, qui restera jusqu’à la fin un des symptômes les plus accusés, révèle le terrain. Mais il a fallu encore une émotion pour faire éclater un nouvel accès. Elle allait marier sa fille, et ressentait une grande tristesse à l’idée de se séparer de la seule enfant qui fût demeurée près d’elle. Un jour, elle reçoit de mauvais renseignements sur le futur, et brise le mariage. L’effort qu’elle dut faire pour: prendre une si grave détermination, le chagrin qui en résulta produisirent les troubles cérébraux.

Elle fut subitement comme étourdie, allant et venant dans sa maison sans rien voir, tournant sur elle-même, anxieuse, gémissante, s’accusant de faire le malheur des siens, ou bien s’asseyant à l'écart et demeurant immobile et silencieuse, avec l'expression du plus profond désespoir.

Des hallucinations terrifiantes de la vue survinrent, la poursuivant nuit et jour: elle apercevait des figures grimaçantes, la guillotine, le bourreau { une fois, ce furent trois têtes d'enfants sur un grand plateau, baignant au milieu d'une sorte d’écume blanche. Les insomnies, le refus d’aliments étaient fréquents. Mais ce qui dominait, c'était l'angoisse. Elle eût des idées de suicide, et fit même un jour une tentative qui fut arrêtée à temps : elle voulait se jeter dans le puits. A plusieurs reprises, sa mâchoire inférieure fut animée de mouve-

- ments involontaires ; elle grinçait des dents, malgré ses

Es -00 de

eflorts pour empêcher ces contractions. En serrant l'interrogatoire sur ce point, nous nous sommes assuré que ces décharges psycho-motrices n’avaient pas pris la forme d’un commencement d’articulation des mots. Les membres supérieurs furent également le siège de chocs, de secousses. Elle fut souvent torturée par des phobies : la vue, le contact, l’audition, le souvenir même des objets métalliques, cuiller, fourchette, couteau, etc., la faisaient souffrir « dans les nerfs, dans les membres, dans la tête, partout », c’est elle qui parle.

À l'asile, le tableau s’est un peu limité. Pourtant, l'insomnie, le refus d'aliments, les hallucinations terrifiantes de la vue, l'excitation anxieuse avec poussées paroxystiques momentanées, n'ont point fait défaut. Parfois elle quitte brusquement son lit et se met à courir aflolée dans le dortoir, elle se lamente, demandant ce qu’elle a fait pour être comme cela, implorant du secours. Au milieu de ces raptus, elle a des mots qui traduisent bien son angoisse et la confusion de ses idées : ‘« En voilà un « malheur ! Est-il possible ? Je sais bien que tout est « perdu à présent. » Ou bien : « Ah! c’est un grand « malheur, allez, tout ça... Je ne sais pas ce que c’est que « Ça. Je ne sais plus où je suis de cette affaire-là. Ah! « non, je n’en sais rien, je n’en sais rien. »

Ou encore : « Je sens bien que je ne suis pas comme «il faudrait. Il vaudrait mieux que je sois autrement. Si « ce n'était pas comme ça, ce ne serait pas comme c’est, » Enfin : « Ayez pitié de moi, je vous en prie. Je ne tiens « plus. Je ne sais plus où je suis, je ne sais plus ce que « sais. »

L'arrêt psychique est manifeste chez elle. Elle veut s’expliquer et ne le peut pas ; élle laisse ses phrases ina-

Pi

Page 1