DS MIE
La solitude, bien qu'il ait depuis longtemps une tendance marquée à fuir la société, lui est insupportable. « Je vis dans un isolement que toutes les heures appro- « fondissent et où je me sens enfoncer comme dans un « abime. Le silence comme le bruit, le mouvement « comme le repos me confondent et me détruisent. Toutes «mes pensées, tous mes sentiments, toutes mes paroles « me restent dans l'âme, s’y corrompent, s’y attristent, «et retombent, comme un poids que je ne peux soule- « ver, Sur Mon CŒUr »,
Les nuits sont généralement mauvaises ; le sommeil est lourd, souvent oppressé de cauchemars. Chaque matin, au réveil, se produit un paroxysme. Les journées, d’ailleurs, n'en sont pas toutes exemptes. Cela dure une à deux heures. J'ai assisté à deux d'entre eux. Je n'ai pas connu de spectacle plus poignant que celui de cette douleur authentique, se répandant en images saisissantes, en larmes, en cris, en prières, en imprécations violentes. L'angoisse est intolérable. Une fois sur trois le cœur parait en ètre le point de départ (1). La crise résume en elle toute la maladie et met en relief ses principaux traits. Des idées d’indignité s'y font jour: M. X. déclare en génissant qu'il n’est plus que l'ombre de lui-mème, qu'il n’est plus bon à rien sur la terre, qu'il ne mérite même pas la pitié. Il s'accuse d'avoir laissé périr son neveu. Il se reproche d’avoir manqué sa vie,
d'avoir gaspillé ses forces et dépensé vainement sa sen-
sibilité ; et cette idée, véritable obsession, se représente sous sa plume aux heures de calme relatif (2).
(4) ll ne s’agit pee d’angine de poilrine.
(2) «Je suis né, j'ai vécu, je me suis entretenu, je me suis dépensé dans une exquise sensibilité, d'âme et de corps. C’est le
ro
Il a des conceptions métaphysiques dans lesquelles je suis tenté de voir comme une ébauche des délires d'énormité et d'éternité de Cotard : il éprouve l'horreur de la vie; mais il redoute la mort parce qu’elle ne lui donnera point le repos ; ses facultés et ses organes vont se dissocier et retourner aux éléments, — non pas au néant qui n’est qu'un mot, — et sa souffrance ainsi multipliée sera perpétuée dans l'infini de l’espace et du temps.
Tout le heurte péniblement, tout lui fait mal, durant les paroxysmes et en dehors d'eux. J’ai dit que la dou-
leur était chez lui sans objet : il faut entendre sans objet
particulier, exclusif. Mais laissons-le s'expliquer luimême : « Une jalousie que je ne me connaissais pas me « fait souffrir de tout ce qui compose la vie des autres, « amis, ennemis, indifférents, inconnus. Leur santé, leur « gaîté, leurs plaisirs, leurs projets, leur activité, leur for- « tune, leurs maladies et leurs maux, leurs fautes, leur in- « digence, tout me paraît chez eux bonheur ou espérance. «Tandis qu’en moije constate avec une lucidité d'esprit et « de conscience qui m'effraye et centuple ma souffrance,
“« que tout est perdu et qu'il n'ÿ a plus rien à espérer.
« La nature me tient, et rien ni personne ne me tirera « du désordre où elle m'a mis corps et âme. Pas de gué- «rison, pas de soulagement, pas de consolation. La «mort, qui devrait m'apparaître comme un refuge, et « qui sera inévitablement le terme, m'apparait comme «un pire mal et m'épouvante. Pour comble à ce mar- « tyre, je transporte les pénibles sensations que me fait «endurer le contact des hommes, à toutes les choses,
“principe de ma maladie, le grand facteur des souffrances d’es-
prit que j’endure ; c'est le démon qui me possède, me torture et m'entraîne à l’abîme».