TRAITEMENT
Considérations sur les asiles d’aliénés.
Les aliénistes ont-ils trouvé pour la mélancolie un traitement particulier, systématique, ayant un résultat prévu, et pouvant être appliqué dans tous les cas? Nous n’en connaissons pas qui remplisse ces conditions. En pathologie ordinaire; il faut se souvenir que chaque individu fait sa maladie à sa manière, et savoir peser les indications avant d'intervenir.
Mais l'étude de la symptomatologie fournit quelques données générales à la thérapeutique. C’est ainsi que plusieurs auteurs, signalant les troubles digestifs assez communs chez les mélancoliques, et l’insomnie à peu près constante, insistent d'une part sur la néeessité d'un régime alimentaire approprié, et d'autre part sur l'emploi des hypnotiques. Ce serait là en quelque sorte la base du traitement. Je partage cette manière de voir, avec une réserve toutefois,en ce qui concerne l'alimentation : c'ést que la dyspepsie ne m’a point paru aussi fréquente qu’on l’a dit, et que le refus de toute nourriture, qui est souvent la conséquence d'un délire, a pu faire illüsion.
NRC TUE
Lorsqu'elle existe, Kemploi judicieux du bicarbonate de soude à haute dose a donné de bons résulsats (1). Les fermentations anormales ont été également traitées avec succès (2).
Quant au refus d'aliments, il est évident qu'il fournit une indication précise et absolue. Les tentatives de persuasion ne servent la plupart du temps qu’à irriter le malade. Il . faut savoir prendre, au moment opportun, et avec fermeté le seul parti qui convienne : l'introduction de la sonde œsophagienne. Je ne décrirai pas iei dans ses détails le manuel opératoire de cette petite opération, trop négligée et souvent très mal pratiquée dans les asiles. Je me contenterai de signaler, après beaucoup d’autres auteurs, le danger d’une fausse route par le larynx et la trachée, en ajoutant qu'il peut toujours être évité si l’on procède avec méthode et avec lenteur. La sonde qui devra être employée dans tous les cas, est la sonde en caoutchouc vulcanisé, la même, sauf le calibre et la longueur,que celle dont on se sert pour l’urèthre depuis Nélaton, Parfois, rarement, il faudrarecourir à la sonde en gomme ,plus rigide et plusapte à franchir l'obstacle opposé par la base de la langue ét la contraction des muscles pharyngiens. La voie la plus facile
et la plus sûre est la voie nasale, inaugurée il y a cent
(1) Un allemand. Von Noorden, et un suisse Pachond, ont trouvé un excès d’acide chlorhydrique dans le suc gastrique de quelques mélancoliques, et ils ont administré le bicarbonate trois heures après le repas. Ann. méd, psychol, mars 1890,
(2) Joux MacPHERsoN «De la désinfection intestinale dans quelques formes des folie aiguë ». The Journal of mental science, janvier 1893.
ans par le chirurgien Desault (1), et adoptée plus tard par Esquirol. Le bouillon, le lait, avec ou sans jaunes d'œuf, avec ou sans poudre de viande, seront alors les aliments | de choix. On pourra aussi profiter de la sonde pour admi- + nistrer des médicaments, que les mélancoliques acceptent & rarement de bon gré.
Contre l’insomnie, on a préconisé divers hypnotiques. à
L'opium et la morphine sont très employés par les alié-
nistes allemands et autrichiens, Mendel, Schule, Kraft, Ebing,. Le chloral, le trional, lé sulfonal sont-préférés en France; le dernier serait même, d'après Mairet, de Montpellier, le médicament par excellence dans la mélancolie. L'hydrothérapie, l’électrothérapie, le massage, l'hypnotisme ne semblent pas au premier abord applicables au traitement de la mélancolie anxieuse. Les malades ne peuvent rien supporter ; tout ce qui se passe autour d'eux est une occasion de souffrance, à plus forte raison ce qui touche à leur personne. Lorsque je m'approche de madame A... elle’ s’écrie : « Vous voulez me faire du mal, j'en suis” bien sûre ; vous voulez m'ouvrir le ventre, me faire quelque mauvaise opération ». Madame B .. m'entend parler de ponction ; aussitôt elle prétend que je vais lui faire « une ponction de poudre dans le ventre et qu’elle en deviendra toute innocente ». Madame G... voyant des ouvriers poser
un robinet, craint « qu’on ne lui fasse boire toute cette
(1) « Mémoire sur les moyens de nourrir les malades chez lesquels la déglutition est empêchée », in Œuvres chirurgicales de Desault, publiées par son
éleve BicHarT, 1798. NE C'est à tort que l'on a attribué à Esquirol le mérite de cette pratique ; ; il He fait que l'appliquer aux aliénés. | += |
eau qu'ils font couler » ; et s'il est question de bain devant elle, elle redoute « qu’on la mette dans l'eau bouillante, » Enfin Madame D... à qui je donne une douche tiède pendant la convalescence, présente aussitôt une nouvelle poussée d'angoisse délirante. |
Toutefois, c'est seulement à l'épreuve que l'on peut apprécier une méthode de traitement, et je dois dire que le massage donne de bons résultats dansle service deM.le Professeur Joffroy, à Saint-Anne. Bien que ces derniers n’aient été jusqu'ici obtenus que dans des cas de dépression mélancolique, ils imposent l'attention et la réserve. Il n’en reste pas moins vrai, qu'il convient de veiller à tout ce qu'on dit et à tout ce qu'on fait en présence des anxieux, et qu'ilimporte également de se montrer prudent en ce qui touche les interventions hygiéniques et thérapeutiques. [ls sont d’une susceptibilité extrême et ont besoin de mille ménagements.
C’est auprès d'eux que le traitement moral reprend tous ses droits. Mais d’abord, sa première condition est l'éloignement des mélancoliques de leur milieu ordinaire, et pour le plus grand nombre d’entre eux l'internement dans une maison spéciale. L’éloignement, ‘isolement : telles sont les deux premières mesures qui s'imposent. L’isolement, en face du médecin et de ses aides ! Et non au milieu d’autres malades, confondus et répartis au hasard sans souci des classifications mémes les plus rudimentaires, comme cela existe en beaucoup d’asiles ; ni dans un quartier de classement, où l'on s’attache à grouper en des dortoirs et des réfectoires séparés les agités, les
demi-agités, les tranquilles, les gâteux, les idiots, les épileptiques ; ni mème dans un quartier d'observation —création pourtant si désirable, si nécessaire ! — où l'on ne réunirait, pour les mieux suivre, les mieux traiter, que les cas de folie aiguë. L'anxieux à besoin d’une chambre particulière, loin du va-et-vient, des ‘eris et des plaintes, loin du mouvement et du bruit, installée dans des conditions aussi riantes que possible. Le succès de la thérapeutique, de l'hygiène, du régime et de l'action morale sont à ce prix. Il a été récemment question du séjour au lit pour le traitement des psychoses curables (f). Quelle efficacité une pareille pratique peut-elle avoir, si le lit se trouve dans un dortoir, parmi ceux d’autres malades délirants, dont les gémissements ou les récriminations, dont les interprétations fausses, les accusations et parfois les invectives ne peuvent qu'aviver l'état d'irritabilité et de
souffrance que l’on connait ?
Cette condition essentielle étant posée, en quoi consiste le traitement moral ? Ce n'est pas, ainsi qu'on le croit généralement, dans la lutte directe contre les conceptions délirantes, ni dans des essais de persuasion touchant l'absurdité de la douleurmorale ; du moins, un tact infini sera nécessaire dans l'emploi de ces moyens. Ce qui importe avant tout, c'est que le mélancolique sente, à partir de l'heure où il subit l'internement, qu'il se trouve bien dans
une maison de traitement et non dans un refuge d'incurables. « Le médecin, écrit Esquirol, doit être le principe
(1) AL Berxsteins, Action du séjour au lit, in Ann. med., psych. janvierfévrier 1897 ; > RE Pauz Sérteux, Revue de Psychiatrie; août 1897. a Yes