PROLÉGOMÈNES
.4 mesure que l’homme s’est éloigné de la vie simple et des lois de la nature , eu se créant des besoins nouveaux, en nraltipliant les rouages de ses passions, il a augmenté la source de ses préoccupations, fait éclore des genres d’infirmités morales et phyàqoes.
En effet, combieu le cadre pathoh^quê ne serait-il pas restreint , pour ne pas pas dire presque anmbilé, si l’homme ( cet animal raisonnable), au lieu de vivre au mépris de toutes les lois de la nature, prenait pour guide la 'sobriété, la tempérance! Combien d’infirmités morales n’éviterait-il pas, si, sage dans ses désirs, limité dans ses besoins, il ne cherchait pas à
auï suites fàciicases que pourrait entraîner un peu de négligence de sa part.
Presque toujours la balle ronde entraîne avec elle , dans le trajet qu’elle parcourt, des fragments de vêtements, qu’elle laisse la plupart du temps dans la plaie, lors même qu’elle n’y reste pas , elle-même
La raison de ce fait trouve une explication facile dans la forme de ce projectile et dans le trajet irrégulier qu’il forme dans la région qu'il traverse. La forme du projectile explique pourquoi des fragments de vêtements sont entraînés par loi, car il fait emportepièce. Présentant une surface convexe aux substances quil rencontre, il doit en enlever une partie égale au moins à son grand diamètre , et l’expérience nous a suffisamment démontré que, dans la plupart des cas, les fragments de vêtements détachés et entraînés par la balle offraient une surface bien plus considérable que la balle elle-même. .
Le trajet irrégulier du projectile explique très-bien, d’un autre côté , pourquoi, lorsqu’il sort lui-même de la plaie , il y laisse les corps étrangers qu’il y avait entraînés. Pourpeu queces corps étrangers rencontrent un obstacle , il est évident qu’ils y sont le plus souvent arrêtés, et ils peuvent devenir eux-mêmes pour la balle une cause nouvelle de déviation dans son trajet ; ce
qui rend compte de ce fait que presque toujours c’est au point où la balle a éprouvé un changement de direction, que se rencontrent les corps étrangers.
Le premier devoir du chirurgien qui se trouve en présence d’une blessure de ce genre , est donc d’examiner avec le plus grand soin si le projectile n’a pas laissé de corps étrangers dans son trajet.
L’instrument d’investigation qu’il convient le mieux d’employer est , sans contredit , le doigt , autant que le diamètre de la blessure peut le permettre. Ce cas est le plus général. Je crois que les plaies faites par balles de pistolet peuvent seules fournir des exceptions à cette règle.
On comprend aisément quels avantages sont retirés de l’examen d’une blessure au moyen du sens du tact , qui pe saurait induire en erreur et dont le doigt est le principal instrument.
Combien de désordres échapperaient à l’examen le plus minutieux s’il était fait avec un explorateur, quelque parfait qu’il soit du reste !
Ce n’est pas seulement pour éclairer le chirurgien dans le diagnostic qu’il est appelé à porter, que cette introduction du doigt dans la plaie est d’une grande utilité , mais encore lorsqu’il se présente , soit des corps étrangers, soit des esquilles à extraire.
malpropreté, rinsuffisanee des vêtements , la faim ou use alimentation mauraise, insuffisante; l’irrognerie, l’intempérance, la débauche; ajoutons à ces causes, les causes morales.
Encore devons-nous tenir compte de rextension de la TOcdne, invoquée comme cause d’augmentation de la longévité humaine.
Nous avons donc • des causes de plusieurs ordres assez nombreuses, enfantées par nos mœurs, nos passions, notre état social. Elles sont de deux espèces :
1“ Celles qui tombent scms nos sens et qui sont tangibles, enfantent les maladies physiques;
2» Celles que n’apffféeient point nos organes et qui stmt immatérielles, enfantent les mtdadies dites mentale.
De là deux ordres de maladies affligeant l’homme:
Les maladies physiques;
Les maladies psychiques.
Que l’on sache toutefois que nous smnmes forcé d’établir ces divisions pour l’analyse, mais que nous n’en inférons pas que des causes morales ne puissent produire que des maladies mentales, et les causes phy-
de l’intelligence normale, nous n’avons abordé qu’une faible partie de ce vaste champ , où se perd l’œil du médecin , celui du philosophe.
Néanmoins quelques détails préliminaires sont indispensables à notre sujet. La folie , sous ses différentes formes, a-t-elle existé de tout temps ?
des dieux.
Uoria ' , chez Jes Grecs ( mal de la fatalité ), signifiait folie.
Chez tous les peuples anciens, le culte du suicide, cette atteinte au plus .puissant de tous les instincts de l’homme , celui de la conservation , n’est qu’une aberration de la raison humaine , un délire enfin.
Nous voyons cette vésanie érigée en culte chez les Chinois, les Indiens , où elle commence avec Boudha,
L’Afrique eut aussi son culte à la folie. Sésostris, Marc-Antoine , Cléopâtre lui donnèrent leur sang.
La mélancolie est un fait acquis à Rome et à Athènes, surtout au moment de la décadence de ces peuples.
Diogène, Caton, Pérégrin, Sénèque, Lucrèce, Antinous et tant d’autres, après avoir prêché leur doctrine, scellèrent leur fanatisme par le suicide.
Les exemples à citer des fous célèbres seraient trop nombreux dans ces temps où la contagion est générale. Les gymnosophistes de toute sorte qui ont déjà paru en Afrique , les Platoniciens, les Pythagoriciens, les Stoïciens , les Cyrénéens, les Épicuriens, ont tous
fourni leurs preuves .
L’esprit de scepticisme venu de la Grèce ayant envahi Rome a son tour, y produisit comme à son berceau de nombreuses mélancolies. A Rome il présente son apogée sous la domination des derniers empereurs, à ce moment où la tyrannie, la guerre civile, le luxe, le bien-être matériel , la corruption, avaient plongé
fois signalés par des maniaques et des démonomania-
Mais nous allons voir bientôt que le mal n’était pas enrayé complètement, mais seulement arrêté dans sa marche.
.4u V? siècle, il sè réfugie dans les couvents ; ce ne sont plus des philosophes dont l’esprit est atteint , ce sont des cénobites. Ce n’est plus le doute qui les rend malades, ce sont les croyances.
Quelques siècles plus tard, noos voyons la mélancolie, résultat de la vie monastique, envahir avec fureur les couvents. Le suicide y règne presque épidémiquement pendant un siècle environ.
Nous avons vu que le fatalisme païen avait égaré l’esprit des anciens ; les discussions des philosophes , leurs maximes, leurs exemples, créèrent des délires de toute sorte, mais surtout des mélancolies.
Le fanatisme religieux du moyen âge , en opérant des déplacements considérables à l’époque des croisades, bouleversa les esprits, les mœurs, et sema dans la population de l’Europe des germes qui bientôt vont éclore avec l’établissement complet du christianisme.
Les démonomaniaques apparaissent traînant après eux les incubes et les succubes.
Le diable, l’enfer sont désormais les points de
ralliement auxquels se rattachent les délires, et dans une autre direction se montrent les extatiques , les
visionnaires , les inspirés.
Plus tard, dans les temps modernes , nous voyons des folies sans nombre éclater en Allemagne et même en France avec les guerres de religion.
Déjà le bûcher de Jean Huss est couvert de sang.
voyons Henri IV tomber sous le poignard d’un fana¬
tique.
L’ordre moral avec des mœurs plus douces, plus calmes, une autre direction, l’impulsion des arts et des lettres, la gloire, préparent en France un temps de repos à l’esprit pendant tout le long règne de Louis XIV, repos nécessaire avant le grand caU-
panthéisme , l’athéisme ; demain le fanatisme , le fatalisme, etc. , etc.
Les troubles de l’intelligence seront toujours dans ua rapport constant avec le milieu dans lequel vit un homme ou un peuple.
Nous voyons , en outre , que toutes les causes qui ne meuvent paslesgrandes passions, lesmœurs douces, paisibles et tranquilles, sont plus favorables au repos de l’esprit humain , à son bien-être moral , que les causes d’un ordre tout contraire.
tes passions :
affectent son âme ; tout son être désagréablement : diffé ne reflète ancune satisfaction; son existence lui apporte aucun contentement ; il ne vit pas nom lement, il ne sent pas le besoin de la vie , il lan^it Cet état de langueur amoindrit sa volonté, affaiblit instincts; il ne se meut plus, ou, s’il se meut,
Dans son acception étymologique, mélancolie veut
Dans ce mot nous retrouvons toutes les idées humoristiques des anciens, pour qui les humeurs et les sucs vitaux, en raison de leur plus ou moins grand degré de coction, d’épaississement, avaient une puissance toute dominatrice sur les maladies de l’homme, tant moral que physique.
Telle est Topimon de Galien, qui attribue cette maladie à une humeur noire qui obscurcit les esprits animaux, et qu’il nomme atrabile.
Willis Tattribue à la qualité acide et corrosive du
Les organiciens ', avec Haller, la déduisent de la trop grande tension des fibres du cerveau.
Lorry nous dit, en parlant de la mélancolie humorale, que les anciens médecins (qui définissaient la
Tel, par exemple, qui a une hémorrhagie, sera l’objet d’une crise qui aura lieu ' par la pituite, par la bile, par le sang proprement dit, ou par la mélancolie, ou par le suc mélancolique {sic).
Mais qu’est-ce que ce suc mélancolique? Glutinosam et alrabilem et quasi piceam, nous dit Hippocrate.
Cette humeur mélancolique, qu’il définitencore, crassities sanguinis, tenacitasviscosa, indiwlsa ut gomasa, dit-il, produit par sa coction une action desséchante sur les vases de l’économie. Celte absence des liquides doit être attribuée à une combustion interne, on à l’évaporation excessive des parties liquides. Pour le Père de la médecine, c’est non-seulement l’humeur crassa, mais encore l’humeur sieea. Cette humeur , selon son mode d’action, produira la fièvre quarte , les rates volumineuses, les obstructions de l’utérus et même des maladies inflammatoires (mais à caractère lent), des tourments d’entrailies, la consupauon ou la dysenterie, des hémorrhoïdes, ou enfin le cancer,
la mélancolie. Atteints de cette dernière affection, les malades sont appelés melanchoUà , mélancoliques.
Boerhaave déffnit la mélancolie, une maladie dans laquelle le malade délire longtemps d’une manière continue et sans fièTre, sur un seul objet.
Cette définition nous paraît loin d’être exacte, attendu que beaucoup de malades mélancoliques n’ont pas de délire, pour ainsi dire.
Notre définition est plus voisine de celle de Lorry, de Femel, de Sennertus, de Galien, pour qui l’un des principaux caractères du mélancolique est le chagrin, la tristesse profonde {uedium animi).
Lorry' définit la mélancolie : Ilia mentis imbecil- Utas àcorpori ntialo habita oriunda, in quâ fortiter ctmcutimar ab abjectis autexternis, aut abimaginandi, et effietis^ita al jam impossibile sit ideis unde natis absistere, ab iis avelli aut contra ratione tendere. •
Cette définition très-complète nous paraît de toutes la meilleure. La définition de Sauvages nous parait incomplète, inexacte; les mélancoliques, ou plutôt les maniaques, sont ceux qui rêvent continuellement à l’objet de leur délire, et raisonnent assez bien sur tous les autres. Pourquoi confondre les mélancoliques et les maniaques, deux choses essentiellement différentes ? Dans son excellente Nosologie, cet auteur, nous donne néanmoins une bonne division des mélancolies.
— errabunda
— hippaniropica^
— Scptkarum ( dont parle Hippocrate ),
— zoantropica{(mgaleantropica),
— lycaniropie de Lycam ( Aétius),
— p/iron(« (maladie, souci dont parle Hip.)
Cette division étant basée sur les. différentes formes qu’affecte la mélancolie, nous en parlerons en décrivant cette maladie.
Après avoir passé en revue les idées des anciens sur la mélancolie, depuis Hippocrate et Galien, nous voyons qu’ils sont presque tous humoristes , Arétée, Cœliu.s Aurelianus, Rhazès, Sennert, etc. Lorry cependant, qui distingue trois espèces de mélancolie, une avec matière, une sans matière, et une mixte, admet, 1 essentielle.
délire circonscrit et toujours fixe.
La lypémanie, en un mot, n’est qu’une variété de
Pinel, dans son Traité médico-phiîosophiqite mr les maladies mentales, nous, donne la mélancolie comme un délire exclusif, avec tacitnrnité ; délire dans lequel toutes les idées disparaissent, à l’exception d’une seule.
C’est en d’antres termes pour lui aussi , une monomanie, une lypémanie.
Pour M. Moreau (de la Sarthe), c’est simplement un délire triste.
La plupart des auteurs modernes, Ferrus, Parchappe, Calmeil, Baillarger, Voisin, Lélut, admettent
M. Falret, médecin de la Salpétrière, qui n’admet pas la monomanie , voit dans la mélancolie, non pas seulement un délire triste, mais encore le prélude, l’incubation de tous les autres délires.
Nous reviendrons plus tard sur cette manière de voir.
opinion.
rapprochent. En effet , si quelques apparences grossières la rapprochaient de la démence , qui est quelquefois son mode de terminaison , le doute ne sera pas long ; et sans parler des différences fondamentales, l’ordination du délire, sa forme systématisée (Falret) , la manière de parler du malade, sa prononciation , ce cachet particulier , ce manque de coordination dans le délire lui-même, cette ineptie de l’idée émise arec une hésitation profonde de la volonté, qui semble indiquer que le dément oublie à chaque seconde l’objet même de son délire ; tout cela , dis-je, en ferait un caractère pathognomonique des plus tranchés.
Comme Tidiot, le dément parle sans cesse , recherche les occasions d'aller, de venir. Le mélancolique , presque toujours silencieus, taciturne , s’isole , cherche l’ombre , fuit le bruit et la société. Il parle
peu ; quand il parle c’est toujours avec défiance ; sa parole est sèche , brève , saccadée , incisive , circonspecte, accompt^ée toujours du contrôle de l’œil.
De même 'que l’idiot, le crétin est exempt de tout délire; chez lui il y a absence de vésanie, de même
qa’ily a absence d’intelligence. En effet, l’idiot possède nn caractère d’hébétude , mais bien différent de l’hébétude mélancolique ; de plus , l’aspect général de l’idiotne dénote aucune intelligence ; il parle et répond, n’est pas sons l'empire d’une crainte perpétuelle ; ses discours et ses gestes, ses cris, sont empreints d’imbécillité et de stupidité; son esprit est obtus comme ses actes ; sa tête a généralement une conformation particulière ; les traits de son visage expriment la stupidité , il rit , le mélancolique ne rit jamais ; iTsaute , le mélancolique semble fuir touteoceasion demouvement. Tout ce que nous avons dit de l’idiotie trouve, à fortiori, son application dans le crétinisme. De plus , chez l’un et l’autreies fonctions digestives se font bien. Ils mangent même avec appétit , sensualité , avec bestialité
Il nous reste le maniaque , qui a parfois quelques traits de ressemblance avec le mélancolique , surtout lorsque le maniaque, après quelque excitation, tombe dans le collapsus , et subit un repos nécessaire à la dépense exagérée de paroles et de gestes qu’il a faite. L’observation continue et continuelle éclairera le mé-
Le plus souvent le tempérament du maniaque n’est pas le même que celui du mélancolique, non plus que ses conceptions délirantes, ses actes, ses habitudes, etc.
Le maniaque parle, gesticule ; ses paroles sont abon-
blante , accompagnée toujonrs de la circonspection la plus grande. 11 parle par monosyllabes, le plus souvent après avoir épié, regardé autour de lui; déplus, avant de vous répondre, s’il vous répond, il se sera livré à un examen attentif et prolongé de votre personne, de vos vêtements , etc.
Tous ses actes n’ont rien d’imprévu, d’inconsidéré, conune chez le maniaque; mais ils sont toujours empreints du cachet de la prudence la plus réfléchie. Nous pourrions à l’infini multiplier les points de dissemblance; mais le meilleur diagnostic que l’on puisse faire, est encore de voir l’un à côté de Tautre; la différence est frappante, même pour l’étranger qui parcourt un asile d’aliénés.
Dans certaines formes de l’hystérie, que Sydenham
confond avec la mélancolie, nous aurons des points de repère suffisants, dans la constitution du sujet d’abord.
Si l’on veut établir une différence , disons que l’hypochondriaque est mélancolique parce qu’en effet il souffre matériellement , que ses digestions sont le plus souvent pénibles , troublées , laborieuses.
, Pour Cullen , dans l’hypochondrie il y a toujours dyspepsie , et le délire est relatif à la santé du malade ; tandis que le mélancolique ( dans la mélancolie qui se rapproche de l’hypochondrie). sans lésion, sans cause aucune , apparente du moins , se croit malade ,
doné de la faculté de pouvoir être affecté , soit d’une manière agréable , soit d’une manière désagréable. Toute la question réside dans la vigueur de la cause qui agit sur lui, daus sa durée, sa continuité surtout.
Tel sujet est mélancolique un jour, tel autre l’est un an, toute la vie, si son organisation psycho-physique est impuissante à réagir ou à éloigner les causes.
Les eunuques sont mélancoliques presque toute leur vie, quelques-uns mettent fin à leurs jours par le suicide.
Les Chinois, qui fument de l’opium toute leur vie, sont constamment dans un état de mélancolie épouvantable et finissent insensiblement par le marasme.
Presque toutes les prostituées sont toute laMe d’une tristesse profonde .
Dans la nature elle-même, que d’objets mélancoliques ne nous portent pas à la rêverie, à la tristesse!
Ces causes sont passagères ou permanentes.
Qui ne s’est pas laissé aller à larêverie, à la méditation, sous un beau clair de lune, par une belle nuit d’été ! De même aussi nous avons ressenti, dans le silence et l’ombre d’une épaisse forêt, les atteintes d’une
douce émotion, mêlée de tristesse , qui s’est emparée malgré nous de notre âme. II y a des phénomènes, dans la nature, qui rendent plus on moins tout l’homme mélancolique, en raison de son tempérament , de son aptitude à recevoir et à sentir certaines impressions. La mélancolie est répandue dans la nature entière. 11 y a des animaux, des végétaux, des pierres même qui sont mélancoliques. L’araignée, le hibou, le crapaud, les reptiles , sont bien des êtres qui sont en rapport direct avec nos impressions mélancoliques. Qui ne s’est agenouillé sur une tombe , et n’a vu dans le cyprès, le saule pleureur, le peuplier, l’emblème de la tristesse! de même aussi, les pierres funéraires de la dernière demeure de l’homme sont de couleur noire et d’un grain particulier; il y a là une harmonie que tout être comprend et de laquelle résulte une impression qu’il sent mieux qu’il ne l’exprime. Il n’y a que les poètes qui ont compris et exprimé la mélancolie qui s’empare de l’homme au crépuscule , moment où la nature entière va rentrer dans la nuit et le silence. Est-il compris, analysé, le sentiment que produit une symphonie de Beethooven, la musique de Schübert,
les andantes de Weber, l’archet de Paganini ! .
Outre tel ou tel climat, qui rendra l’homme apte à subir la mélancolie , chaque climat aura encore ses climats passagers ou saisons. Le printemps et l’automne nous dilatent et nous resserrent l’âme à la fois.
vif,
pper
la mélaocolie. Tout le monde sait que les Lapons et les Esquimaux, presque condamnés à une nuit éternelle, sont réduits à l’état de marmottes. Tristeset moroses, paresseux, leur vie est celle d’un végétal ; la mélancolie, chez eux, est endémique ; arrivés à un certain %e, ils se laissent presque mourir de faim , si les ' plus jeunes d’entre eux ne pourvoient à leurs besoins. Et comme cette vie de tristesse et de léthargie étemelles est plutôt un fardeau pour eux qu’un bienfait, ils la terminent par le suicide quand ils le jugent opportun. L’homicide du vieillard est loi de l’état chez eux, et religion de famille. Lorsque le père ou le grand-père est arrivé àl’âge caduque, la tribu se rassemble, femmes, hommes et enfants, dans un endroit désigné; on allume un grand feu; les spectateurs fument et se rangent en cercle autour du patient, qui est mis au milieu d’eux; à un moment donné, les deux
plas jeunes fils de la tribu lui passent autour du cou un lacet, et l’étranglent au milieu des cris et des
L’obscurité ou la priTâtion de jour rend l’bomme triste; la privation d’air pur et de chaleur le modifie aussi d’une manière nuisible ; l’habitation de lieux marécageux, déserts et humides, la pluie, la neige , l’absence de végétation, de verdure inhérente au sol , sont aussi des causes qui affectent péniblement son âme .
L’homme est-il tourmenté par des chagrins, des tristesses, des pressentiments sinistres, la mélancolie l’atteint de préférence la nuit; l’insomnie, avec ses terreurs et ses fantômes, ne lui laisse point de repos.
Le spectacle de la mer a parfois, sur certaines oi^nisations, une influence toute particulière Des personnes, après quelques jours de traversée, sont tombées dans une langueur extrême, une indicible tristesse qui faisait craindre pour leur santé et leur raison ; arrivées à terre, tout se dissipe, le malade renaît pour ainsi dire à la vie.
N’est-ce pas quelque chose d’analt^equi s’empare du paysan de la Savoie (le pays le plus pauvre de l’Europe) et l’oblige, sous peine de mort, à regagner sa misérable masure dans la montagne.
Presque tous les habitants des pays montagneux sont soumis à cette nostalgie; l’habitant des pays plats, au contraire, est mélancolique chez lui; son horizon, toujours en ligne droite, le porte à se déplacer.
De toutes ces causes, les unes sont pour ainsi dire propres à l’individu lui-même, les autres lui sont étrangères. Ce sont d’abord l’hérédité, le tempérament, les passions, la débauche, l’intempérance, l’abus des plaisirs, la masturbation, la stérilité, Incontinence excessive, l’incontinence, l’éut de grossesse, l’époque de la conception maternelle, l’époque de l’accouchement, le mauvais croisement des races et des tempéraments, la parenté dans les unions , l’âge de trente ans, les époques transitoires de la vie, l’^e mûr, l’âge criüqne dans les deux sexes, la décrépitude, la vieillesse, les infirmités ; la suppression d’une transpiration , d’un exanthème, d’un finx quelconque, le flux menstruel par exemple, les hémorrhoides, la suppression brusque d’un vésicatoire ancien, d’un séton, d’un cautère, d’un ulcère, de varices, etc.
Viennent ensuite la profession du sujet, ses habitudes, la transition d’une vie active à une vie oisive ,
siquès ou physico-morales , passions , affections , impressions , déduisons ceci : l’homme est menacé dans ce qu’il a de plus cher, son libre arbitre, son moi pensant et agissant. Arec sa îolonté lésée, le plus impérieux de tous les instincts, celui de la conservation , l’égoïsme est tenu en état de sujétion ; avec cet état de choses, l’intuition de sa faiblesse, de son impuissance , de son infériorité lui apparaît avec dégoût ; il devient triste , sombre ; la lutte s’établit, il combat. S’il est assez fort pour résister , il vit; dans le cas contraire , il s’épuise en vains efforts, sa raison s’é-
Tout culmine sur un point : le moi de l’homme.
Mais là , que de germes dans un avenir plus ou moins éloigné préparent le sol pour la fécondation , l’incubation , l’éclosion dû plus déplorable et du plus ruineux des sentiments de l’homme affectif et sensitif : la mélancolie !
Ce n’est pas sans raison que l’on a reconnu et admis un tempérament mélancolique; ce tempérament, existe en effet. La taille du mélancolique est moyenne, plutôt petite qu’élevée; il a le corps généralement maigre et grêle, les cheveux noirs ou bruns, la peau huileuse, de couleur bise, munie de poils abondants ; le teint jaunâtre , le nez coloré, les yeux d’un brun fauve , ou généralement de couleur foncée.
L’œil n’est jamais proéminent hors de l’orbite, mais abrité par d’épais sourcils noirs ou bruns. Les formes du visage, comme celles de tout le corps, sont nettement accusées : la bouche est petite , les muqueuses fortement colorées , les dents fortes et blanches , le proBl droit , le front développé ; le menton et les endroits habituellement couverts de poils, le sont abondamment ; les cheveux et les poils sont épais , trèsserrés; quelquefois le corps en est couvert. — La physionomie est fine , tous les muscles de la face sont bien développés; Je regard est perçant, incisif, observateur, fascinateur, propre à la domination. L’être mélancolique est doué d’une bonne constitution , qui résiste facilement à la fatigue , aux privations , aux chagrins même. Cette énergie physique, puissante, résistante, est accompagnée d’une volonté de fer, de
esprit observateur auquel rien n’échappe. Dans le monde ce sera souvent un misanthrope, un monomane, un être étrange , bizarre , fantasque , sensible et impressionnable jusqu’à l’excès ; naturellement enclin à la rêverie , à la tristesse , un rien le tourmente et lui aigrit le caractère. S’il n’arrive à se dominer, ses actes sont pleins d’emportement : il est véhément , irrascible, lorsqu’il s’anime.
Doué d’un grand orgueil , il aime la domination, la supériorité ; ce même orgueil le rend concentré, réfléchi, dissimulé, sileucieux le plus souvent. Ce silence dans lequel il se retranche, lui constitue une force très^ande ; c’est alors Louis XI au château de Plessis -les-Tours. Il observe, s’instruit , ne dit rien.
ture égoïste , il sera néanmoins souvent bon jusqu’à l’excès , la grandeur d’âme ; fixe, stable dans ses vo-
biles qui rendront l’être mélancolique le plus malheureux. Riche d’une âme forte et bien trempée, ses instincts sont puissants, ses passions excessives ; c’est de tous les hommes celui qui se raidit te mieux contre l’adversité. Il étonnera ses semblables, tantôt par ses crimes, souvent par son génie, .iujourdhui ce sera César, Pompée, .Alexandre, Charlemagne, Napoléon ; demain , Néron, Domitien, Louis XI, Papavoine.
On pourrait presque dire que tous les grands hommes, les philosophes, les tyrans, les grands conspirateurs, les grands criminels, les grands poètes, les grands artistes, étaient des êtres essentiellement mélancoliques.
L’homme-Dieu est le type idéal de la mélancolie moderne.
Moïse, Socrate, Sénèque, Mahomet, Jean Huss, Luther, Calvin, Tibère, Caligula, Cromwell, Robespierre, Marat, chacun dans son genre, forment pour ainsi dire des familles naturelles qu’on peut suivre et reconnaître à travers les siècles. X côté de la famille des philosophes : Platon , Aristote, Cicéron, Saint- Augustin, Loyola, Montaigne, Machiavel, Young, Pascal, Rousseau, Diderot, se place celle des grands poètes; Homère, Sophocle, Virgile, le Dante, Pétrarque, le Tasse , Millevoie , Gilbert, Hégésippe Moreau, Hoffmann, Alfred de Musset.
En règle générale , parmi les mélancoliques célèbres que nous pourrions citer à l’infini, nous trouvons
Après avoir tracé les caractères , le mode d’être physiologique du tempérament mélancolique, ses aptitudes et ses chances de maladie , il nous reste à envisager le mode morbide mélancolique, ses manières d’être, sa forme, son aspect patholc^iques. Qu’il nous suffise pour cela d’observer un mélancolique , deux., trois, plusieurs. Ici encore, comme tout à l’heure, ils forment une famille pathologique à traits indélébiles ; et cela pour une bonne raison , c’est qu’au sein même de la nature malade , il y a tendance à l’harmonie, comme partout ailleurs dans la création.
Nous aurons ici toutes les nuances, depuis la mélancolie la plus dépressive, la catalepsie presque, jusqu’à la mélancolie d’apparence la plus sociable.
Parfois, la mélancolie se traduira par un état de l’homme sensitif et affectif, dans lequel toute manifestation vitale, soit physique, soit intellectuelle, paraît suspendue, sans qu’il y ait pour cause de cet arrêt, de cet état stationnaire, auAin motif apparent. Il semble qu’il y a dans tout l’être un obstacle qui a ralenti, diminué, ou même empêché complètement le mouvement vital (mélancolie avec stupeur; Falret).
En face de cet obstacle, la pensée, le mouvement
ressemble à un végétal, à une pierre.
Cet état de choses, si immuable qu’il soit, ne saurait dorer éternellement. Néanmoins, la limite terminale, en peut être quelquefois trè^eculée, et dans les cas où l’affection ne suit pas une marche prf^ressive vers nue décrépitude fatale, des alternatives de rémission se montrent , lesquelles retardent le dénouement heureux ou néfaste de la maladie. Si la solution est malheureuse, tout l’être s’étiole progressivement , se
Invalides, où se pendirent successivement dix-sept hommes, et qu’on fut obligé de murer et de défendre à la baïonnette.
Le mélancolique est sans contredit le plus curieux
et le plus intéressant de tous les fous, .ivaot d’entrer dans la symptomatologie détaillée de celte affection , mettons sons les yeux l’histoire de quelques mélancoliques-types que nous axons connus, suivis et observés.
Mme M. . . , qui habitait Meaux, quitte un jour son mari , sa maison , ses enfants. Devenue très-pieuse depuis quelque temps , elle accomplissait ses devoirs religieux avec scrupule, et se confessait régulièrement. Sans motif aucun, elle arrive à Paris pour aller trouver l’empereur , ayant d’importantes communications à lui faire; car Dieu lui est apparu et lui a ordonné d’aller trouver Napoléon, et de lui dire les dangers qu’il court, et la France avec lui. Arrêtée au guichet des Tuileries, elle est conduite le lendemain à la Salpétrière, où elle
conjugale , il manquait à son épouse qui l’idolâtrait. Celle-ei devint triste, chagrine, jalouse; à partir de ce moment sa vie est empoisonnée , plus un moment de repos. Pendant dix-huit ans elle lutta contre ce
est faible , elle est douée d’un caractère doux et plein de résignation. Elle parle de son histoire avec calme, sans reproches contre ceux qui l’ont accablée ; elle recommande même beaucoup de discrétion à cet égard.
MélancoM» simple.
M“' .4glaé C. . . , âgée de 28 ans, domestique. Cette malade se plaint d’avoir des frayeurs sans motif, sur-
— Si¬
en batte à ses frayeurs ; elle se levait la mût en eriant et épouvantait les autres malades. Depuis qu’elle est à la Salpétrière, elle se trouve beaucoup mieux; elle est encore épouvantée la nuit, mais bien moins; elle dort mieux. Pendant la jour, elle est raisonnable, et la manière claire et nette dont elle raconte son histoire , ses impressions , fait voir qu’elle n’est plus en proie à aucun trouble , mais elle a beaucoup de peine à se rappeler les sujets de sa frayeur. Ainsi, elle ne peut dire qu’une chose, c’est qu’il lui semble que « tout va s’écrouler. » Du reste , la confusion des idées ne porte que sur cet objet. Elle possède l’exercice'de
accompli ses devoirs de religion ; mais à partir de ce moment elle devient d’une dévotion exagérée, elle ne quitte plus l’église, elle ne travaille plus.
Depuis cinq ans environ, elle ne vivait que de pain et d’eau , mais il y a environ deux mois (25 avril 1854), on vint à son secours et on lui fit prendre une nourriture convenable, du vin, etc.-.4 cette époque, le délire qui couve n’a pas encore éclaté, l’exaltation religieuse est seulement portée à son comble ; «Elle • trouvait la Sainte Vierge si belle qu’elle ne 'pouvait
Le samedi 22 avril, on remarque chez elle une loquacité qui ue lui est guère habitueUe; le lendemain dimanche, la Sainte Vierge lui apparaît, et lui ordonne de convertir tous les pécheurs ; en même temps elle se livre à des mouvements désordonnés, voit le diable partout, et ne sort dans la rue qu’avec un rameau de buis béni pour l’exorciser .
Le 25 avril elle est soumise à l'observation des médecins.
Elle est incapable de donner aucun renseignement sur ce qui lui est arrivé. Elle répète avec exaltation des mots sans suite : • Sainte Vieige Marie , saint . Joseph, vous êtes saint Joseph .. et en même temps elle fait fréquemment des signes de croix. Quand je la vis à la section des agitées, la première chose qu’eHe fit fut de se jeter à genoux devant moi, me prenant pour saint Joseph. Elle est pleine de recueillement et
bien un empoisonnement. Son mari meurt en 1 854 ; à partir de ce moment, elle vit seule dans sa chambre, va quelquefois diner chez son fils ; mais elle est toujours pleine de défiance pour sa bru ; elle croit même qu’on a voulu empoisonner son fils avec de l’opium ;