II. Troubles psychiques. Délire. Coma
Le délire dans les méningites tuberculeuses anormales est un des phénomènes qui présentent les plus grandes modifications, quant à leur apparition, leur durée, leur intensité. Il peut aussi acquérir une violence telle qu’il domine tous les autres symptômes, et qu’il les efface presque complètement.
Un des caractères des méningites en plaques, c’est que le délire fait défaut dans la majorité des cas. Il n’est pas mentionné dans les observations 1, 5, 27, 29, 31, 32. Dans les cas de MM. Barié et du Castel (obs. 30), il n’est survenu que tout à fait à la fin ; le malade, plongé dans la demi-somnolence, délirait un peu.
A la paralysie qui se montre si souvent dans ces formes, succède un peu d’agitation, puis de la torpeur, de la somnolence et enfin du coma. Ces diverses étapes sont franchies plus vite quand, à une ou plusieurs attaques d’épilepsie généralisée, succède le coma mortel (obs. 32). Le délire fait encore défaut dans le cas où rinflammation tuberculeuse s’est étendue sur toute la méninge, à la condition que le processus anatomique suive une marche lente.
Dans l’observation que nous devons à notre ami Gir udeau, l’inflammation tuberculeuse de la pie-mère a mis trois mois à arriver à son terme. Depuis le début des accidents jusqu’à la mort, le malade a souffert de céphalalgie et de vomissements très intenses ; il n’a jamais déliré. Dans le cas de M. Ollivier, la méningite tuberculeuse était chronique.
Ajoutons que lorsque le délire se montre dans les
formes anormales, il est encore bien variable dans son époque d’apparition, dans ses caractères, dans son intensité. Nous avons signalé les troubles cérébraux prémonitoires de la méningite tuberculeuse ; nous n’y reviendrons pas. La jDlupart sont caractérisés par un affaiblissement général des facultés intellectuelles plutôt que par un véritable délire. Celui qui se montre dans la méningite tuberculeuse confirmée, qu’elle soit primitive ou secondaire, surgit à un moment qui n’a rien de fixe. Il peut survenir après une céphalalgie qui a duré plusieurs jours et bruyamment attiré l’attention ou bien être le premier phénomène saillant.
Quant à son intensité, il importe de remarquer qu’il n’affecte aucun rapport avec l’état de la température. Il peut n’être qu’à peine appréciable quand la méningite accompagnée de broncho-pneumonie tuberculeuse dessine une courbe qui oscille autour de 40“ (obs. 13); il peut être très intense quand la fièvre manque (obs. 33). Il est rare qu’il conserve pendant tout le cours de sa durée les caractères qu’il avait affirmés au début; à mesure que la maladie progresse il se modifie.
Dans les cas les plus fréquents, il se manifeste d’abord la nuit pour faire place, pendant le jour à la somnolence et si les malades sont entachés d’alcoolisme, il porte la trace de l’intoxication. Il s’accompagne d’agitation plus vive, de rêves professionnels et d'hallucinations de la vue.
La somnolence diurne qui sépare les périodes de délire prend bientôt un caractère particulier. Les malades les yeux demi-clos regardent machinalement un objet; ils sont plongés dans une méditation telle que les questions qu’on leur adresse ou les excitations cutanées sont à peine perçues. Parfois cette a;p.\ ence de
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réflexion profonde n’empêche pas le malade d’exécuter certains mouvements automatiques, comme d’essayer de saisir une mouche au vol.
Avant d’aboutir à cet état d’affaissement intellectuel, le délire n’a pas toujours commencé par être tranquille. Nous avons vu qu’il pouvait succéder assez brusquement à une simple obnubilation et présenter tous les caractères de la manie aiguë. Dans un cas, ce délire excessivement violent fit place à un coma brusque occasionné par une hémorrhagie méningée.
Il serait difficile de comprendre, dans une description générale, toutes les variétés des troubles psychiques que peut faire naitre la méningite tuberculeuse. Chaque malade est susceptible d’offrir des idées délirantes qui s’éloignent notablement de celles qu’on a coutume d’observer.
Nous en citerons deux exemples ; Le premier concerne une jeune fille qui, après avoir commencé l’évolution d’une méningite tuberculeuse par une attaque apoplectiforme, présenta quelques jours ajirès de .l’agitation nocturne. Puis le délire commence ; « Elle s’assied sur son lit, la figure animée, proférant incessamment et le plus souvent à voix basse des paroles sans suite. Lorsqu’on lui demande pourquoi elle cause ainsi, elle répond qu’elle dit des prières; sa voix est brève, saccadée. Il y a un mot sans signification qu’elle répète sans cesse. Ses mains sont en mouvement continuel, tantôt elle les frotte l’une contre l’autre; tantôt elle déplace les objets qui sont sur son lit. De temps en temps elle pousse un cri ; si on lui en demande la raison^ elle dit qu’elle a malàl’estomac. » Le lendemain, la somnolence commença et elle succomba deux jours après dans le coma.
L’autre observation a trait à une femme atteinte de
méningite tuberculeuse à forme tout à fait insolite. Le délire, après une courte période d’agitation, commença par être mélancolique. La malade se lamentait, se désespérait, disait qirelle avait des paquets de nerfs dans le ventre qui la feraient mourir. Elle ressassait toujours le même thème, sans animation, sans demander du secours. Le lendemain la scène avait changé ; elle ne se plaignait plus et restait le regard vague, plongée dans les méditations.
Elle obéissait machinalement à tout ce qu’on lui demandait. C’est en tenant compte de cet état mental caractérisé plutôt par une absence de raisonnement que par des conceptions délirantes que M. Lasègue porta le diagnostic de méningite subaiguë. Enfin, dans des cas rares, le délire, après avoir erré quelques jours sans fixité particulière, revêt tout à coup la forme érotique et suivant sa violence, persiste quelques heures ou quelques jours.
Quelle est la condition pathogénique de ce symptôme ? La réponse est assez difficile à faire. Cependant la tliéorie la plus en faveur est la suivante ; les troubles intellectuels sont dus aux irradiations incessantes qui, parties de foyers malades, vont stimuler les circonvolutions restées saines. Cette explication ne nous satisfait qu’à demi. En effet, dans les méningites en plaques, les irradiations devraient se faire parfaitement delà zone malade vers les régions saines. Or, le délire est, dans ce cas, exceptionnel. Il manque aussi quand la marche du processus anatomique est très lente. Il présente, au contraire, son maximum d’intensité quand les lésions sont développées sur la convexité des hémisphères et que la durée en est courte. Pour toutes ces raisons, il nous parait devoir être attribué aux troubles circulatoires, que les capillaires soient modifiées dans leur calibre par des
altérations organiques ou i^ar l’influence vaso-motrice.
Quant au coma, il est le résultat de causes bien diverses, Celui qui succède à l’attaque apoplectiforme ou épileptiforme initiale est évidemment le résultat de la congestion cérébrale. Nous avons vu que celle-ci pouvait aller jusqu’à l’hémorrhagie cérébrale ou méningée. Il est de règle que le coma profond et prolongé de la période terminale soit occasionné par un épanchement ventriculaire abondant. Mais dans nombre de cas où ce symptôme existe, sans être, il est vrai, très accusé, on ne trouve qu’une quantité de liquide insignifiante ou même pas trace d’épanchement. Il en était ainsi dans une observation personnelle et dans la plupart des cas^ où la méningite se cantonne dans une plaque de la convexité.