En ce qui concerne les aptitudes du traducteur
1° Que G manquait d’un coup d'œil sûr pour discerner, dans les groupes endommagés, les fines nuances qui distinguent les lettres à traits analogues, discernement qui constitue la qualité principale du bon déchifireur ;
2° Que, voulant néanmoins tout traduire, il se tira d’embarras par la supposition de mots et de constructions pour lesquels le témoignage du manuscrit faisait absolument défaut ;
3° Que sa connaissance de l’hébreu laissait à désirer, surtout au point de vue de la grammaire et de la syntaxe :
4° Qu'il n’a pas toujours saisi le sens propre des termes employés par l’auteur dans mainte proposition ;
5° Qu'il ne s’est pas rendu compte exactement des passages bibliques que Ben-Sira avait enchâssés dans ses distiques.
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Mais ces faits, en apparence individuels, me semblent prendre une importance de premier ordre. Ils prouvent jusqu’à l'évidence qu'entre la composition et la traduction de l’opuscule de Ben-Sira, il s’est écoulé un espace de temps beaucoup plus considérable que celui qu’on admet généralement. Non seulement le texte de l’Ecclésiastique a eu le temps de se dégrader et de s’altérer par des leçons peu correctes, mais d’effacer de l'esprit du traducteur toute tradition relative à l’interprétation de ce livre, bien qu’il fût un descendant direct de l’auteur. On imagine difficilement qu’une œuvre de morale écrite expressément pour la jeunesse par le grand-père n’ait pas formé un des principaux facteurs dans l’éducation de son petit-fils. On sait que l’idée que le traducteur grec a été le petit-fils de Ben-Sira ne s’est introduite qu'après de graves hésitations qui se répercutent jusque dans les ouvrages les plus récents. Je crois utile de citer un passage dans lequel un des critiques les plus avancés de l'Allemagne, M. C.-H. Cornill, résume d’une manière excellente l’état de la question relative à la date de l’Ecclésiastique :
« L’auteur de ce livre se nomme lui-même au chapitre L, 21, Incoùc vios Seupay 6 ‘Ieposokvuirnc. Qu'il était un Juif pieux, fidèle à la Loi, un éri mAsioy éœuroy dous etc te Thv Toù vouou ai TOY Tpopnr@y nai TOY dAlwy Tatoloy (B1Élimy avxyvwouw, C’est ce que son livre prouve par chaque mot. Pour la fixation de la date de sa vie, le chapitre 1, où il fait la description de Simon, fils d’Onias, le grand prêtre (Séuwy ‘Ovlou vios ispels 6 uéyac), dont il était évidemment contemporain, serait important. Mais cela est ambigu, parce qu’il peut être aussi bien Simon [°, surnommé «le juste » (pr7yn) que Simon II, le père d’Onias Il]. À priori, on se déciderait volontiers pour le plus célèbre, Simon [‘, ce qui mènerait vers environ 290 av. J.-C , mais à cela s’oppose le prologue du traducteur grec. Celui-ci, qui est venu en Égypte dans la 38° année de Ptolémée VIL Évergète (év r@ 6yddw nai Tpuaxoot Éter rod Evepyérou Baoiléms), nommé Physcon—13%, appelle l’auteur 6 rénnos uou. Or, le mot rarroc peut, il est vrai, désigner aussi « ancêtre » dans un sens plus vaste; néanmoins la traduction de « grand-père, aïeul », est
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la plus proche; alors ce Simon, fils d'Onias, doit donc être Simon If, et notre auteur aura écrit environ vers 200. »
C'était, comme on voit, un pis-aller auquel il fallait se résigner faute d'informations précises.
A présent, ayant la preuve que l’état du texte et de la traduction exige impérieusement un intervalle considérable entre l’auteur et le traducteur, le mieux qu’on a à faire, c’est de revenir à la première impression, qui est souvent la bonne, et, en abandonnant Simon II, absolument ignoré par la tradition talmudique,deretourner au célèbreSimonl®,surnomméleJuste, que cette tradition considère comme le dernier survivant du grand synode réuni par Esdras (sms pris yo 537 0092 wN. Pirqé Abot,r, 2), et dont elle ne tarit pas de louer l’activité et les institutions. Le livre de Ben-Sira à donc été écrit vers 290 avant l'ère vulgaire, à une époque où la Palestine jouissait d’une tranquillité parfaite sous l'égide paternelle de Séleucus 1° Nicator, qui accorda aux Juifs le droit de bourgeoisie dans toutes les villes qu’il bâtit en Asie, même à Antioche sa capitale (Josèphe, Histoire ancienne des Juifs, XI, ur). Sous ce règne si favorable aux Juifs, le grand prêtre Simon, généralement respecté à cause de sa grande piété, obtint facilement la permission de fortifier la ville et le temple par des murs d'enceinte et de la pourvoir d’un réservoir d’eau, dans le but évident de prévenir l'éventualité d’une surprise pareille à l'attaque cruelle dont elle avait été victime quelques années auparavant sous Ptolémée Soter ou Lagos (Josèphe, L. c.! Ecclésiastique, 1, 1-3), et qui n’avait pas cessé d’affliger les patriotes (bid., 1, k, 36). Bien que l’hellénisme n’eût pas encore eu le temps de miner la confiance des masses dans la religion paternelle, son influence délétèrese manifestait déjà par l'augmentation du luxe et le relâchement moral des jeunes gens qui, séduits par le charme de la vie grecque, commençaient à cacher leur qualité de juifs (bd. xLir, 2). Les conseils et les admonestations de Ben-Sira étaient destinés à entraver la marche de cette décadence naissante, et tout nous fait croire qu'ils formaient un puissant facteur contre l’influence hellénique, qui ne prit une forme menaçante que sous le règne d’An-
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tiochus Épiphane (174-164), où les hellénistes, levant le masque, affichèrent ouvertement des tendances antijuives. La date de 290 explique admirablement le ton doux et humain qui distingue la morale de Ben-Sira, et le manque de toute explosion de zèle ou de fanatisme, ainsi que de toute plainte où imprécation contre l'oppression du dehors et la scission du dedans. D'autre part, l’état rélativement prospère de la Palestine se révèle par la pompe des cérémonies du temple et par la richesse extraordinaire du costume du grand prêtre; le peuple semble avoir été si fier de son chef religieux qu’il ne forme plus le moindre væu pour le rétablissement de la dynastie davidique, et Ben-Sira a bien interprété cette résignation, en disant que le règne de David n’était accordé que de fils en fils, et devait par conséquent prendre fin avec lextinction de la lignée directe, tandis que l’autorité d’Aharon était promise à tous ses descendants (bid., xLvi, 25 c). Cet état a bien changé sous les règnes suivants, et surtout vers 200 av. J.-C., qui tombe pendant le règne d’Antiochus III le Grand (222-186). « Du temps qu'Antiochus le Grand régnait en Asie, dit Josèphe (Antiquités, L. e.), et qu’il faisait la guerre à Ptolémée Philopator, roi d'Égypte et à son fils, soit qu’il fût vainqueur ou vaincu, la Judée et la basse Syrie souffraient toujours également, tant par la bonne que par la mauvaise fortune de ce prince, et étaient comme un vaisseau battu par les flots. Mais enfin, Antiochus étant demeuré victorieux assujettit la Judée. Après la mort de Ptolémée Philopator, Ptolémée son fils, surnommé Épiphane (205-181), envoya contre la basse Syrie une grande armée, sous la conduite de Scopas, qui se rendit maître de plusieurs villes et remit notre nation sous l’obéissance de ce prince. Quelque temps après, Antiochus vainquit Scopas dans une grande bataille auprès des sources du Jourdain et recouvra Ja Syrie et la Samarie. Alors les Juifs se rendirent volontairement à lui, reçurent son armée dans leur ville, nourrirent ses éléphants et aidèrent celles de ses troupes qui attaquèrent la garnison que Scopas avait laissée dans la forteresse de Jérusalem. Épuisée par ces changements de maîtres, la Judée dut être exemptée de tribut pendant trois ans et d’un tiers de tous les tributs dans l’avenir, en considération des pertes )
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qu’elle avait subies, Il fallut également remettre en liberté un grand nombre de personnes retenues comme esclaves et les rétablir dans leurs biens. Le temple ayant, lui aussi, beaucoup souffert pendant ces invasions réltérées, dut être réparé, et Antiochus ordonna que le bois nécessaire aux réparations, qu’on tirait des provinces et du mont Liban, ne payât pas de péage. » Ce n’est pas à une époque aussi agitée et aussi malheureuse . qu'un écrivain hiérosolymitain aurait produit un ouvrage d’esprit reposé et de sang-froid tel que l’Ecclésiastique. Une autre considération ne doit pas enfin être perdue de vue. Jérusalem est qualifiée de forteresse dès l’attaque imprévue de Ptolémée Soter, et elle conserve cet état pendant le règne d’Antiochus le Grand, où il n’est fait aucune allusion à la réparation des défenses de la ville. Or, étant donné que le pontife Simon, contemporain de Ben-Sira, en dehors de la fortification du temple, a dû également fortifier Jérusalem par un solide rempart (Ecclésiastique, z, #), il ressort avec évidence que ce pontife est bien Simon 1°, le Juste, contemporain de Séleucus Nicator, alors que, par suite de l’attaque précitée, il fallait penser à augmenter la résistance de la ville sainte. Il va sans dire que le mot rénmos, pouvant désigner l’ancêtre éloigné, ne s’oppose aucunement à la date de 290 dégagée par des considérations littéraires et historiques.