‹ Étude sur la prédication de Basile-le-Grand, archevêque de CésaréeChapitre 3 sur 6 · LS · texte numérisé non relu

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Mais rien de tout cela ne nous conduit à penser que Basile ait partagé les idées matérialistes qui avaient cours déjà sur le baptême. Tout ce qu’il dit du baptême doits’entendre de la conversion dont, pour lui, il peut être le signe. De cette assertion nous trouvons une preuve irréfragable, nous semble-t-il, dans le discours sur les quarante martyrs? p. 154, C. D.E., p. 155, A.

Nous ne trouvons pas de trace du dogme de la substitution. Par nous-mêmes, dit Basile, nous n’avons nulle justice; nous ne pouvons être justifiés que par notre humi lité, par la justice qui vient de Dieu, par la foi en Jésus- Christ qui est mort pour nous, et non, à notre place : TT HUVOIS TOY Ur COU æ7robavoyra, CE baptismo p. 115.

Mais évidemment pour être justifié par la foi en Jésus- Christ, il faut que cette foi soit efficace. Si nous voulons renaître à la vie avec notre Sauveur, il faut que le vieil homme meure avec lui, «qu’il soit enseveli avec lui dans

1 Hom. De baptismo, p. 114 2 Ibid, p. A5.

les eaux du baptème”,» et que, régénérés, convertis, nous vivions désormais de la vie de Jésus-Christ ?.

Ici, comme pour contre-balancer l'influence de Satan, intervient celle des anges. «De même que les murs d’une «ville la défendent de tous côtés contre les assauts de «l’ennemi, ainsi nous protège notre ange gardien.» Mais nous l’avons vu, les efforts de Satan ne portent point atteinte à notre liberté; le ministère des anges ne la respecte pas moins. «ils cessent de veiller sur nous et de nous dé- «fendre dès que nous cédons aux séductions du mal dont «ils ne peuvent supporter le douloureux aspect.» Ce n’est done qu’à condition de veiller nous-mêmes à notre défense que nous nous assurerons leur protection contre Satan; et cette protection nous fera sûrement triompher de notre ennemi dont l'influence pouvait sembler infirmer notre liberté.

On voit combien Basile est désireux d'établir solidement la liberté humaine. Il ne veut laisser aucun faux fuyant à des auditeurs qui devaient chercher et trouver une excuse à leurs vices dans les superstitions et les idées fatalistes du paganisme, que l’Église était menacée de voir s’introduire dans son sein avec la dégradation qu’elles produisent et favorisent.

C’est donc sur la liberté de Dieu, sur sa Providence, sur la liberté de l'homme, sur sa responsabilité, que Basile se fonde pour régénérer ces âmes énervées et avilies que le paganisme mourant léguait à l’Église.

1 Hom. De baptismo, p. 115.

2 Hom. De humililate, p. 159.

3 Hom. ir Ps. XXXIII, p. 148.

Appels directs à la dignité humaine.

En continuant la simple énumération des idées génératrices de sa prédication, nous espérons montrer comment il poursuit cette œuvre de régénération.

C'est presque dans chaque page qu’il fait appel à la dignité de l’homme inhérente à tout être libre et désormais rendue évidente à ses auditeurs.

Qu'ils ne se refusent pas le respect qu’ils se doivent à eux-mêmes, et ils ne seront plus esclaves de l’ivrognerie qui ravale l’homme au-dessous de la brute. Ils fuiront ces repas où le vin enflamme les sens, où hommes et femmes laissent leur raison s’égarer au point qu’il n’est plus en leur pouvoir de se maintenir dans les bornes de la bienséance et de la pudeur; on ne les verra plus «emportés «chez eux comme des morts, au milieu des insultes pu- «bliques ‘.» Qu'ils veuillent bien ne pas s’estimer moins que ne vaut réellement l’homme, et ils sentiront que le corps est à l’homme, et que l’âme c’est l’homme luimême *. Dès lors ils prendront moins de soin de la chair qui passe, ils ne persisteront pas à chercher leur bonheur et leur gloire dans la possession d'avantages que nous devons laisser avec notre corps sur cette terre ; ils s’occuperont surtout de l'âme qui ne périt point et doit un jour comparaitre devant le souverain juge pour rendre compte de ce qu'elle a fait ici-bas ; ils n’auront plus qu'un désir, celui de se préparer à ce jour si terrible pour ceux qui se seront laissé éblouir par l’éclat de la naissance, captiver

1 In ebrisos, p. 22.

2 Hom. Quod de rebus mundanis etc., p. 167; in illud, attende tibi ipsi, p. 18 et 19.

tout entiers par l’amour des honneurs, des richesses, des plaisirs, et n’auront été que les esclaves du corps. Pour que la chair ne nous asservisse pas, nous devons l’asservir nous-mêmes, et pour cela, au lieu d'accéder à tous ses désirs, nous devons ne lui accorder que la satisfaction des besoins les plus légitimes, veiller sans cesse sur nousmêmes et «nous défier de tout ee qui nous parait agréabie.» Il est superflu après cela de se demander si Basile flétrit les spectacles licencienx pour lesquels, si l’on en croit S'-Augustin, les chrétiens au [V° siècle se passionnaient autant que les païens. ;

On rencontre quelqu’unes de ces idées dans la plupart des discours de notre orateur; elles se trouvent surtout dans ses discours sur le mépris des choses de ce monde, sur lhumilité, sur faites atlention à vous-mêmes, sur la lecture des livres profanes.

Il n’est du reste pas toujours aussi modéré que nous avons pu le faire croire. Ses exhortations à vivre de la vie seule vraiment digne de l’homme ont quelquefois une assez forte couleur d’ascétisme.

Le jeüne que nous l’avons vu prescrire pour effacer le péché, il le recommande aussi pour l’éviter, pour arriver à la sainteté. S'il y a eu des Moïse, des Élie, des Daniel, c’est, selon lui, grâce au jeùne, dont Jésus lui-même nous a donné l’exemple ‘. Il faut donc jeüner; le jeûne dompte le corps que nous devons mépriser, châtier, dont nous devons réprimer les mouvements comme ceux d’une bête féroce, ws7ee Ongieu ras oouas *. Pourtant, quoiqu'il applau-

1 Hom.T De Jejunio, p. 4, 5, 6, 10.

2 De legendis libris gentilium, p. 182.

disse aux idées de Platon et de Pythagore ”, nous croirions fausser sa pensée et lui prêter gratuitement une contradiction, si nous disions qu'à ses yeux le corps est mauvais en lui-même, et que son ascétisme est basé sur l’impureté de la matière.

Dans ce même paragraphe, du reste, il invoque également l’autorité de S'-Paul.

En somme, bien que le prédicateur rappelle parfois Pauteur des ascéliques, et le zélé propagateur du monachisme, ses exhortations à s'inquiéter bien plus de lâme que du corps, à se déprendre de la fausse gloire et du faux bonheur, des plaisirs grossiers et trompeurs, pour s'attacher à la gloire véritable et au bonheur réel, aux joies pures et durables, ne sont que de vigoureux appels au sentiment de la dignité de l’homme, qu'il a pour but de restaurer. Et quand on connaît la société à laquelle s’Adressaient ces exhortations, on s'explique facilement l'énergie de ce langage, son exagération même. Certes, il n'était guère à craindre que des âmes à ce point flasques et éprises de la terre et de ses jouissances, en vinssent à exagérer l’austérité et le renoncement chrétiens.

Les exhortations de Basile aux riches et aux pauvres achèvent de montrer quel est le but qu’il poursuit, et comment il le poursuit.

Idées qu'il s’est faites de la richesse et de la pauvreté.

On l’a dit avec raison, Basile est le prédicateur de l’aumône. Essayons d'examiner brièvement comment il la comprise. Il semble avoir pris à la lettre une parole de Jésus destinée précisément à remplacer la lettre, le léga-

i Ibid.

lisme par l'esprit; il parait voir dans la réponse de Jésus au jeune homme riche un commandement positif. De là proviennent, dans quelques-uns de ses discours, certains développements qui pourraient le faire accuser de vues égalitaires et socialistes: «Celui qui aime son prochain «comme lui-même, dit-il, ne doit rien avoir de plus que «son prochain,» 0 XYATTUV TO TANSICU WG eAUTOS OUd\'ev TÉLIOG TEDCV senTuras rou manriou (Discours contre les riches, p. 52).

On Jui objecte que l’on doit conserver ses biens pour ses enfants, et, dans son ardeur à dévoiler l’égoïsme qui se cache souvent sous de telles raisons, il va jusqu’à ne pas respecter toujours les droits de la famille ‘. Que l’on insiste et que l’on dise qu'après tout on ne fait de tort à personne en gardant ce qui est à soi, et Basile, emporté par l’indignation que fait naître en lui un égoïsme aussi froid et aussi crument exprimé, se laissera aller jusqu’à méconnaitre, en apparence, le droit de propriété, et par conséquent la nature de l’aumôûne, qui doit être essentie]lement libre *.

Nous ne pensons pas cependant que les partisans du communisme puissent trouver dans les discours de Basile sainement interprétés, des arguments à l'appui de leur cause. Ce que M. Chastel dit des prédicateurs de cette époque en général, nous croyons pouvoir le dire justement de Basile en particulier.

«Malgré tout ce que ces déclarations présentent de pa- «radoxal et, à quelques égards de dangereux, nous croyons

«aisé de prouver, soit par le but que se proposent leurs «auteurs, soit par les circonstances où ils lesprononcèrent,

1 Hom. zn divites, p. 59.

? Hom. in ilud, destruam etc., p. 49, 50.

«soit surtout par l'esprit général de leur enseignement «qu’elles ne supposent de leur part aucune notion subver- «sive du droit de propriété ‘.»

I. Et d’abord parlons des circonstances. Les idées des poëtes et des philosophes païens sur la pauvreté trouvaient encore de nombreux partisans ; or pour ces poëtes et ces philosophes, la pauvreté étant un déshonneur l’on ne devait pas secourir le pauvre, parce que les secours qu’on lui aurait accordés n'auraient fait que prolonger une vie misérable. Et Platon lui-même professe de pareilles idées?. Cet inqualifiable égoïsme qui est le principe de Ia morale sociale antique *, avait encore de profondes racines chez des chrétiens qui ne l’étaient guère que de nom, et l’orateur devait frapper de vigoureux coups pour avoir quelque chance de détruire le vice de tous le plus vivace. L’égoïsme était tel chez certains auditeurs de Basile qu’ils laissaient le blé se corrompre dans les greniers plutôt que d’en faire l’aumône au pauvre, qui ne pouvant le leur payer, mourait de faim, ou leur vendait un de ses enfants dont ils osaient diseuter le prix". L’usure, l’une des plaies de la société antique, se montrait encore dans toute sa laideur

à Césarée *.

1 Ouvrage déjà mentionné, p. 206

2 M. Schmidt, ouvrage déjà cité, p. 73, 74.

3 Jbid., Lx. I, ch. I.

4 Hom. #n ilud, destruam etc., p. #9, 47.

5 Hom. #n Ps. XIV, p. 107.

Le taux de l’intérêt était si élevé chez les Romains, que prêter aux con. ditions légales avec la ferme résolution d’être payé, c'était, en quelque sorte, résoudre d'avance la ruine de l’emprunteur. Aussi les pères de V'Église ne faisaient guère de différence entre le simple prêt à intérêt et le prêt à usure, et renouvelaient à cet égard les prescriptions de l’Ancien Testament. M. Chastel, Études historiques sur l’influence de la charité, etc., p. 164.

L'avarice y était encore telle que lorsqu'elle avait Ja puissance à son service, elle dépouillait le prochain de la même facon «que la flamme saisit et dévore tout et que le «torrent débordé entraine tout sur son passage ‘.» Et jamais peut-être la misère ne fut plus grande qu’au IV° siècle, où presque partout les richesses étaient concentrées entre les mains de quelques familles *.

À la vue de tels spectacles peut-il ne pas échapper parfois à l’orateur indigné des expressions qui dépassent sa pensée, ou même n'est-il pas difficile que sa pensée ne s’exagère pas quelquefois elle-même ? Ce ne sont là, en effet, que des exagérations singulièrement provoquées par les circonstances, et que l’on peut apprécier justement quand on connait l'esprit général des allocutions de Basile soit aux riches soit aux pauvres, et le but final qu'il s'efforce d'atteindre.

II. Voici quelle est au fond la pensée de Basile sur les richesses et sur la pauvreté. Les riches sont les économes de la Providence *: Si une avarice sordide les porte à entasser les biens dont Dieu leur a donné l’administration, et ainsi à les rendre inutiles à tous; ou bien, si n’écoutant que le plus froid égoïsme ils les dissippent en plaisirs honteux, ou seulement en dépenses inutiles, ces biens deviendront l’occasion de leur perte *. Qu'ils s’acquittent au contraire de leur mandat, qu’ils viennent en aide aux pauvres, et leurs aumônes «déposées par ceux-ci devant

1 Hom. ?n divites, p. D7.

? Voir M. Chastel, ouvrage déjà cité, hiv. IE, ch. [. $ Hom. ia ilud, destruum etc., p. 48 A.

4 Hom. in divites, p. 59.

le tribunal du juge suprème» leur vaudront une sentence de grâce.

L'aumône est done méritoire ; et si elle est méritoire, elle est volontaire, et les richesses appartiennent par conséquent réellement à ceux qui les possèdent. Et certes, ee n’est pas une fois par hasard que Basile fait de l’aumône une œuvre méritoire‘. On pourrait même lui reprocher d’insister trop souvent et trop fortement sur le mérite de l’aumône, et de risquer ainsi de combattre l’égoïsme par un égoïsme plus relevé, il est vrai, mais qui n’en est pas moins de l’égoïsme. Toutefois, ainsi que nous l'avons vu, il a bien soin de dire à ses auditeurs que par lui-même Phomme n’a aucun mérite, et qu’il à tout à attendre de la justice qui vient de Dieu ; et puis, pour le moins aussi souvent, il fait appel à la sympathie, à la pitié que nous devons à toute misère *. Tout cela ne prouve-t-il pas le respect de Basile pour le droit de propriété? Et quand ik s'adresse aux pauvres, est-il parole moins propre à inspirer le désir du partage des richesses? Comme la richesse, la pauvreté est aussi voulue de Dieu, «afin que le pauvre, s’il «est patient et résigné mérite aussi sa récompense ;» et c’est dans le paragraphe que nous avons mentionné comme pouvant faire accuser Basile de vues socialistes et égalitaires, que nous trouvons textuellement cette phrase *. Et ailleurs : «Que le pauvre ne porte point envie au riche", «car le sage, si avec la pauvreté il a la vérité, s'estime le

! Hom. Quod de rebus etc., p. 168; in famem, p. 74; in divites, p. 61; ên illud, destruam, p. 50.

? Hom. in famem, p. 64-69; in ilud, destruum, p. 45, 6, A9: in divites, p. 52; Hom. in Ps. XIV eic.

3 Hom. zn ilud, destruam, p. 50 A.

# Hom. #r Ps. LXI, p. 497.

«possesseur du bien le plus précieux ‘.» Il nous serait facile de multiplier des citations de ce genre. Ce n’est pas que Basile tombe dans l'excès en faisant de la pauvreté en elle-même un mérite. ... «La pauvreté n’est pas toujours «louable, elle ne l’est que supportée librement et selon «l’Évangile ?.

HE. Ainsi il n’est pas plus méritoire d’être pauvre qu’il n'est condamnable d’être riche. Tout dépend de la facon dont on supporte la pauvreté ct la richesse. «Car nous «sommesexposés dans ce monde à deux sortes d'épreuves: «Elles nous viennent soit de l’adversité, par laquelle âme sest mise à l’essai, comme l’or jeté dans la fournaise, et «fait connaitre ce qu’elle a de foree et d’énergie, soit de «la prospérité contre laquelle elle n’a pas moins à lutter, «et qu'il ne lui est pas moins difficile de soutenir conve- «nablement*.»

On le voit clairement, rendre ses auditeurs capables de supporter l’une et l’autre de ces épreuves ; soustraire le riche à l’égoïsme et à l’épicuréisme"; alléger la misère du pauvre etle préserver de l’abattement, du désespoiret des vices que favorise aussi la pauvreté *, restaurer la dignité humaine chez tous ; les vivifier tous par l'esprit nouveau qui soufflait sur le monde, et ainsi les rendre tous dignes du ciel, tel estle but final de toutes les exhortations de Basile.

1 Hex. Hom. VI, p. 65; Hom. in Ps. XXXIIE, p. 147.

? Hom. sa illud, destruam eïc., p. 43.

3 Hom. Quod de rebus etc., p. 168 et passim; Hom. attende tibi ipsi, p.21 etc.

# Ibid., p. 22, 25 etc.

5 Ouvrage cité, hiv. HIT, ch. VL

Ajoutons en finissant que, comme le remarque M. Schmidt’, les haines, les jalousies inséparables de légoïsme, ayant aussi pénétré dans l’Église, le prédicateur de Césarée les combat énergiquement *.

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