‹ Étude sur la prédication de Basile-le-Grand, archevêque de CésaréeChapitre 4 sur 6 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Connaissant maintenant les idées mères de la prédication de Basile, nous devons, pour n'être pas trop incomplet, examiner comment il les développe et les présente à ses auditeurs. Nous verrons qu’à cet égard encore la prédication que nous étudions était fort bien appropriée aux hommes qu’elle voulait attemdre.

La rudesse de l’éloquence d’un S'-Paul n’eüt pas produit au IV° siècle à Césarée sur une grande partie de l’auditoire, un autre effet que celui qu’elle produisit à Athènes devant l’aréopage. C’est que le temps n’était plus où les dogmes et les préceptes chrétiens s'adressant à des âmes simples et bien disposées convertissaient sans le secours d'un langage cultivé et poli; et les prédicateurs avaient maintenant une rivalité de talent à soutenir avec les rhéteurs, dont le langage creux le plus souvent, mais plein d’art captivait leurs contemporains.

Basile à Césarée d’abord, à Constantinople ensuite et finalement à Athènes, s’était initié à tous les secrets de l’art oratoire, si bien qu’à ce point de vue il pouvait sup-

! Hom. De Invidia, p. M; Hom. Adversus iratos, p. 85 et passim.

? Pour les citations que nous faisons en français, nous donnons le plus souvent intégralement l'excellente traduction de M. Guillon, Bibliothèque choisie des Pères de l” Église grecque et latine, t. 9.

porter la comparaison avec les plus habiles de ses rivaux paiens. Mais dans la lutte qu’il s'agissait de soutenir avec eux, Basile avait un immense avantage.

Et d’abord, de bonne heure il avait su, soit d’instinct, soit qu'il l’eût appris de Platon ou de Cicéron, que la rhétorique peut faire des rhéteurs diserts, élégants, qui plaisent, mais que les orateurs dont les discours saisissen£ réellenrent les auditeurs, ne sont ainsi parvenus à la vraie éloquence qu’en joignant à l'étude de la rhétorique des connaissances étendues, et surtout une science solide de homme, de ses intérêts véritables, de ses passions dont l'éloquence, en définitive, meut à propos les ressorts. Aussi possédait-il des connaissances non moins approfondies que variées ", lorsque, de retour à Césarée et après. avoir plaidé quelque temps avec éclat, il sentit naître en lui le désir de se consacrer désormais tout entier à Pavancement du règne de Christ.

Il travailla alors à acquérir la science particulière en rapport avec la carrière spéciale à laquelle il avait résolu de se vouer; et les Saintes-Écritures, dont il arriva à connaître tout le détail, durent lui dévoiler plus d’un repli du cœur de l’homme, que ni les poëtes ni les philosophes antiques n’avaient pu lui révéler. Continuant ainsi à fouiller le cœur humain à la lumière de l'Évangile, en méditant sur les hommes qu’il voulait désormais se consacrer à régénérer, il apprit à les mieux connaître *, et par conséquent à exercer mieux encore l’art de les instruire, de les convaincre, de les émouvoir pour arriver à les persuader.

1 Grégoire de Naz., Grégoire de Nysse et ses propres ouvrages.

2 Voir, pour se faire nne idée de la connaissance que Basile avait du cœur humain, particulièrement l’homélie sur l'envie. Bened., 1. IT, p. 91.

est ce dont nous allons tàcher de rendre nos lecteurs juges eux-mêmes.

Détermination du sujet.

Nous lavons vu, la nature de l’auditoire de Basile le conduisait à affectionner particulièrement certains thèmes; il y revient souvent et c’est quelquefois aux dépens du sens de son texte et même de l’unité de son sujet.

De l’une et de l’autre de ces fautes nous trouvons un exemple saillant dans son discours Prenez-garde à vousmême‘. La suite du passage est : ef ne recélez point dans voire cœur une pensée mauvaise. Le sujet à tirer de ce texte serait, nous semble-t-il, la vigilance sur nos secrètes pensées, car nous péchons facilement par la seule volonté.

Ce n’est point là ce qu’en tire Basile. Après un exorde mauvais, pour le dire en passant, parce que tout exorde qui ne s’adapte pas parfaitement au sujet n’est pas bon, il consacre un paragraphe au vrai sujet; mais c’est afin de s’en débarrasser et de nous amener à celui qu’il lui préfère. «Nous devons, dit-il, fuir, par réflexion, le péché, «comme les animaux fuient par instinct les pèturages qui «leur seraient funestes, et rechercher la justice, comme «ceux-ci recherchent les herbes qui leur conviennent. «Nous devons prendre garde à nous, afin de discerner par «réflexion ce qui est nuisible d'avec ce qui est salutaire.»

- Tel est le sujet que l’orateur se crée lui-même. Voyons, le plus brièvement possible, comment il le traite. Passons une petite dissertation puérile et arrivons à la tractation proprement dite.

1 Bénédictins, t. TE, p. 46.

L’orateur montre que prendre garde à soi-même signifie «prendre garde moins à ce qui est autour de nous, qu’à ce qui est nous-même.» Or, l’âme, voilà ce qui est nous; le corps est à nous; nous devons faire à l’un et à l’autre la part qui lui convient, dédaigner la chair qui passe, avoir soin surtout de l'âme, qui est immortelle.» Voilà pour ainsi dire le principe posé : de cette hauteur l’orateur descend à l’application dans différentes circonstances de la vie : nous devons prendre garde à nous mêmes dans le péché, pour y remédier; dans la santé morale pour l’affermir et diriger l’activité qu’elle nous permet, et que réclame de chacun de nous notre position particulière; dans la possession et l’usage de nos biens, «pour ne pas risquer de les perdre ou de les rendre inutiles par des espérances imaginaires.» C’est à nous-même plutôt qu’à notre prochain que nous devons prendre garde. Enfin prenons garde à nous, dans la prospérité, et nous souvenant sans cesse «que la vie s'écoule comme un fleuve,» nous ne risquerons pas de devenir orgueilleux et arrogants; dans l’adversité, et la vue des vrais biens dont il ne tient qu’à nous de jouir nous préservera du découragement et du. désespoir. Après les développements de ces deux idées vient une péroraison. On pense tout naturellement qu’elle va clore le discours; il n’en est rien. Prenez garde à votre âme, prenez garde à votre corps, ajoute l’orateur; et il montre que la connaissance de notre àme et de notre corps nous conduira à celle de Dieu.

Voilà comment il traite le sujet que nous l’avons vu se créer lui-même; et qui done ne s’y serait pas attendu? On a pu en juger, le sujet donné par Porateur n'était point assez circonserit; et dans Ja tractation il n’a fait que Pé-

tendre, simème il n’en est pas sorti, si le sujet arbitrairement créé par lui, au mépris de celui que donnait nettement le texte, n’a pas été lui-même une transition pour arriver à l’un des thèmes que grâce à la nature de son auditoire Basile affectionnait surtout.

Certes chaque idée de ce discours, prise en elle-même et dans ses développements particuliers, est bonne, excellente; mais celle qui précède n’engendre pas celle qui suit, et l’on ne voit pas pourquoi telle ou telle autre ne serait pas encore à côté de celles qui y sont déjà ou même n'en remplacerait pas quelqu’une. En un mot, cette proposition qui doit tout résumer, cette unité d’où tout doit sortir et qui doit tout relier dans un discours manque dans celui-ci; dès que l’unité du sujet fait défaut, on n’a plus l'unité du but; et nous verrons plus loin combien est funeste une pareille faute.

Sans parler des discours de Basile qui ne sont pas autre chose, après tout, que de brillants commentaires, de riches paraphrases, celui que nous venons de critiquer n’est pas le seul où nous puissions le montrer man-

quant de netteté, de précision dans la détermination

de son sujet. On le voit encore faire le même faux pas dans ses deux discours sur le conseil que donne S'-Paul «de se réjouir toujours, de prier sans cesse, de rendre «grâce à Dieu en toutes choses.» Que l’on juge chacun de ces discours séparément ou que, l’un n'étant que la suite de l’autre, on les considère comme s'ils n’en formaient qu'un seul, l’on ne pourra pas dire que Basile ne soit tombé ici encore dans l’une des fautes les plus funestes à l’éloquence.

Mais ilest temps de rendre justice à un orateur qui

lorsqu'il vient à faiblir, nous montre mieux encore conbien il est puissant. Qu’un autre, nous ne disons pas d’entre les médiocres, fasse la même chûte, il ne s’en relèvera pas; et Basile, dans les deux ou trois discours que nous critiquons, se retrouve souvent lui-même et touche à la plus haute éloquence, ainsi que nous aurons l’occasion de le montrer.

Et puis, si deux ou trois de ses discours sont décidément défectueux relativement à l'unité du sujet, la plupart des autres sont à cet égard à l’abri de toute critique; et nous nous ferons une idée de l’éloquence qu’on y trouve quand nous aurons vu de quelles ressources de développement dispose l’orateur de Césarée.

Invention du développement.

C’est surtout pour le développement de ses sujets que Basile trouvait d’étonnantes ressources dans les connaissances aussi solides que vastes que venait féconder son génie. Car, comme on l’a dit, connaître sert beaucoup pour inventer, et nos connaissances sont les germes de nos inventions; toutefois ces germes, s’ils ne sont fécondés par la puissance du génie et müris par sa vivifiante chaleur, ne font que végéter et finalement meurent sans avoir donné aucun fruit. Mais les connaissances de Basile sont confiées à son génie, qui les inonde de lumière, les pénètre de sa chaleur; et il en avait cette abondance et cette force que Libanius disait surpasser l’abondance de Platon et la force de Démosthène ‘.

Î Bénéd., Libanius a Basile, épire CCCUIT, t. HE, p. 450.

Nous ne connaissons assez ni Platon, ni Démosthène, pour nous approprier l’opinion du célèbre rhéteur; mais nous connaissons du moins assez Basile pour affirmer que, loin de ressembler à ces discours languissants qui n’avancent que péniblement et arrivent au but épuisés et sans autre vie que celle que donne une agitation fiévreuse, ceux de l’orateur de Césarée sont au contraire fortement nourris et pleins de vigueur.

Mais dire que cette abondance et cette force se montrent dans tous les discours de Basile serait louer avec excès un orateur qui, pour prendre rang entre les premiers ne demande qu'à être jugé comme il le mérite, Il est quelquefois inférieur à lui-même. Et quel est l’orateur qui ne faiblit jamais ? Le premier discours sur le jeüne est d’une sécheresse est d’une faiblesse extrêmes; et pour tout dire, c’est à cette mauvaise production que nous pensions tout à l'heure, quand nous parlions de discours affamés et languissants. C’est comme un tissu de subtilités, de raisons superficielles, d'explications forcées, de fausses applications de l’Écriture ; et, ce qui est plus grave et s'éloigne plus encore, si possible, de la prédication de Basile, il ÿ est fait appel, en finissant, à des mobiles qui sont loin d’être dignes de la chaire chrétienne. On serait tenté de reléguer une semblable production au rang de celles faussement attribuées à notre orateur, si la thèse qu'il veut prouver n’expliquait une pareille chute ‘, Mais son deuxième discours sur le même sujet ? ést déjà bien Join de cette sécheresse, et, disons le mot, de cette puérilité ; il y retrouve de son abondance et de sa vigueur

2 bénede, Cie

2 Jd,, à la suite.

habituelles. C'est que, dans ce deuxième discours, laissant de côté antiquité prétendue du jeûne et ses avantages matériels, il combat l'erreur plus ou moins volontaire qu'on peut s’abandonner à la débauche la veille d’un jour de jeüne, précisément parce qu’on doit jeùner le lendemain; c’est que, revenant sur le terrain moral, il retrouve les provisions considérables qu’il y a amassées, et que son génie ne lui devient plus inutile.

Ne songeons plus à quelques passages isolés, assez rares d’ailleurs, tels que celui qu’on trouve dans le panégyrique des quarante martyrs"; et pour mentionner le plus mauvais, demandons grâce pour un paragraphe de l’un des discours que nous avons déjà trouvé défectueux au point de vue de l'unité du sujet; l’orateur asservi au théologien s’évertue à justifier les larmes de Jésus, qui auraient été non point la manifestation de la douleur, Jésus n’en étant pas susceptible, mais une lecon pour nous apprendre la mesure dans nos gémissements et dans nos larmes ? ; écartons de notre esprit ces quelques passages dont nous avons indiqué les plus défectueux, et nous n'avons rien à retrancher de ce que nous avons dit de l’abondance et de la force de Basile. Son discours sur «Prenez garde à vous-même *» peut d’abord paraitre nécessiter une nouvelle restriction : mais si nous la faisons, ce n’est que relativement à cette force qui nait d’une heureuse disposition où entre tout ce qui y doit entrer, et cela de façon à ce que chaque idée soit à la place qui seule lui convient".

1 Bénéd., 1. IT, p. 155.

2 Id, t. IT, p. 29.

+) Bénéd,, 1. IT, p. 16.

/ : 2 . # Le * Ge n’est que dans le chapitre suivant que nous envisagerons la prédication de Basile à ce point de vue.

Mais quelle ampleur et quelle force dans chacune des pensées et dans leurs développements! qu’on lise par exemple le paragraphe où il développe cette idée que le corps étant à nous et l’âme seule étant nous-même, c'est de l’âme que nous devons surtout avoir soin, et lon verra comment tout cela est richement et solidement pensé‘. Et dans le développement de cette idée que toutici bas estmobile, passager et caduc, quelle éloquence! Ecoutez-le plutôt: «L’étendue de vos richesses, la noblesse de votre ex- «traction, la splendeur de la patrie, la beauté du corps, les «hommages qui vous arrivent de toutes parts, vous inspi- «rent une complaisance secrète qui va jusqu’à l’orgueil ! «songez que vous êtes poussière, et que vous retournerez «en poussière. Regardez autour de vous, ceux qui avant «vous possédèrent les mêmes avantages, où sont-ils? «Où sont aujourd’hui ces hommes autrefois revêtus des «plus importantes magistratures, ces orateurs dont l’élo- «quence était invincible? que sont devenus ces renommés «capitaines qui commandaient à des peuples entiers ? Tout «cela n’est plus que poussière, la matière d’un vain entre- «tien. De tout l'éclat de cette vieilne reste que quelques «ossements. Pénétrez dans l’intérieur de ces tombeaux, et «distinguez, si vous le pouvez, l’esclave du maitre, le «pauvre d'avec le riche ; celui qui languissait dans une «prison, de celui qui fut assis sur un trône, le fort d'avec «le faible, celui qui brilla par la beauté des formes d’avec «celui qui fut disgracié de la nature °.»

Qu'on lise le paragraphe suivant adressé au pauvre, méprisé, sans asile, manquant du plus strict nécessaire:

1 Bénéd., t. Il, p. 205 et sqq.

2 Bénéd., t, Il, p. 241.

et qu'on veuille remarquer comme le premier de ces deux développements prépare le suivant, et comme tous deux se fortifient réciproquement, chacun d’eux augmentant sa force propre de la force intrinsèque de l’autre.

C’est comme au hasard que nous avons été conduit à signaler ces deux morceaux. Nous en pourrions trouver d’aussi riches et d'aussi forts dans presque tous les discours de lorateur de Césarée. Dans quelques-uns il en est même qui nous paraissent l’être bien plus encore. Pour s'en convaincre, qu'on lise par exemple la réfutation de cette objection. «Mais laissez moi jouir pendant ma vie, «el à ma mort je compte bien léguer aux pauvres.»

Nous ne pouvons résister à la tentation de citer la fin de ce morceau. «C'est à la mort et non pas à vous que l’on «doit savoir gré de vos aumônes. Si vous n’aviez pas dû «mourir, vous n’auriez guère pensé au Seigneur. Ve vous «{rompez pas, on ne se moque pas de Dieu. On ne conduit «pas un mort à l'autel. Il faut à Dieu une victime vivante. «La belle preuve de générosité que le don de ce que lon «a de trop! Vous n’offrez au bienfaiteur suprême que ce «dont vous ne savez que faire. Vous n'oseriez pas recevoir «des hôtes illustres avec les restes de votre table; et vous «prétendez apaiser Dieu avec les restes de votre opu- «lence *.»

Qu'on lise encore la description des effets de la colère”, celle de l'envie”, celle, dans son discours sur l’ivrognerie,

1 Bénéd., p. 61.

? Id., p.85 et sqq.

3 J1 faut dire pourtant que le tableau de l’envie est plus remarquable

par la finesse des traits que par leur vigueur.

d’un repas se transformant en une orgie’, la réponse dans le discours sur «Rendez grâces à Dieu en loules choses,» à cette objection: «Mais comment une âme déchirée par la souffrance peut-elle ne pas éclater en sanglots *?» Quelle puissance et quelle richesse ! Arracher des fragments de pareils morceaux pour les citer, serait comme si quelqu'un, voulant vous faire admirer la beauté d’une statue, vous en mettait sous les yeux un bras, ou toute autre partie qu’il aurait détachée de cette statue. Les citer nous prendrait trop de place. Disons tout de suite, que nous espérons avoir montré dans une certaine mesure, que l’abondance et la force sont le caractère principal des développements de Basile, et que la force s’unit presque toujours chez lui à l'abondance”.

Ajoutons que la grâce n’est point exclue par la force; elle se montre bien souvent cà et là dans ses discours. Mais quel charme ne donne-t-elle pas à tout cet excellent traité devenu classique“, où le pieux et savant évêque tâche d’inspirer à la jeunesse chrétienne le goût de la philosophie, de l’éloquence et de la poésie antiques, et lui donne les directions nécessaires pour la lecture de ces livres qu’il aimait tant, qu’il connaissait si bien, et dont l’étude lui avait été si profitable. Le moindre des avantages qu'il en avait retirés était peut-être d'en pouvoir parler avec une grace exquise. Sa gràce d’ailleurs qui ne se fait jamais admirer aux dépens de la force est toujours naturelle et modeste, et c’est pour cela qu’elle a tant de charmes:

1 Bénéd., p. 129.

2 Bénéd., t. IT, p. 56 et 55.

3 Voir encore t. I, p. 94; t. IT, p. 150; t. 1, p. 2, 12 etc. A Béned:, t'il p17S:

point de fard, point d'affection. Nous fouillons dans nos souvenirs, et c’est à grand-peine que nous y trouvons un morceau, qui s’il n’était pas à-peu-près unique dans son genre pourrait infirmer le jugement que nous venons de porter.

On rencontre un peu plus souvent des phrases qui, pour ne sentir nullement l'affectation et la recherche, n’en sont pas moins contraires au bon goût. Emporté par sa véhémence, il se laisse aller tantôt à une comparaison malheureuse *, tantôt à des détails assez peu relevés pour n'être pas supportables même dans une conversation *. Mais ce sont là des inégalités inhérentes à cette force, à cette véhémence du genre sublime qui n’est oceupée que de saisir, d’entrainer, d'enlever l’auditeur.

Et si avec l’abondance la grâce se trouve à côté de la force, on y rencontre aussi la plus sympathique douceur, la plus délicate tendresse; tout cela donne quelquefois à la prédication de Basile ce caractère si difficile à définir et qu’on appelle l’onction*.

On le voit, Basile réunit des qualités bien diverses. C’est que Basile est une de ces âmes richement douées, et dont toutes les cordes sont «toujours prêtes à vibrer. Qu'il voie quelqu'un de ces avares puissants et qui abusent de leur puissance pour accroître leurs possessions au mépris de toute équité, et rien ne surpassera en énergie

1 Exorde du panégyrique de St-Gordius, 1. W, p. 14.

2 Benéd., t. I, p. 59.

8 Ja, t. II, p. 466.

4 Par exemple : Æxorde du traité sur l'utilité de la lecture des auteurs profanes. Exorde sur l’homélie dans un temps de famine et de séche-

resse; dans ce même discours, quand il s'adresse particulièrement aux

pauvres. Bénéd., I, p. 173. I4., p. 62.

les paroles qu'il trouvera dans son indignation pour flétir une pareille conduite, et pour en dénoncer le funeste dénouement : «Trois coudées de terre et la condamnation éternelle.» Qu'il rencontre de la résistance dans ce cœur auquel il veut faire partager sa profonde compassion pour le pauvre, et il foudroie l’objection qu’on lui oppose. Qu'il se place en présence des beautés grandioses de la nature, et il les sentira si vivement, qu’il trouvera sans peine pour les rendre des couleurs dignes de ces beautés. Qu'il en examine les plus petits détails, c’est alors son goût pur et délicat qui s’éveille, et il les décrit avec une gràce infinie. Que ses yeux se portent sur les campagnes brülées par le soleil, et, à cet aspect, ils se baignent de larmes; que ses regards s’arrêtent sur l’infortune, et jamais elle ne fut l’objet de plus de tendresse, de plus de sympathie, de plus d'amour *.

Ajoutons que Basile tient à sa disposition toutes les formes de l’explication et de la preuve et tous les moyens de donner de la couleur et du mouvement à son élocution.

On peut même admirer chez lui l’art et l’habileté dans la narration, qui, essentielle à l’éloquence du barreau, est peu propre au discours de la chaire, à moins que ce discours ne soitun panégyrique dont elle doit former le canevas. Aussi n'est-ce que fort rarement que nous trouvons la narration dans ses autres productions oratoires, tandis qu’elle est comme le tissu de ses panégyriques. C’est ce qui, joint au mérite même de ces narrations, a probablement fait dire à Erasme, d’une manière un peu trop absolue, nous semble-t-il, «que réussissant en tous

1 Quand il visitait les lépreux dans l’hôpital qu'il avait lui-même fait bâtir, 1l serrait avec effusion ces malheureux dans ses bras.

les genres, Basile paraissait avoir encore mieux été doué pour le panégyrique.» Pourtant, sauf celui de Mamas martyr, qui, à notre avis, est on ne peut plus mauvais, ses discours de ce genre offrent tous en effet une narration pressée, concise, colorée, animée. On assiste à la scène, on voit les personnages, on les entend. Basile excelle aussi à faire d’une définition un morceau des plus oratoires. On n’a pour s’en convaincre qu’à lire la définition qu’il donne de l’âme dans son discours sur le mépris des choses de ce monde. On regrette d'y trouver un de ces traits de mauvais goût échappés à l'entrainement du genre sublime *.

Il nous serait facile d'indiquer dans les divers discours de Basile plusieurs exemples remarquables de presque toutes les formes de l’argumentation, et de presque tous les moyens de colorer et d’animer son élocution. Mais cela serait par trop fastidieux; nous nous bornerons à signaler l’homélie contre les riches * où se succèdent la réfutation proprement dite, la réduction à l’absurde, la description, Pantithèse, le portrait, argument par analogie renforcé par un argument @ fortiori, la comparaison, la correction, l'ironie, le dialogue, la métaphore.

Basile possède donc d'immenses ressources. Il nous reste à examiner comment il les dispose.

{ Jl parle de l’âme : rovro ag Du, sx ru sxoremwey exéivay Jane, o ra MOVE yet KAIGOG.

2 Bénéd., t. IT, p. 51-62.

Invention de la disposition. 2

Nul ne l’ignore, les forces les plus considérables mal dirigées, se perdent en partie, quand elles ne s’annulent pas en se contrariant. Les forces du discours ne sont pas soumises à d’autres lois, et ne font point exception à la règle générale, qui, cette fois, n’en souffre aucune. Il serait done à regretter que tant et de si puissants moyens de se rendre maître de l'esprit et du cœur ne fussent pas convenablementutilisés parBasile, faute d’une habile disposition.

On doit s’y attendre, les discours que nous avons trouvés défectueux au point de vue de la détermination du sujet, laisseront fatalement beaucoup à désirer relativement à la disposition. Dès que le sujet n’est pas nettement précisé, le but ne saurait l’être davantage; et quand on ne sait pas au juste où l’on va, on ne sait pas mieux le chemin que l’on doit prendre. C’est ce qui est arrivé à Basile dans les deux discours en question. Certes, on ne peut pas dire qu’il n’y aitaucun mouvement; nous avons déjà fait remarquer la véhémence aussi bien que l’abondance de certains paragraphes, mais il n’y a pas de mouvement continu, progressif.

Les autres discours, où Basile a nettement déterminé son sujet, sont des modèles relativement au plan. Quand son texte est un récit, après en avoir saisi l’idée mère, il jette ses matériaux dans le cadre de ce récit, dont ils suivent les différents contours; et de ce moule sort comme le type de l’homélie. Lorsque son texte n’est pas un récit, lorsqu'il fait un sermon proprement dit, sa disposition n'est pas sensiblement différente ; nous voulons dire que les parties de son discours n’en sont pas moins toujours

étroitement unies et que cette continuité que l’enchainement du récit donne à ses homélies, l’enchainement logique, naturel des idées et des sentiments la donne pour le moins aussi bien à ses sermons. Même dans sa plus grande simplicité, on n’y voit pas le plan dont les parties simplement convergentes sont comme autant d’attaques partielles dirigées sur l’âme de l’auditeur, et après chacune desquelles l’orateur, obligé de revenir en arrière pour reprendre élan, accorde à l'auditeur un répit qui suffit trop souvent à réparer la brèche qu’il vient de faire. Simple application de ces deux vers bien connus :

«Ordinis hæc virtus erit et venus, aut ego fallor, QUt jam nunc dicat jam nunc debentia dici,»

voici, en deux mots, enquoi consiste la disposition de Basile.

En général, il commence par poser un fait ou un principe qui devient la source de tout le discours : C’est une suite d'idées, d'arguments, de sentiments qui sortent les uns des autres, celui qui précède engendrant sans effort celui qui suit; ce dernier augmente sa force propre de toute la force du précédent pour la communiquer au raisonnement ou au sentiment qu’il engendrera à son tour. Ainsi jusqu’au bout se propage le discours. Formé de la sorte, ilse déroule par un mouvement continu et progressif, transmet ce mouvement à l’âme de l’auditeur, et parvient ainsi à l’éloquence même, de l’avis de Cicéron qui ne craint pas de dire : «Quid aliud est eloquentia nisi motus animæ continuus ?»

Mais ici encore, nous ne voulons pas être seul juge. Écoutez Basile : il prend à partie le riche puissant que son avarice porte à dépouiller le prochain : «A quoi bon tout

«cela quand trois coudées de terre vous attendent, quand «quelques pierres suffiront pour garder votre misérable «cadavre? Pourquoi donc tant de soins et d’embarras? «Pourquoi cet insolent mépris de toute loi divine et hu- «maine ? Pourquoi semer dans vos mains une paille sté- «rile?.,.. que dis-je stérile? s’écrie l’orateur; c’est elle «qui alimentera les feux éternels.» Et voilà l’avare saisi et traduit devant le tribunal du juge suprême, et l’orateur, amené à faire le plus saisissant tableau du jugement que subira cet avare, Cet enchainement naturel, ce mouvement continu, cette progression sont dans les discours entiers ‘.

Nous en signalerons un qui nous a paru un vrai chefd'œuvre d’habileté; nous voulons parler du discours contre l'usure *. L'orateur va-t-il se borner à stigmatiser l’usurier? mais l’usure provient de deux sources : de l’avarice sordide du prêteur; de la sottise et du manque d’énergie de lemprunteur : dans une situation momentanément difficile, «il aime mieux emprunter une opulence éphémère, que de devoir à un travail utile de quoi se relever peu à peu.» Il s’agit donc d’attaquer le mal dans chacune de ses deux racines. C'est là ce que ne manque pas de faire Basile; et il le fait de telle sorte, qu’en s’adressant directement soit à l’usurier, soit à lemprunteur, chacune de ses paroles va les atteindre l’un et l’autre. La flétrissure qu’il imprime à la conduite de l’usurier, et le portrait qu'il en fait, sont en même temps la plus éloquente exhortation à fuir les dangereux services d’un tel homme; et cet homme a dû sentir s’accroitre en lui la

1 Voir p. ex. Hom. De humitlitate.

23 1Dip M07:

honte que lui ont inévitablement inspirée ses infàmes procédés, en entendant les conseils motivés que l’orateur donne à l’emprunteur, et la description énergique de la misère à laquelle conduit infailliblement l'emprunt à usure À.

Voilà comment se propagent et se fortifient mutuellement les idées et les sentiments de Basile; voilà avec quelles forces l’orateur de Césarée arrive à ce moment du discours où il faut frapper les grands coups de l’éloquence, afin de se rendre définitivement maître de l’âme des auditeurs. Voyons comment il couronne son œuvre.

Prenons un des discours dont nous n’avons pas encore eu l’occasion de parler : celui sur le bapléme,que l’on pourraitintituler avec plus de raison : sur le renvoi de la conversion‘. Il a vigoureusement réfuté tous les motifs que l’on allègue, mis à nu tousles sophismes que forge l'esprit, asservi à un cœur épris des jouissances matérielles, pour différer la conversion. «Et enfin, s’écrie-t-il, qui donc, «dites-moi, a fixé si certainement en votre faveur le terme «de votre vie ? En différant comme vous faites d’année en «année, de mois en mois, de jour en jour. ... vous vous «exposez à être surpris par l'heure à laquelle vous ne vous «attendez pas, alors que les principes de la vie étant «épuisés ; livré à angoisse, au désespoir, qui nous envi- «ronneront de toutes parts ; condamné par le médecin ; «déjà pleuré par nos proches; dévoré par les ardeurs d’une «fièvre brülante; exhalant avec peine de stériles gémisse- «ments, vous articulerez de vains sons qui ne pourront «plus être entendus, et ne passeront que pour des rêve-

Li CIS AS LE C LRU PS TEE LE

eries.... Comment à ces derniers moments recevoir les

«.... Le danger presse, il faut partir ; la mort est là ; «qui viendra vous secourir à cet affreux moment ? sera-ce «Dieu? Vous n’avez eu pour lui que du mépris. — Mais, «alors, il m’exaucera. — Est-ce que vous l’écoutez «maintenant ? — Il m'accordera encore quelque délai. — «Serait-ce à cause du bon usage que vous avez fait de ceui qu'il vous avait déjà donné ?»

«Ne vous laissez donc pas abuser par des paroles «vaines : car la mort viendra vous accabler tout d'un «coup, et vous enveloppera comme d’un tourbillon impé- «tueux. L'ange des ténèbres fondra sur vous pour vous «enlever avec violence, et entrainer votre âme enlacée «dans les liens du péché, se repliant encore sur des affec- «tions terrestres, faisant d’inutiles efforts pour exprimer «ses dernières pensées. Quels regrets ! Quels déchire- «ments! Pénitence tardive et stérile! Vous verrez d’un «côté les justes en possession des dons ineffables de la «gloire céleste; de l’autre, les pécheurs consternés au «fond de l’abime où vous allez être vous-mêmes englou- «tis!.... Et pourtant, le jugement du Seigneur est juste, «vous direz-vous à vous-même; il m’appelait, j’étais «sourd ; on m'avertissait, on me Conjurait, tout cela en «pure perte.»

Telle est la prédication de larchevêque de Césarée. Elle est l’œuvre d’un grand génie oratoire puisant abondamment dans un intarissable trésor de science profane et sacrée; il ne cesse d'appeler à son aide tantôt l’une, tantôt l’autre, et l’une et l'autre le servent presque toujours à merveille, «Admirez la profonde sagesse de notre législa-

point de fard, point d'affection. Nous fouillons dans nos souvenirs, et c’est à grand-peine que nous y trouvons un morceau, qui s’il n’était pas à-peu-près unique dans son genre pourrait infirmer le jugement que nous venons de porter‘.

On rencontre un peu plus souvent des phrases qui, pour ne sentir nullement l'affectation et la recherche, n’en sont pas moins contraires au bon goût. Emporté par sa véhémence, il se laisse aller tantôt à une comparaison malheureuse *, tantôt à des détails assez peu relevés pour n'être pas supportables même dans une conversation *. Mais ce sont là des inégalités inhérentes à cette force, à cette véhémence du genre sublime qui n’est oceupée que de saisir, d’entrainer, d'enlever l’auditeur.

Et si avec l'abondance la gràce se trouve à côté de la force, on y rencontre aussi la plus sympathique douceur, la plus délicate tendresse; tout cela donne quelquefois à la prédication de Basile ce caractère si difficile à définir et qu'on appelle l’onetion".

On le voit, Basile réunit des qualités bien diverses. C’est que Basile est une de ces âmes richement douées, et dont toutes les cordes sont toujours prêtes à vibrer. Qu'il voie quelqu'un de ces avares puissants et qui abusent de leur puissance pour accroître leurs possessions au mépris de toute équité, et rien ne surpassera en énergie

1 Exorde du panégyrique de St-Gordius, 1. , p. 14.

2 Bénéd., t. Il, p. 59.

3 Ja. t. 1, p. 466.

4 Par exemple : £xorde du traité sur l'utilité de la lecture des auteurs profunes. Exorde sur l’homélie dans un temps de famine et de sécheresse; dans ce même discours, quand il s'adresse particuhèrement aux pauvres. Bénéd., IT, p. 175. 1d., p. 62.

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les paroles qu'il trouvera dans son indignation pour flétrir une pareille conduite, et pour en dénoncer le funeste dénouement : «Trois coudées de terre et la condamnation éternelle.» Qu'il rencontre de la résistance dans ce cœur auquel il veut faire partager sa profonde compassion pour le pauvre, et il foudroie l’objection qu’on lui oppose. Qu'il se place en présence des beautés grandioses de la nature, et il les sentira si vivement, qu'il trouvera sans peine pour les rendre des couleurs dignes de ces beautés. Qu'il en examine les plus petits détails, c’est alors son goût pur et délicat qui s’éveille, et il les décrit avec une grâce infinie. Que ses yeux se portent sur les campagnes brülées par le soleil, et, à cet aspect, ils se baignent de larmes; que ses regards s’arrêtent sur l’infortune, et jamais elle ne fut l’objet de plus de tendresse, de plus de sympathie, de plus d'amour *.

Ajoutons que Basile tient à sa disposition toutes les formes de l’explication et de la preuve et tous les moyens de donner de la couleur et du mouvement à son élocution.

On peut même admirer chez lui l’art et l’habileté dans la narration, qui, essentielle à l’éloquence du barreau, est peu propre au discours de la chaire, à moins que ce discours ne soitun panégyrique dont elle doit former le canevas. Aussi n'est-ce que fort rarement que nous trouvons la narration dans ses autres productions oratoires, tandis qu’elle est comme le tissu de ses panégyriques. C’est ce qui, joint au mérite même de ces narrations, a probablement fait dire à Erasme, d’une manière un peu trop absolue, nous semble-t-il, «que réussissant en tous

1 Quand il visitait les lépreux dans l’hôpital qu'il avait lui-même fait bâtir, 1l serrait avec effusion ces malheureux dans ses bras,

les genres, Basile paraissait avoir encore mieux été doué pour le panégyrique.» Pourtant, sauf celui de Mamas martyr, qui, à notre avis, est on ne peut plus mauvais, ses discours de ce genre offrent tous en effet une narration pressée, concise, colorée, animée. On assiste à la scène, on voit les personnages, on les entend. Basile excelle aussi à faire d’une définition un morceau des plus oratoires. On n’a pour s’en convaincre qu'à lire la définition qu’il donne de l’âme dans son discours sur le mépris des choses de ce monde. On regrette d'y trouver un de ces traits de mauvais goût échappés à l'entrainement du genre sublime *.

Il nous serait facile d'indiquer dans les divers discours de Basile plusieurs exemples remarquables de presque toutes les formes de l’argumentation, et de presque tous les moyens de colorer et d’animer son élocution. Mais cela serait par trop fastidieux; nous nous bornerons à signaler l’homélie contre les riches * où se succèdent la réfutation proprement dite, la réduction à l’absurde, la description, lPantithèse, le portrait, l'argument par analogie renforcé par un argument @ fortiori, la comparaison, la correction, l'ironie, le dialogue, la métaphore.

Basile possède donc d'immenses ressources. Il nous reste à examiner comment il les dispose.

1 T1 parle de l’âme : roure eg Qu, ëx ray uorevav emeiv funamav, © ruv

DÔiVOY yes KA1OG.

2 Bénéd., t. Il, p. 51-62.

Invention de la disposition:

Nul ne l'ignore, les forces les plus considérables mal dirigées, se perdent en partie, quand elles ne s’annulent pas en se contrariant. Les forces du discours ne sont pas soumises à d’autres lois, et ne font point exception à la règle générale, qui, cette fois, n’en souffre aucune. Il serait done à regretter que tant et de si puissants moyens de se rendre maitre de lesprit et du cœur ne fussent pas convenablementutilisés par Basile, faute d’une habiledisposition.

On doit s’y attendre, les discours que nous avons trouvés défectueux au point de vue de la détermination du sujet, laisseront fatalement beaucoup à désirer relativement à la disposition. Dès que le sujet n’est pas nettement précisé, le but ne saurait l'être davantage; et quand on ne sait pas au juste où l’on va, on ne sait pas mieux le chemin que l’on doit prendre. C’est ce qui est arrivé à Basile dans les deux discours en question. Certes, on ne peut pas dire qu’il n’y aitaucun mouvement; nous avons déjà fait remarquer la véhémence aussi bien que l'abondance de certains paragraphes, mais il n°y a pas de mouvement continu, progressif.

Les autres discours, où Basile a nettement.déterminé son sujet, sont des modèles relativement au plan. Quand son texte est un récit, après en avoir saisi l’idée mère, il jette ses matériaux dans le cadre de ce récit, dont ils suivent les différents contours; et de ce moule sort comme le type de l’homélie. Lorsque son texte n’est pas un récit, lorsqu'il fait un sermon proprement dit, sa disposition n’est pas sensiblement différente ; nous voulons dire que les parties de son discours n’en sont pas moins toujours

étroitement unies et que cette continuité que l’enchainement du récit donne à ses homélies, l’enchaînement logique, naturel des idées et des sentiments la donne pour le moins aussi bien à ses sermons. Même dans sa plus grande simplicité, on n’y voit pas le plan dont les parties simplement convergentes sont comme autant d’attaques partielles dirigées sur l’âme de l’auditeur, et après chacune desquelles l’orateur, obligé de revenir en arrière pour reprendre élan, accorde à l'auditeur un répit qui suffit trop souvent à réparer la brèche qu’il vient de faire. Simple application de ces deux vers bien connus:

«Ordinis hæc virtus erit et venus, aut ego fallor, Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici,»

voiei, en deux mots, enquoi consistela disposition de Basile.

En général, il commence par poser un fait ou un principe qui devient la source de tout le discours : C’est une suite d'idées, d’arguments, de sentiments qui sortent les uns des autres, celui qui précède engendrant sans effort celui qui suit; ce dernier augmente sa force propre de toute la force du précédent pour la communiquer au raisonnement ou au sentiment qu’il engendrera à son tour. Ainsi jusqu’au bout se propage le discours. Formé de la sorte, il se déroule par un mouvement continu et progressif, transmet ce mouvement à l’âme de l’auditeur, et parvient ainsi à l’éloquence même, de l’avis de Cicéron qui ne craint pas de dire : «Quid aliud est eloquentia nisi motus animæ continuus ?»

Mais ici encore, nous ne voulons pas être seul juge. £coutez Basile : il prend à partie le riche puissant que son avarice porte à dépouiller le prochain : «A quoi bon tout

«cela quand trois coudées de terre vous attendent, quand «quelques pierres suffiront pour garder votre misérable «cadavre? Pourquoi donc tant de soins et d’embarras? «Pourquoi cet insolent mépris de toute loi divine et hu- «maine ? Pourquoi semer dans vos mains une paille sté- «rile?,.. que dis-je stérile? s’écrie l’orateur; c’est elle «qui alimentera les feux éternels.» Et voilà l’avare saisi et traduit devant le tribunal du juge suprême, et l’orateur, amené à faire le plus saisissant tableau du jugement que subira cet avare, Cet enchainement naturel, ce mouvement continu, cette progression sont dans les discours entiers *.

Nous en signalerons un qui nous a paru un vrai chefd'œuvre d’habileté; nous voulons parler du discours contre l’usure *. L’orateur va-t-il se borner à stigmatiser l’usurier? mais l’usure provient de deux sources : de l’avarice sordide du prêteur; de ja sottise et du manque d’énergie de l’emprunteur : dans une situation momentanément difficile, «il aime mieux emprunter une opulence éphémère, que de devoir à un travail utile de quoi se relever peu à peu.» Il s’agit donc d’attaquer le mal dans chacune de ses deux racines. C’est là ce que ne manque pas de faire Basile; et il Le fait de telle sorte, qu’en s’adressant directement soit à l’usurier, soit à emprunteur, chacune de ses paroles va les atteindre l’un et l’autre. La flétrissure qu’il imprime à la conduite de l’usurier, et le portrait qu'il en fait, sont en même temps la plus éloquente exhortation à fuir les dangereux services d’un tel homme; et cet homme a dû sentir s’accroître en lui la

1 Voir p. ex. Hom. De humilitate, TOUL *D 407:

honte que lui ont inévitablement inspirée ses infàmes procédés, en entendant les conseils motivés que l’orateur donne à l’emprunteur, et la description énergique de la misère à laquelle conduit infailliblement l'emprunt à usure *.

Voilà comment se propagent et se fortifient mutuellement les idées et les sentiments de Basile ; voilà avec quelles forces l’orateur de Césarée arrive à ce moment du discours où il faut frapper les grands coups de l’éloquence, afin de se rendre définitivement maitre de l’âme des auditeurs. Voyons comment il couronne son œuvre.

Prenons un des discours dont nous n’avons pas encore eu l’occasion de parler : celui sur le bapléme,que l’on pourraitintituler avec plus de raison : sur le renvoi de la conversion‘. Il a vigoureusement réfuté tous les motifs que l’on allègue, mis à nu tousles sophismes que forge l'esprit, asservi à un cœur épris des jouissances matérielles, pour différer la conversion. «Et enfin, s’écrie-t-il, qui donc, «dites-moi, a fixé si certainement en votre faveur le terme «de votre vie ? En différant comme vous faites d’année en «année, de mois en mois, de jour en jour.... vous vous «exposez à être surpris par l’heure à laquelle vous ne vous «attendez pas, alors que les principes de la vie étant «épuisés ; livré à l'angoisse, au désespoir, qui nous envi- «ronneront de toutes parts ; condamné par le médecin ; «déjà pleuré par nos proches; dévoré par les ardeurs d'une «fièvre brülante; exhalant avec peine de stériles gémisse- «ments, vous articulerez de vains sons qui ne pourront «plus être entendus, et ne passeront que pour des rêve-

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«ries.... Comment à ces derniers moments recevoir les

«.... Le danger presse, il faut partir ; la mort est là ; «qui viendra vous secourir à cet affreux moment ? sera-ce «Dieu? Vous n’avez eu pour lui que du mépris. — Mais, «alors, il m’exaucera. — Est-ce que vous l’écoutez «maintenant ? — 11 n’accordera encore quelque délai. — «Serait-ce à cause du bon usage que vous avez fait de ce- «lui qu'il vous avait déjà donné ?»

«Ne vous laissez donc pas abuser par des paroles «vaines : Car la mort viendra vous accabler tout d’un «Coup, et vous enveloppera comme d’un tourbillon impé- «tueux. L’ange des ténèbres fondra sur vous pour vous «enlever avec violence, et entrainer votre âme enlacée «dans les liens du péché, se repliant encore sur des affec- «tions terrestres, faisant d’inutiles efforts pour exprimer «ses dernières pensées. Quels regrets ! Quels déchire- «ments! Pénitence tardive et stérile! Vous verrez d’un «côté les justes en possession des dons ineffables de la «gloire céleste; de l’autre, les pécheurs consternés au «fond de l’abime où vous allez être vous-mêmes englou- «tis!.... Et pourtant, le jugement du Seigneur est juste, «vous direz-vous à vous-même; il m’appelait, j'étais «sourd ; on m'avertissait, on me conjurait, tout cela en «pure perte.»

Telle est la prédication de l’archevèque de Césarée. Elle est l’œuvre d’un grand génie oratoire puisant abondamment dans un intarissable trésor de science profane et sacrée; il ne cesse d'appeler à son aide tantôt l’une, tantôt l’autre, et l’une et l'autre le servent presque toujours à merveille. «Admirez la profonde sagesse de notre législa-

«teur, qui, voulant nous former à la vertu, nous montre «dans la fuite du mal le premier pas vers le bien. S'il eût «commencé par des conseils de perfection, vous n'auriez «pas eu le courage de vous mettre à lessai. Mais en vous «proposant ce qui est d’une facile exécution, il éprouve «vos forces par degrés. H en est de la piété comme de «cette échelle mystérieuse qui se montra au patriarche «Jacob, dont le pied portait sur la terre, et le sommet «allait jusqu’au ciel. Ce n’est que par échelons que l’on «monte, et que l’on finit par arriver à une élévation qui «est pas au-dessus des forces de notre nature.

«Le premier pas en montant à une échelle, est celui «que l’on fait en quittant fa terre; ainsi dans l’économie «de la religion, le premier degré pour s’élever consiste à «s'éloigner du mal ‘.»

Basile met largement à profit l'autorité de l'Écriture en entremélant bien souvent son discours de citatious des textes sacrés, et, on le voit, c'est avec tant d’art, que l’on dirait des diamants non point posés, mais naturellement formés sur un tissu de pourpre *. Et ce travail commun du génie et de la mémoire n’est pas moins heureux lorsque c’est quelque souvenir de Constantinople ou d’Athènes que la mémoire transmet au génie.

C’est ainsi que nous croyons pouvoir dire de Basile ce que Madame de Staël a dit de Pétrarque, qu’il éprouva que connaitre sert beaucoup pour inventer, et que son génie fut d'autant plus original que, semblable aux forces

1 Bénéd., t. [, p. 95 : Heureux l’homme qui ne se laisse point aller aux conseils des impies.

2 Erasme, Prefuce aux œuvres de Basile. Divinarum scripturarum teslimonta Lam concinne admiscet orationt, ul gemrmmas purpureæ non assultas, sed ibt natas dicas.

de la nature, il sut être présent à tous les temps. Écoutons M. Villemain !: «Que si maintenant, à quinze siècles de distance, loin de ces mœurs étranges, loin de cette société où le polythéisme, l'Évangile, les fables populaires, les philosophes, les martyrs avaient agité imagination des peuples, on cherche l’orateur de Césarée dans les pages d’un livre, combien n’admire-t-on pas encore son âme et son génie ! Peut-être même cette éloquence est-elle plus à l'épreuve du temps que les harangues des grands orateurs profanes; car enfin, la cause de lPhumanité est plus durable que celle-d’un citoyen ou d’une république célèbre, et les variations de costume sont peu de chose quand il s’agit de l’intérieur de l’homme, de ses incertitudes, de ses espérances, de toutes ses misères et de son besoin d’immortalité.»— Ajoutons, sans réserve, que sur ces thèmes qui font de certains sujets d’un orateur du IV° siècle, d’éternels sujets pour la chaire chrétienne, Basile a des pages qui porteront toujours d’aplomb sur l'âme humaine, parce qu’elles sont marquées au coin du sceau de la vérité.

Quand nous songeons que Basile prêchait souvent deux fois par jour *, nous lui marchandons moins encore notre admiration, et nous ne pouvons nous empêcher de regretter la perte de tant de discours d’un pareil orateur. Si l'étude que nous venons de faire inspirait à quelques-uns de ceux qui voudront bien nous lire le désir d’étudier eux-mêmes le prédicateur de Césarée, nous croirions qu’elle n'aurait pas été tout-à-fait inutile.

! Villemain, Tableau de l’éloquence chrétienne au IV° siècle. ? Exorde du discours sur l’ivrognertie. Ce discours est lui-même une preuve que Basile improvisait sans beaucoup de préparation.cf.l'Hexaémeron,

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