CHAPITRE II
LES MICROBES DU SOL. — LES CONDITIONS DE LEUR VITALITÉ ET LEUR DESTRUCTION.
Nous avons jusqu'ici pour ainsi dire exposé la question sous le point de vue historique; nous avons rappelé les divers mémoires traitant la matière que nous étudions et discuté, en passant, ceux qui prêtaient le plus complaisamment à la critique.
Il s'agit, à présent, de serrer de plus près le sujet, afin de tâcher d'éclairer un peu une situation qui, par elle-môme, n'offre que trop d'obscurité et de confusion.
Tout d'abord, il est admis sans conteste que putréfaction signifie fermentation putride ; ceci établi, comme nous n'avons plus à nous occuper de la fermentation putride gazeuse, examinons de quelle façon les choses se passent dans la matière organique solide et liquide.
Nous laisserons de côté pour le moment l'étude des produits toxiques des alcaloïdes cadavériques,
des ptomaïnes en un mot, car notre intention est de leur consacrer un chapitre spécial.
Dans celui-ci, nous nous bornerons à considérer la formation des produits de la décomposition, la manière dont ces produits disparaissent ou sont rendus au règne minéral, puis le rôle des microorganismes et le sort qui les attend dans la suite.
Nous avons dit que la matière organique, sous rinfluencé des microbes, se transforme, en dernier lieu, en acide carbonique, en eau et ammoniaque, et enfin en nitrites et nitrates.
Mais nous savons qu'avant d'atteindre ces degrés ultimes de la décomposition, la molécule organique subit une foule de transformations intermédiaires et stables.
Lorsqu'on traite, ainsi que Ta fait Nenckî, des produits de la putréfaction neutralisés par du carbonate de quanidine, chauffé jusqu'à dégagement de l'ammoniaque, on obtient des quanamines qui diffèrent soit par leur forme cristalline, soit par leur solubilité, suivant les différents acides volatils contenus dans le liquide.
L'expérience a montré qu'il était possible d'obtenir de la sorte tous les termes de la série des acides gra;s jusqu'à l'acide cuproïque.
Si, d'autre part, on distille les produits de la putréfaction, après avoir acidulé par l'acide acétique, etc., en utilisant le procédé de Brieger, on obtient du scatol et de Tindol. On peut, en se servant de la méthode d'Odermatt, séparer des eaux mères, qui
Dnt fourni Findol et le scatol, d'autres corps tels que le phénol.
Ce sont là les corps les mieux connus ; il en existe certainement d'autres en quantités moindres, lesquels, en outre, jouissent de l'avantage d'être très facilement décomposables. Brieger a rencontré une huile jaunâtre dans des excréments de chien nourri avec du pain et de la viande; déjà ce produit avait été signalé par Walchli dans la putréfaction de la mucine.
Ces corps sont sans doute sous la dépendance des divers microbes susceptibles d'agir sur la matière organique. Il existe aussi des produits fixes, parmi lesquels nous citerons la leucine, la tyrosine, le glycocolle, la butalamine, etc.
Ces produits peuvent eux-mêmes fermenter et se transformer en produits secondaires plus simples : la leucine, par exemple, donne du valérianate d'ammoniaque, de l'hydrogène et de l'eau.
Lorsqu'on fait putréfier du sang à l'abri de l'air, on rencontre presque toujours de la butalamine, de la leucine et de la tyrosine !
Le terme final de tous ces produits se réduit à la formation d'acide carbonique, d'eau et de nitrate, ou mieux encore, si on envisage la question de plus loin, en carbone, hydrogène, azote.
Tous ces changements d'état ont lieu sous l'influence des microbes ; leur rôle est donc doublement important au point de vue de l'hygiène, en ce sens qu'ils nous intéressent soit par eux-mêmes, comme
germes des maladies épîdémiques.soit par les trans<f formations intermédiaires qu'ils font subir à la matière organique avant qu'elle ne soit rendu au règne minéral. ^
Autrement dit, il est intéressant pour nous d'étudier quels sont les microbes qui produisent la putréfaction, quel rôle est échu aux microbes pathogènes dans ces phénomènes de décomposition cadavérique, ce que deviennent enfin tous ces micro-organismes, continuellement entassés dans les couches superficielles de la terre.
Il est important aussi d'étudier les modifications que subit la matière organique dans le sol des cadavres inhumés dans les cimetières, parce qu'à la rapidité plus ou moins grande de la destruction de ce cadavre se rattache une question pleine d'intérêt pour les hygiénistes.
Nous aborderons notre sujet par la question de la propagation des germes de la putréfaction et de leur conservation dans le sol.
La matière organique répandue àla surface du sol, soit qu*elle appartienne à des matières organiques d'origine animale ou d'origine végétale, doit être détruite sur place et rendue soluble par une succession de phénomènes de décomposition, grâce à Tinfluence des micro-organismes, qui doivent, par conséquent, se trouver en quantités suffisantes pour amener cette dislocation de la molécule organique.
C'est, en effet, à la surface du sol que l'on rencontre le plus de matière organique ; plus on descend dans
les couches profondes, moins ces matières se trouvent en abondance.
Il s'ensuit que c'est sur la couche superficielle que Ton rencontre la plus grande quantité de microbes, qui y trouvent un milieu nutritif plus abondant.
D'autre part, les eaux chargées de matières organiques, en filtrant à travers les couches du sol et en y déposant les éléments microscopiques qui y sont retenus en vertu d'affinités capillaires spéciales étudiées tout particulièrement par Soyka, Pfeiffer, etc., tendent à répartir d'une façon inégale et en raison directe même du volume de ces éléments microscopiques la matière organique dans les différentes couches du sol.
Ces eaux donc, au début chargées de principes organiques de la surface, n'atteignent les parties profondes qu'après une filtration complète.
lien résulte que les microbes répandus à la surface ne sont pas disséminés d'une façon uniforme dans les différentes couches du sol.
. Beumer, Adametz, Pagliani, Fraenkel, ont établi qu'il existait des variations assez grandes dans la répartition de ces germes.
Cela tient à ce que les êtres microscopiques qui peuplent le sol n'ont pas tous les mêmes exigences vitales et qu'en outre des conditions physiques nées de la nature du terrain, qui retient à la surface les éléments les plus gros, en diminuant ainsi au fur et à mesure que l'on descend, il faut faire intervenir les conditions du milieu, qui peuvent ne pas être favo-
rables au développement de tel ou tel microbe.
II semble, en effet, admis que le nombre des microbes aérobies va sans cesse décroissant de la surface à la profondeur et que le nombre des microbes anaérobies suit un ordre inverse.
Jusqu'à quelle distance de la surface doit-on rencontrer des aérobies ou bien jusqu'à quelle profondeur est-on susceptible de trouver des germes anaérobies. On conçoit que rien ne doit-ôtre aussi variable que cette répartition des microbes dans le sol et que bien des causes peuvent en modifier la grandeur.
Les microbes aérobies de la surface et des couches les plus voisines de l'atmosphère détruisent la matière organique et produisent des quantités plus ou moins grandes d'acide carbonique.
Une partie de ce gaz se diffusera dans l'atmosphère, une autre restera dans le sol et permettra aux aérobies facultatifs de continuer Tœuvre des aérobies; ensuite, les anaérobies reprendront les produits déjà décomposés par les premiers, pour les ramener enfin au dernier terme de la décomposition de la matière organique.
Maggiora, dans ses rechei'ches quantitative» sur le» microbes du sol et de leur rapport avec le degré de souillure, a été amené à formuler les conclusions suivantes :
Dans les sols déserts, le nombre des germes varie en rapport avec Tépoque géologique à laquelle ces terrains appartiennent et, dans de certaines limites, avec la hauteur au-dessus du niveau de la mer ; ce
nombre varie aussi avec la compacité, le degré d'aé-' ration et enfin avec la nature du terrain lui-même.
Si nous cherchons maintenant à savoir ce que devient la matière organique et quel est le sort réservé aux microbes qui vivent à ses dépens à la surface du sol, nous nous trouvons amené à aborder la question de la décomposition de la matière organique, en général, et à toucher, en particulier, au problème si discuté de Tutilisation des eaux d'égout.
Telle n'est pas notre intention ; nous emprunterons seulement à certaines expériences que nous avons faites à ce sujet des résultats qui nous permettront d'expliquer certains points encore obscurs concernant la décomposition des cadavres dans le sol et de répondre ainsi aux desiderata que réclame l'hygiène des cimetières.
Nous savons par expérience que, lorsque la matière organique est exposée à l'air libre^ elle se décompose très rapidement, tandis, que si Ton désire modérer et ralentir plus ou moins vite cette destruction, Tagriculture par exemple, enfouit plus ou moins profondément son fumier.
Examinons ce qui se passe dans ces deux cas.
Dans le premier, la matière organique exposée à la surface du sol est immédiatement la proie des aérobies. Lorsque la terre présente certaines conditions physiques favorables, telles que son degré d'humidité et son état de compacité, les aérobies détruisent la matière organique, en transformant son carbone en acide carbonique, son azote en nitrite, nitrates, etc.,
— ilO —
et son hydrogène en ammoniaque et eau^ elc.
Cette action des microbes n'est pas la seule, il y a aussi l'action de la lumière qui n'agit pas seulement sur la partie en contact directement avec l'atmosphère, mais encore sur certaines couches assez superficielles, il est vrai, du sol. L'action de la lumière se produit par l'influence de ses rayons chimiques sur les différentes matières organiques qui se trouvent réparties à une certaine profondeur, les oxyde et active ainsi la décomposition finale.
Dans le deuxième cas, les anaérobies, eux, agissent beaucoup plus lentement; ils produisent des dégagements gazeux qui contiennent des substances réductrices et volatiles qui peuvent devenir plus ou moins désagréables à certains moments donnés.
Les dégagements gazeux produits par les germes de la putréfaction sont susceptibles, dans certains cas, d'enrayer le développement des micro-organismes qui ont fabriqué ces gaz.
. Ainsi, les germes aérobies, qui élaborent des quantités assez fortes d'acide carbonique et dont nous avons expliqué le mode de diffusion dans l'atmosphère et dans le sol, engendrent un milieu gazeux qui est de moins en moins favorable à leur vitalité.
Cette action de l'acide carbonique peut même devenir mortelle pour d'autres microbes vivant dans Je sol. Il s'ensuivrait que Tacide carbonique jouerait un rôle stérilisant dans les profondeurs du sol et suppléerait à l'influence de l'action destructive de la lumière.
. Leone, dans les expériences faites au laboratoire de Petlenkoffer, a constaté que l'acide carbonique exerçait une action spéciale sur les microbes contenus dans Teau.
Meade-Bolton, qui avait refait les expériences de Leone, a obtenu des résultats identiques, et il a, en outre, constaté que les effets étaient inverses si Ton remplaçait Tacide carbonique par de Thydrogène.
Duclaux a étudié Faction de Tacide carbonique sur les spores et sur des levures : les résultats ont été contraires à ceux de Leone et de Meade-Bolton ; il est vrai que, dans ce cas, l'analogie n'est pas absolue, parce que les levures peuvent se conserver dans des atmosphères diacide carbonique. Le fait le plus important à noter, c'est la résistance des spores à ce mode de destruction.
Les travaux de Hochstetter, de Berlin, n'ont pas non plus donné de résultats concordants avec les premiers expérimentateurs. Cela tient à ce que les expériences de Hochstetter n^ont pas été faites dans les mêmes conditions.
Enfin, une autre cause de destruction des germes répandus, soit à la surface, soit à une certaine profondeur, provient de la température. En effet, Fraenkel, qui a expérimenté avec deux microbes pathogènes bien connus, le bacille virgule de Koch et le bacille d'Eberth, a démontré qu'une des causes de la stérilité du sol vis-à-vis de ces deux microbes provient de la température du sol qui oppose un sérieux obstacle à leur développement, obstacle qui se ferait sentir.
paraît-il, jusqu'à 2 et 3 mètres de profondeur. Nous voyons quelles sont les différentes causes de destruction des microbes, en général; la lumière solaire semble donc être le plus puissant régulateur^ car elle agit non seulement par les calories qu'elle dégage, mais encore par ses rayons chimiques qui modifient les conditions d'existence dans lesquelles vivent les micro-organismes.