CHAPITRE III
NATURE DU SOL. — CONDITIONS PHYSIQUES ET CHIMIQUES. — RÉSISTANCE DES GERMES SUIVANT LES DIFFÉRENTES COUCHES DU TERRAIN.
Le choix de la nature du sol mérite de fixer tout d'abord notre attention. Nous allons examiner l'in- Ouence de la porosité du sol dans la tïltration des matériaux organiques vivants ou morts, et, àl'encontre de ce qui est généralement admis et qui peutsembleren contradiction avec ce que nous avons dit dans les chapitres précédents, nous reconnaissons que les terrains sablonneux purs doivent être écartés, car, bien qu'ils soient les meilleurs sous le rapport de la perméabilité et, par conséquent de l'aération, ils sont les plus mauvais sous celui du pouvoir absorbant.
On rendra ces faits plus probants en filtrant sur du sable des matières colorantes. Nous avons fait, avec M. Ogîer, une série d'expériences dans le but de vérifier le pouvoir filtrant du sol, à l'égard de diverses substances chimiques. Dans le principe,
les expériences ont eu pour objet de nous fournir quelques données relatives au mode de filtralion des eaux d'égouts dans le système de Fépandage.
La première série d'expériences a porté sur du sable fin, calciné et contenu dans des tubes de verre de 2 ,50 de long sur 2, 3 et 4 centimètres de diamètre.
Elle nous a permis de constater et nous a confirmé que certaines matières colorantes étaient énergiquement retenues par le sable, et que d'autres, au contraire, passaient intactes.
Les solutions alcooliques de fuchsine, de bleu de méthyle, de violet de Paris sont aussi fixées très énergiquement par les grains de sable, et le lavage par leau n'entraîne jamais la matière colorante ainsi fixée.
Il n'en est plus de même si, au lieu de laver avec de l'eau pure, on additionne cette eau d'une certaine quantité d'alcool ; dans ce cas, la matière colorante se déplace peu à peu et finit par filtrer colorée.
Les solutions aqueuses des matières colorantes mentionnées ci-dessus ne peuvent plus être déplacées par des lavages à l'eau, tandis que, si l'on emploie de Teau alcoolisée, la matière colorante passe à l'extrémité du tube.
D'autres solutions de matières colorantes, telles que le carmin, l'encre de Chine, dans lesquelles la matière est en suspension sous forme de particules microscopiques, subissent une filtration partielle. Au début, ces liquides passent clairs, mais finale-
ment, par des lavages successifs, la matière colorante est entraînée.
Si l'on emploie des liquides organiques, tels que le sang, on s'aperçoit que les premières gouttes qui ont filtré sont colorées et contiennent un nombre de globules sanguins moindre qu'à l'origine ; mais, de même que pour le carmin et l'encre de Chine, tout le sang peut être déplacé par des lavages à l'eau.
Les mêmes expériences ont été répétées avec de la terre provenant des terrains d'Achëres où devait se pratiquer l'épandage des eaux d'égouts, et les résultats ont conduit à des conclusions semblables.
Si maintenant on renouvelle ces expériences avec des liquides contenant des corps non susceptibles de produire des réactions chimiques avec la terre employée, on remarquera qu'il n'y aura aucune variation dans les titres des solutions primitives.
Les expérimentateurs qui ont cru constater des dîiïérences dans le taux de chlorure de sodium en solution après la flltration ont été induits en erreur par ce fait que, si la terre est humide, les solutions déplacent devant elles l'eau faygroscopique, d'où il suit que les premières gouttes filtrées sont à peu près pures.
La critique qu'il nous faut faire à nos expériences, c'est que, dans la nature, la filtration s'opère plus lentement, en moindre quantité à la fois et sur une plus grande surface. Si, en eiïet, on emploie des tubes de 4 centimètres de diamètre, comme nous l'avons fait, il est bien difficile d'éviter qu'une cer-
taine quantité du liquide vienne à glisser entre la paroi du verre et le sable, et ainsi chemine plus vite vers la partie inférieure, sans avoir été presque modifiée.
. Nous voyons néanmoins que les liquides contenant des particules microscopiques en solution, comme le carmin, par exemple, passent clairs, et ce n'est que sous l'influence d'une lévigalion assez énergique que les forces capillaires sont rompues et que les affinités moléculaires sont détruites.
Dans la pratique, ces conditions ne se rencontrent que très rarement.
11 était intéressant de vérifier si les microbes étaient retenus aussi par la filtration. — Des expériences ont été faites dans ce but avec des liquides contenant de§ bacilles typhiques. — La terre ayant été stérilisée, on en emplissait des tubes de 3 mètres de haut, ayant une section horizontale de 10 centimètres.
Le tassement de la terre était tel, que les liquides mettaient trois heures pour parvenir à l'extrémité inférieure. On recueillait Teau à la sortie et Ton faisait des cultures sur plaques : la numération des colonies fournissait le renseignement.
Dès le début de la filtration, il y avait des bacilles dans les liquides, mais en quantité infiniment moindre que dans le liquide primitif.
Ces expériences ont été reprises par M. G. Pouchet avec des tubes de 2 mètres de longueur, contenant de la terre stérilisée et tassée. Le liquide versé à la
partie supérieure mettait vingt heures pour traverser la masse. Les premières gouttes de liquide filtré contenaient des bacilles typhiqucs.
Dans nos expériences, comme dans celles de Pouchet, la filtration avait lieu par quantités à la fois trop grandes et trop souvent répétées. M. Grancher, qui a opéré avec des tubes de 15 et 17 centimètres de diamètre et de 2°',50 de hauteur, dans l'intérieur desquels se trouvaient, disposés perpendiculairement à la génératrice du cylindre, de petits cylindres de cuivre, percés de trous et fonctionnant comme des drains, a constaté qu'à une profondeur de 50 centimètres on ne rencontrait pas de bacilles d'Eberth.
Que devient dans la suite le bacille de la fièvre typhoïde? Est-il détruit, ou bien conserve-t-il sa vitalité? Nous nous éloignerions trop de notre sujet si nous traitions cette question; ce qui nous intéresse pour le moment, ce que nous avions l'intention de démontrer par toutes ces expériences en quelque sorte préliminaires, c'est qu'un sol sablonneux, par conséquent trop perméable, laisse passer avec une excessive rapidité les matériaux organiques qui ont besoin d'être retenus un certain temps avant d'être complètement détruits.
D'autre part, les terrains franchement argileux, qui eux, sont, par contre, trop imperméables, retiennent la matière organique sans la décomposer.
Le juste milieu consiste donc en un mélange de sable et d'argile ou de calcaire. Dans ces conditions, ainsi que l'a montré Chevreul, la combustion s'effectue
au contact d'un milieu minéral alcalin, qui fixe Facide nitrique en produisant des nitrates.
Franckland, qui a tout spécialement étudié la filtration des liquides renfermant des matières organiques, recommande un mélange de sable et de marne contenant un peu de fer.
Cela dit, une autre considération, relative aux qualités physiques du sol, mérite d'attirer notre attention; nous voulons parler du degré d'humidité du sol.
Il ressort d'un ensemble d'expériences que l'humidité est un facteur indispensable, non seulement à la conservation des micro-organismes de la surface, mais encore au développement de ces bactéries. Tous les moyens employés pour assécher les terres favoriseront donc la disparition des germes répandus en trop grande abondance dans les couches superficielles. Le drainage présentera, en outre, l'avantage de drainer l'air de la couche du sol dans laquelle aura lieu la fermentation de la matière organique.
L'acide carbonique coulera comme l'ont établi Wollny et T. Schlœsing fils, en vertu de sa densité, et sera remplacé par de l'oxygène. Sans exagérer l'importance des résultats obtenus par Meade Bolton, Leone, etc., touchant l'action stérilisante de l'acide carbonique sur certains microbes, il semble que le contact de l'oxygène soit beaucoup plus redoutable pour les microbes en général que l'acide carbonique. En tous cas, pour les micro-organismes qui nous occupent, le drainage gazeux du sol aura l'immense
avantage de nous préserver des fermentations putrides anaérobies, ou du moins de les réduire le plus pos* sible.
Si nous envisageons maintenant Tapplication de tous ces faits à la pratique des inhumations, nous constaterons que révolution du processus putride dans la fermentation putride de la matière organique répond parfaitement aux conditions posées par l'expérience du laboratoire.
Sous ce rapport, les expériences qui ont été faites à Saint-Nazaire sont probantes ; elles démontrent d'une façon saisissante l'influence qu'exerce le degré d*aération du sol dans la rapide dislocation de la matière organique.
Nous avons déjà eu occasion de parler de la situation géologique du terrain de Saint-Nazaire, et en particulier du cimetière de cette ville ; nous rappellerons que le sol de ce cimetière est composé de glaise et absolument imperméable.
Les cadavres enfouis dans ce terrain ne se décomposent pas, même après une période d'inhumation remontant à plus de cinq années ( Fig. 1 et 2).
Les travaux qui ont été opérés dans le sous-sol, en vue de permettre un plus grand accès de l'air autour des cadavres inhumés, ont, en effet, produit d^heureux résultats.
Les drains placés dans le sol ventilaient non seulement les couches superficielles du terrain, mais encore asséchaient toutes les tombes avoisinantes.
Le drainage a donc amené un double résultat qui s^est traduit par une beaucoup plus grande rapidité dans la destruction des cadavres inhumés
(Fig.3).
Il n'est pas sans intérêt de mettre en parallèle les résultats obtenus par MM. Ogier et Du Mesnil dans |e cimetière d'Ivry, relativement aux conditions nécessaires pour la prompte combustion des cadavres enfouis dans le sol.
Nous voyons (Fig. 4) le cadavre d'un individu inhumé dans une bière ordinaire, sans mixture, mais dans un terrain glaise artificiellement. Ce cadavre, au bout de dix-sept mois, est entièrement transformé en gras de cadavre.
A côté, nous voyons le cadavre d'un autre individu (Fig. S) inhumé depuis vingt-trois mois de la même manière. Il n'y a pas eu de dégénérescence des tissus en adipocire; les pieds du squelette sont maintenus en place par une bouillie noirâtre assez compacte.
Un cadavre témoin, inhumé dans une bière ordinaire, sans mixture et dans le terrain propre du cimetière, était, après vingt-trois mois d'inhumation, complètement détruit (Fig. 6).
Une autre série d'expériences, qui ont porté sur l'influence des différentes mixtures dans la plus ou moins rapide décomposition des cadavres, nous a donné des résultats qui sont en parfaite conformité avec les opinions que nous avions émises au début de cette étude.
Les produits chimiques qui ont été mélangés avec
la sciure de bois sont tous des antiseptiques plus ou moins énergiques, et nous verrons que l'influence de ces substances a produit des résultats analogues à ceux provenant de l'imperméabilité du sol ; car, dans ces deux cas, les microbes aérobies n'ont pu agir sur la matière organique, soit que, dans le premier cas, l'oxygène leur fit défaut, soit que, dans le second cas, le milieu eût cessé d'être favorable h son développement.
La première expérience a été faite dans une partie du cimetière d'Ivry, dans le terrain naturel, où la décomposition d'un cadavre témoin (Fig. 7) est complète en deux ans.
Le premier cadavre a été inhumé dans une bière ordinaire, avec une mixture composée d'acide phénique, d'acide salicylique, de chlorure de méthyle et de sciure de bois.
Ce cadavre a été exhumé au bout de vingt mois (Fig. 8), dans un état relatif de conservation ; les parties du corps qui émergeaient ont seules été détruites.
Nous retrouvons les mômes faits dans le cadavre figure 9, quoique le mélange n'ait pas été identique ; en effet, la mixture était composée de salicylate de méthyle et de sciure de bois.
L'influence des mélanges antiseptiques s'est très nettement manifestée dans le cadavre d'ÉléonoreR... (Fig. 10), qui avait été enterrée avec une mixture composée d'acide phénique, d'essence de mirbane et de sciure de bois. Ce cadavre, débarrassé de cette sciure, se présente à l'état de momie (Voir les détails de l'autopsie aux observations).
L'acide salicylique, mélangé à la sciure de bois, a produit des résultats tout aussi nets, quoique moins puissants, que ceux qui ont été constatés avec l'acide phénique et l'essence de mirbane.
Le mélange acide a favorisé ici le développement abondant des végétations cryptogamiques dans les parties du cadavre qui n'étaient pas entièrement recouvertes par la mixture (Fig. H).
La mixture faite au sulfate de fer a produit (Fig. 12) une momification pareille à celle de la figure 10. Comme on peut le voir dans la relation de l'autopsie, les organes splanchniques étaient parfaitement conservés; car, après vingt mois d'inhumation, la muqueuse de l'estomac n'était pas détruite.
Dans les deux dernières expériences qui ont été faites, on a modifié les conditions de sépulture. La bière ordinaire, en volige de sapin, a été garnie, dans un cas (Fig. 13), de carton bitumé, et, dans l'autre (Fig. 14), on a remplacé la bière en volige par une bière en chêne, doublée de toile caoutchoutée.
La mixture, dans le premier, était composée de charbon et d'un suaire imbibée d'une solution de sulfate de zinc ; dans le second, le mélange était composé d'acide phénique, de salicylate de méthyle et de sciure de bois.
Ces deux cadavres étaient dans un état parfait de conservation. Un cadavre, dans un cercueil plus fort que ceux généralement usités et placé dans le même terrain que ceux des figures 13 et 14, était réduit intégralement à l'état de squelette (Fig. 15).
Si nous analysons maintenant le résultat de toutes ces expériences, il nous sera facile, en nous servant de ce que nous avons dit dans les chapitres précédents, de suivre les différentes phases du processus de la décomposition de la matière organique.
Les terrains imperméables ou rendus tels artificiellement ne permettent pas l'accès de l'oxygène ; par conséquent, le développement des germes aérobies ne peut avoir lieu.
On arrive à obtenir des résultats analogues lorsque les cadavres sont inhumés dans des mélanges plus ou moins antiseptiques. Alors, c'est la matière organique qui n'offre plus un terrain favorable au développement des microbes aérobies.
Ces expériences démontrent donc parfaitement que les microbes jouent un rôle important dans la putréfaction de la matière organique, et que l'oxygène n'agit que comme milieu favorable, dans lequel doivent vivre certains germes de la putréfaction, exactement comme la matière organique doit se trouver dans certaines conditions pour pouvoir favoriser le rapide développement des microbes, et, par suite^ agir plus puissamment sur la substance organisée.