CHAPITRE II
DES DIFFÉRENTES THÉORIES ÉMISES SUR lA PUTRÉ- FACTION ET SUR LA NOCUITÉ DES ÉMANATIONS GAZEUSES PROVENANT DES CIMETIÈRES.
L'étude des gaz de la putréfaction ne présente pas seulement un intérêt purement scientifique ; elle a une importance très grande en hygiène, où la question de la nocuité des cimetières se trouve en quelque sorte dépendante des émanations gazeuses produites par la putréfaction des corps.
La théorie de la nocuité des cimetières compte de nombreux partisans parmi les hygiénistes les plus distingués ; plusieurs d'entre eux considèrent les émanations gazeuses qui s'échappent du sol des champs de repos comme susceptibles de devenir un foyer d'infections plus ou moins pestilentielles, miasmatiques, etc., pouvant^ dans certains cas, provoquer des épidémies dans le voisinage ; d'autres, depuis les belles découvertes de Pasteur, pensent que les germes de maladies infectieuses peuvent,
à un moment dooné, remonter jusqu'à la sur&ce du sol y par un mécanisme peut-être analogue à celui q[ui y ramène les spores du charbon, ou bien encore polluer les sources par les infiltrations souterraines.
La première doctrine, celle de la nocuité des émanations des cimetières, est très ancienne; les nombreux mémoires qui ont été écrits sur ce sujet concluent tous à l'insalubrité des cimetières.
Si on analyse la plupart de ces travaux, on remarquera qu'ils contiennent une foule d'allégations sans preuves^ de dissertations hypothétiques et d'observations incomplètes. Un des plus anciens documents que nous possédions sur la question de la nocuité des cimetières date de 1771, il a été publié par Haguenot et est intitulé : Mémoire sur les dangers des inhumations.
L'auteur cite plusieurs cas d'asphyxie chez des enterreursj lors d'inhumations faites dans les caves communes de l'église Notre-Dame.
Haguenot raconte que, le 29 octobre 1746, il a voulu se rendre compte de la nature des gaz qui s'échappaient de ces caves; il en fit ouvrir une, « qui « est tout près du banc de MM. les Trésoriers de « France. Je préseatai à son ouverture une bougie « allumée qui s'éteignit sur-le-champ, signe certain « de la malignité de la vapeur; puis, ayant rallumé « la bougie, pour voir la profondeur de la cave, nous « découvrîmes, à la faveur de la clarté, une bière dont « la planche qui forme le couvercle s'étant détachée « avait laissé à découvert le visage d'une jeune fille
« qui avait été enterrée depuis huit jours et dont on « distinguait parfaitement les traits, ce qui était « arrivé sans doute parce que Tenterreur ayant laissé « tomber la bière du haut de la cave dans le fond, le « coup avait fait sauter cette planche. »
Les constatations que fit Haguenot sur la nature des gaz de ces caves mortuaires étaient les suivantes :
1° Toutes les fois qu'il fit ouvrir la cave commune, il s'en échappait une vapeur puante, imprégnant les vêtements, et dont l'odeur était plus accentuée, suivant que la cave était fermée plus ou moins hermétiquement ou qu'elle n'avait pas été ouverte depuis un temps plus ou moins long ;
2'' Du papier enflammé ou une torche allumée s'éteignaient aussitôt présentés à l'ouverture de cette cave; *
3° Différents animaux, introduits dans cette cave, y mouraient en quelques minutes.
Enfin, la quatrième expérience a été faite en présence de Le Nain, intendant de la province, et de trois académiciens de la Société royale.
« Cette vapeur était si maligne, qu'elle conservait (( toutes ses qualités même après avoir été puisée « dans des bouteilles que j'avais plongées dans la « cave, en sorte que la flamme s'y éteignait et que « les animaux y étaient affectés, avec cette seule « différence que les accidents n'étaient pas si « violents dans les bouteilles, ni les accidents si « prompts.
<( Je fis, en présence de M. Le Nain, ces mêmes « épreuves dans une bouteille que j'avais remplie de « celle vapeur depuis un mois et demi, et que j'avais « eu soin de boucher exactement. »
En nous appuyant sur la description des phénomènes engendrés par cette vapeur maligne^ nous constatons que Haguenot s'est trouvé en présence d'asphyxie par la production d'acide carbonique, et que ces caves mortuaires, oii les corps étaient placés les uns à côté des autres, d'une façon très sommaire, n'offraient certainement pas les conditions favorables à la rapide disparition de la matière organique; aussi, est-ce à juste titre que Haguenot réclamait purement et simplement la suppression des sépultures dans les églises, coutume, dit-il, « qui résulte « de la vanité humaine et de l'avarice, dont les clercs <( ne sont pas toujours exempts. »
Maret, dans le mémoire sur l'usage où l'on était d'enterrer les morts dans les églises et dans l'enceinte des villes, mémoire publié à Dijon en 1773,
expose une théorie à l'aide de laquelle il explique comment se produit la putréfaction et comment les
gaz de la putréfaction se répandent dans l'air.
Il cite un certain nombre d'observations empruntées à Ambroise Paré, Georges Hannéus, etc. ; puis, il conclut à la malignité des vapeurs qui s'exhalent, soit des puits remplis de fumier, soit des fosses ayant contenu des cadavres ; il attribue à ces vapeurs putrides l'origine d'une fièvre pestilentielle qui ravagea en particulier l'Angenois, en 1562.
Ici encore le gaz incriminé est l'acide carbonique qui s*exliale aussi bien d'une fosse à fumier que d'une fosse contenant des cadavres.
La fermentation des matières organiques végétales et la fermentation des matières organiques animales ont ce caractère commun, à savoir : que toutes deux se traduisent, à un moment donné, par un abondant dégagement d'acide carbonique.
Il se peut également que, dans des circonstances déterminées, l'hydrogène sulfuré ait produit des accidents analogues à ceux qui affectent encore, de nos jours, les vidangeurs, et qui sont connus sous le nom de plomb.
Maret rappelle un certain nombre d'épidémies de fièvre catarrhale qui sévissent dans certaines localités à la suite de fouilles faites dans d'anciens cimetières.
Ce sont là, comme nous le disions au début de cet historique, des affirmations ne reposant sur aucune preuve palpable, et, lorsqu'une épidémie éclate parmi une population, il n'y a rien d'extraordinaire à ce que ceux qui en recherchent l'origine laient, à ce moment critique, attribuée à des fouilles faites dans des cimetières.
Les partisans de la nocuité des nécropoles se sont tous servis de ces documents anciens à l'appui de leurs thèses, et même, chose curieuse, outre l'usage qu'ils ont cru devoir faire de documents pareils, ils ont repris pour leur propre compte les hypothèses invraisemblables contenues dans ces mémoi-
res, pour expliquer l'action nocive des cimetières.
Tardieu, en effet, a emprunté à Maret la théorie suivante pour essayer de démontrer Faction nocive des cimetières placés à l'intérieur des villes.
Nous ne pouvons résister au plaisir de la citer en entier, car cet essai de l'application des lois de la physique au mode de dégagement et d'expansion dans l'atmosphère des produits volatils de la décomposition des cadavres, comme l'appelait Tardieu, est un chef-d'œuvre dans son genre :
« Tout corps livré à la putréfaction doit être « regardé comme un foyer d'où s'élancent en tous « sens des corpuscules fétides, dont la direction « forme des rayons plus ou moins étendus, plus ou « moins inclinés à l'horizon.
« Ces rayons à l'air libre, et quand la mobilité de « ce fluide ne les brise point et ne change point leur « direction, se rendent sensibles à un plus ou moins « grand éloignement, suivant la force des écoule- « ments qui en constituent l'essence ; et, quoiqu'on « ne puisse pas déterminer avec précision leur (( étendue, il semble que l'expérience autorise à leur « donner, en un temps calme, au moins celle de « 25 à 30 pieds.
« La terre, par la résistance qu'elle oppose à ces
« écoulements, produit sur leurs rayons des effets
« qu'il est intéressant de remarquer ; elle les rac-
« courcit nécessairement et modifie leur direc-
(( lion.
« 11 n'est pas possible de soumettre au calcul ce rac-
u courcissement ni ce changement de direction ; mais
«r l'on peut donner pour assaré qu'il est proportionnel
« i Tépaissear de la coache terreuse ; et comme, dans
« cette occasion où Texpérience ne peut pas guider,
« il est permb de flaire des suppositions. pour\'u qu^on
I u ne s*écarte pas de la vraisemblance, je supposerai
I H qu'une couche terrestre d'un pied d'épaisseur
I u raccourcit les rayons de 2 pieds et même de 3,
! « si Ton veut; c'est probablement exagérer son
* u eOet, puisque l'on voit des sources se manifester
u par des exhalaisons sensibles, quoiqu'elles soient à H plus de 20 ou 30 pieds au-dessous de la surface du u terrain et que les écoulements étant fluides et les « pores de la terre pouvant être assimilés à des tubes « capillaires, il est à présumer que l'effet de l'obsa tacle opposé aux émanations par les molécules « terreuse n'est pas à beaucoup près aussi considé- « rable que je le suppose.
« J'admettrai cependant comme constant pour ne a pas donner lieu à la plus légère objection, et, partant a de cette supposition, je trouve qu'un corps mort a enfoui à 7 pieds de profondeur ne doit porter des a exhalaisons qu'à 5 ou 6 pieds au-dessus de la « surface de la terre ; mais que 4 pieds de terre « laissent assez de force aux émanations pour « sVAever à 12 ou 15 pieds et même beaucoup plus « haut.
« Un autre effet nécessaire de l'action des couches
« terreuses est la réfraction des rayons d'écoulement.
« Celle-ci doit être proportionnelle à l'épaisseur de
« ces couches et Ton est en droit de supposer que « les rayons partis d'un corps enterré à 7 pieds de « profondeur seront tous réfractés et tellement « rapprochés de la perpendiculaire qu'il deviendront « tous parallèles entre eux et que les émanation « d'un cadavre s'élèveront à peu de chose près « perpendiculairement à l'horizon.
« Mais on est aussi autorisé à prétendre que la « terre étant perméable en tous sens, ces rayons (( divergeront d'autant plus et seront d'autant plus « inclinés à l'horizon que la couche de terre qui « recouvre les cadavres sera moins épaisse; qu'ainsi, « lorsque les rayons ne traversent qu'une couche de « 4 pieds d'épaisseur, ils se porteront obliquement « de façon à se réunir à ceux qui partiront des fosses « voisines, si celles-ci ne sont pas assez éloignées « pour que leurs rayons mutuels ne puissent pas « se rencontrer ; mais cette réunion ne pourra avoir « lieu sans augmenter la densité de vapeur, et « cette densité de vapeur sera toujours en raison « directe de la distance des fosses qui renferment « les cadavres. »
On conçoit facilement qu'un pareil essai d'application n'ait pas apporté une bien vive lumière dans un sujet aussi discuté que le fut celui qui nous occupe en ce moment.
D'autre part, nous trouvons dans un travail de Toussaint-Navier, docteur en médecine, conseiller médecin du roi pour les maladies épidémiques dans la province de Champagne, travail intitulé :
Réflexions sur les dangers des exhumations précipitées et les abus des inhumations dans les églises^ 1775, de nombreux faits témoignant du danger des inhumations dans les caves mortuaires et aussi du péril auquel étaient exposés ses concitoyens par les exhumations précipitées.
Les idées que professait Navier sur la putréfaction ne sont pas plus claires que celles de Maret; néanmoins, le conseiller médecin du roi ne poutait s'empêcher de développer sa petite doctrine, qu'il destinait à expliquer les cas de mort chez les enterreurs et à prescrire le retour de pareils accidents.
La théorie exposée par Navier dans ce mémoire n'est pas sans porter l'empreinte de quelque vernis médical, de même que celle de Maret, remise à neuf par Tardieu, est empreinte d'un vernis scientifique, et nous comprendrons jusqu'à un certain point que de pareilles phrases sonores aient pu agir puissamment sur l'imagination des masses.
Voici en quoi consiste la théorie développée par Navier : <( Les corps morts des animaux éprouvent « successivement les différents degrés de la fermen- (( tation putride qui doit les conduire à leur destruc- « tion totale. Ces premiers degrés sont peu sensibles, (( d*autant qu'ils ne sont encore que le produit d'une (c faible altération des liquides; mais, lorsque la « désunion se fait dans les solides, qu'elle passe (( successivement dans les fibres charnues, nerveuses, « tendineuses et jusque dans leurs parties intégrantes, « il en résulte des combinaisons bizarres d'une féti-
« dite insupportable, délétères et destructives de tous « les êtres vivants.
« Ce sont autant de poisons subtils, léthifères qu'on « ne saurait trop redouter. Les exhalaisons qui en « émanent sont d'autant plus nuisibles qu'elles sont « le produit de combinaisons salino-fétides putréfiées, « et l'effet des derniers efforts de la corruption, qui « rompt, divise, brise et détruit tumultueusement « ce que la nature avait uni avec tant d'art sous la « main puissante du créateur.
« Si le monstrueux mélange qui résulte de la « putréfaction vient à s'élever dans l'atmosphère « sous la forme d'évaporations et d'exhalaisons « infectes, il pénètre jusque dans la substance intime « des organes tendres et délicats des corps animés, « où il porte infailliblement des principes de des- « truction toujours dangereux et souvent mortels. »
Navier termine son mémoire par des observations sur les inconvénients qui résultent de la plantation d'arbres dans les cimetières.
Il conclut en disant : 1* Que la présence d'arbres dans un cimetière y interromperait la circulation de l'air et immobiliserait ainsi une couche de l'atmosphère sans cesse imprégnée des émanations putrides qui se dégagent du sol ;
2° Que l'extension des racines de ces arbres plantés gênerait les fossoyeurs dans leur travail de fouille ;
3** Que le développement du diamètre de ces racines se faisant leur passage dans les murs des caveaux
OU des tombes, les dissocierait, ce qui serait une cause de réclamations incessantes.
Navier rééditait là la décision d'un concile de 1565, qui proscrivait aussi la plantation des arbres dans les cimetières ; mais, comme le fait remarquer si judicieusement le docteur 0. Du Mesnil, dans son intéressant rapport sur Tassainissement des cimetières, Navier était loin de soupçonner l'effet réellement utile de la présence des végétaux dans le sol des cimetières.
Il est de notre devoir de ne pas passer sous silence un mémoire de Vicq d'Azyr, publié en 1805 et ayant pour titre : Essai sur les lieux et les dangers des sépultures.
L'auteur admet comme suffisamment démontrée la nécessité d'éloigner les sépultures des lieux habités par les hommes. « Cette nécessité a été tentée de tout « temps et par tous les peuples. Elle se fonde sur les « dangers auxquels exposent les émanations des « cadavres. »
Vicq d'Azyr imagine aussi une théorie pour expliquer la présence dans l'air des émanations dangereuses qui se dégagent des corps pendant la putréfaction.
« A mesure que la fermentation fait des progrès, « dit-il, l'air élémentaire se dégage, sa libre commu- « nication avec l'air de l'atmosphère lui rend toutes « ses propriétés; en se développant et en se raréfiant, a il diminue l'adhérence des parties du corps dans « lequel se fait ce travail, et en se dégageant, il
« entraîne avec lui les molécules les plus subtiles, (( soit huileuses, soit iaHaminables, qui restent alors « suspendues dans l'atmosphère, »
Il cite k l'appui les opinions d'Uaguenot, de Maret, etc., mais n'apporte aucun fait nouveau pouvant justifier de semblables assertions.
Il reproduit bien, il est vrai, quelques anecdotes empruntées aux auteurs anciens, anecdotes relatives à des épidémies décimant les populations du littoral de l'Océan et provoquées par la putréfaction de baleines échouées sur le rivage, etc., etc., ou bien encore il rappelle les épidémies qui ont suivi les grandes guerres et dont il attribue l'éclosion à l'entassement des cadavres abandonnés à la putréfaction sur les champs de bataille.
Nous savons maintenant l'importance qu'il y a lieu d'attacher à de pareils faits, et nous devons considérer le mémoire de Vicq d'Azyr comme n'ayant qu'un caractère purement historique et comme dépourvu de tout intérêt vraiment scientifique.
En 1781, parut un mémoire historique et physique sur le cimetière des Innocents, mémoire publié par Cadet de Vaux, inspecteur général des objets de salubrité, et lu à l'Académie royale des Sciences.
Si l'on consulte ce mémoire, on s'apercevra que déjà, à cette époque, l'opinion, admise pendant s longtemps, de l'insalubrité des cimetières était contestée par certains médecins.
Cadet de Vaux, qui était chimiste, combattait ces idées nouvelles des médecins, « comme si l'opinion
« d'un médecin clinique pouvait, en pareil cas, con- « trebalancer celle des chimistes et des physiciens. » Et il racontait Thistoire suivante :
« On avait établi, vers la fin de 1779, dans la parie lie du cimetière des Innocents, voisine de la rue de « la Lingerie, une fosse de 50 pieds de profondeur, « destinée à contenir quinze 4 seize mille cada- « vres.
« Dans le courant du mois de février 1780, le sieur « Gravelot, principal locataire d'une de ces maisons, « vit avec surprise la lumière s'éteindre à l'entrée i< d'une de ses caves ; un flambeau, qu'il voulut subs- « tituer aux chandelles et aux lampes qu'il avait allu- « mées, s'éteignit pareillement.
« Ces maisons ont deux étages de cave et le méphi- « tisme ne régnait encore que dans les secondes^ les- « quelles se prolongent au-dessous du charnier, ce « qui fait que leur mur et celui du cimetière sont « mitoyens. »
Ayant employé, sans succès, différents moyens pour protéger les caves contre les infiltrations gazeuses provenant du cimetière, on fut obligé, à un moment donné, de déménager les caves.
Nous assistons de nouveau, chez les gens chargés d'opérer ce déménagement, à des commencements d'asphyxies analogues à ceux relatés par Haguenot dans les caveaux funéraires.
Il est toutefois singulier qu'avec ses connaissances spéciales. Cadet de Vaux se soit borné à dépeindre en termes si vagues les redoutables effets de ce gaz
cadavéreux, qu'il n'ait pas eu la curiosité de l'isoler et d'en déterminer la composîtioa(l).
liOra du déplacement du charnier des Innocents, provoqué non pas pour cause de salubrité, mais surtouten raison des difficultés delà circulation, Thouret, qui en fait la relation, nous donne à ce sujet divers renseignements touchant la manière dont cette opération fut pratiquée.
Les cadavres ensevelis dans le cimetière étaient à différentes périodes de la décomposition. «Depuis « le cadavre à peine confié de la veille à la terre et « les corps récemment déposés dans l'église, où nulle « interruption n'avait eu lieu pour les concessions <( funéraires, jusqu'aux temps les plus éloignés. ><
Ce déplacement a été opéré à trois époques :
{• Du mois de décembre nsà au mois de mai IISG. 2° Du mois de décembre 1186 au mois de février 17S7. 3° Du mois d'avril 1187 au mois de janvier 1783.
« Ces travaux, exécutés principalement pendant « l'hiver et ayant eu Heu aussi en grande partie dans « les temps des plus grandes chaleurs, commencés « d'abord avec tous les soins possibles, avec toutes (1 les précautions connues, et continués presque en « entier sans en employer, pour ainsi dire aucune,
(i) MM. Descoust et Ivon, à la auite d'eipérjences fort intéreseuifes, commiuniquées à la Sodét£ de Médecine publique et d'hypiao protesslonnelle, ont constaté, dans toute cavité creusée en ud terrain saturé de matières organiques et de résidas industriels, une diminution notable d'oi^géne et la présence de l'acide carbonique en proportions considérables ; ils ont également reconnu que cette pénétration de l'acide carbonique se produit même dans des espaces dont lea parois sont maçonnées.
« nul danger ne s'est manifesté pendant le cours de « ces opérations. »
On a prétendu à tort que Fourcroy, à la suite d'expériences concluantes, admettait la théorie de la nocuité des cimetières. Dans la communication qu'il fit, en mai 1789, à l'Académie des Sciences, il s'était surtout préoccupé de la nature des gaz qui se répandent lors de la rupture de l'abdomen sous l'influence de la putréfaction. Il n'eut pas l'occasion de contrôler ce fait par l'expérience, « attendu que Ton n'enterrait « plus depuis trois ans dans le cimetière des Inno- « cents, et puisque les derniers cadavres qui y avaient c été déposés en 1781 étaient bien au delà du terme « où se fait l'explosion septique du bas-ventre. »
En conséquence, il est complètement inexact de soutenir que Fourcroy avait une opinion bien nette et bien arrêtée sur ce point, puisqu'il s'exprime ainsi dans sa communication à l'Académie des sciences ;
a Quand on a observé sur un grand nombre de ces « hommes la pâleur du visage et tous les symptômes « qui annoncent l'action d'un poison lent, on doit pen- « ser qu'il serait plus dangereux de nier entièrement « l'effet de l'air des cimetières sur les habitants voisins « qu'il ne l'a été démultiplier et de grossir les plaintes « comme on l'a fait surtout depuis quelques années, « en abusant des travaux et des documents de la phy- « sique sur l'air et les autres fluides élastiques. »
A partir de cette époque, la théorie de la nocuité des cimetières est attaquée et battue en brèche dans une série de travaux publiés par Parent-Duchatelet,
Warren, Darcet, Labarraque, Guersent. Mais, malgré tout, comme le dit fort bien M. 0. Du Mesnil, le préjugé est resté vivace et profondément enraciné dans toutes les couches de la population, et la légende a subsisté.
Guérard, dans sa thèse sur les inhumations et les exhumations, sous le rapport de Thygiène, ne croit pas que les miasmes provenant de la putréfaction des animaux puissent provoquer des épidémies ; mais il n'admet pas non plus qu'on doive se précipiter dans une opinion diamétralement opposée.
Il cherche à le démontrer dans une partie de sa thèse en analysant les mémoires de Warren, de Parenl-Duchatelet, etc. ; puis il énumère les faits sur lesquels s'appuient les partisans de la nocuité, et, soit qu'il emprunte ses arguments à Pringle ou à Desgenettes, soit qu'il se serve des observations, des mémoires de physique de Rozier ou des faits rapportés par le Père Cotte, Guérard ne fournit aucun document nouveau, aucune preuve certaine du danger des émanations putrides.
La thèse de Tardieu sur les voiries et les cimetières est empreinte aussi du préjugé ancien ; il admet sans réserves^ en invoquant l'autorité de Fourcroy et de Berzélius, u l'existence d'émanations fétides dont « l'énergie délétère et terrible est malheureusement « trop prouvée. »
Tardieu oppose aux travaux de Parent-Duchatelet, etc., une série de récits tirés des auteurs anciens, de Thucydides, deDiodore de Sicile, de saint Augustin,
de Tite-Live, etc., récits qui, pour la plupart, sont plus ou moins exacts, plus ou moins authentiques.
Il y ajoute une relation d'épidémies locales, soit de fièvre typhoïde, soit de variole, engendrées par des exhumations de cadavres ensevelis dans des églises. A la fin de son travail, Tardieu consacre un chapitre aux émanations des cadavres inhumés dans les cimetières. Nous retrouvons là encore une théorie ayant pour but de prouver que les gaz provenant de la putréfaction ne peuvent pas être absorbés par le sol. « Ce fait domine la question de la salubrité des cimece tières. » Néanmoins, pour donner plus de poids à ses allégations, Tardieu s'appuie sur les témoignages de Leigh, chimiste de Manchester, du docteur Lyon Playfair, de Shepard, du docteur Reide, etc., etc., qui n^hésitent pas à affirmer que les terres des cimetières sont imprégnées d'acide carbonique et d'hydrogène carboné.
Nous verrons dans la suite le cas qu'il faut faire
des travaux des auteurs anglais ; mais, même en admettant que le sol des cimetières exhale de l'hydrogène carboné et de l'acide carbonique, doit-on considérer ces gaz, qui sont toujours dans un grand état de diffusion à travers l'atmosphère, comme dangereux pour la santé publique?
Depuis la thèse de Tardieu, la question de la nocuité des cimetières est restée en suspens jusqu'en 4870, date àlaquelle parut un traité de M. de Freycinet sur les principes de l'assainissement des villes.
Dans une partie de son travail M.deFreycinet étudie
les effets des sépultures sur la santé générale. Il admet « que le voisinage des morts crée toujours un danger « pour les vivants » et estime que « le voisinage des « détritus humains en décomposition préjudicie à la « salubrité publique de deux façons : d'une part, les « émanations cadavériques se frayent un passage « à travers le sol et infectent l'atmosphère ; d'autre « part, les eaux pluviales filtrent à travers les fosses, « s'y imprègnent de matières organiques et peuvent (( empoisonner les puits et les sources à de grandes « distances ».
L^auteur préconise l'établissement des cimetières sur les lieux élevés, afin de permettre aux eaux pluviales de s'écouler plus facilement et aussi afin de favoriser la circulation de l'air.
M. de Freycinet recommande, comme des mesures utiles l'assainissement des cimetières, les plantations d'arbres et le drainage du sol. Nous reviendrons plus loin sur ce dernier point et nous verrons que le drainage du sol produit un heureux résultat dans les terrains trop compacts ou trop humids.
M. Bouchardat dans un article qu'inséra, en 1874, la Revue scientifique, a montré, par une observation attentive des faits, ce qu'il faut penser de la prétendue nocuité des émanations des cimetières. Il cite le cas de la réouverture des cimetières de la rue Mercadet pendant le siège de Paris, réouverture qui n'a donné lieu à aucun accident, quoique, à cette époque, les conditions de la santé publique fussent détestables.
M. Bouchardat rappelle aussi l'enquête qu'il fit au
sujet de plaintes portées par les habitants des maisons ymsines du cimetière de Montparnasse, plaintes visant les mauvaises odeurs qui, parait-il, se dégageaient du cimetière. L'enquête a établi que ces émanations provenaient d'une maison dans laquelle on recevait les cataplasmes des hôpitaux, pour en extraire Thuile de lin.
Il en est de même de Tenquéte faite par M. 0. Du Mesnil sur le même cimetière et suscitée par les réclamations des habitants de la rue Campagne- Première, qui étaient empoisonnés par des émana* tions fétides. On reconnut que ces mauvaises odeurs s'échappaient d'amas considérables de fumiers accumulés au dépôt de la Compagnie des petites voitures.
Pour en revenir à la note de M. Bouchardat, l'auteur croit que la masse de terre que l'eau est obligée de parcourir est amplement suffisante pour retenir toutes les matières organiques qui peuvent provenir des cimetières; tel est également notre avis, du moins dans la grande majorité des cas.