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de plusieurs personnes qui périssent dans un endroit où elles ne sont venues que cette seule fois, tandis qu'une autre qui y venait tous les jours n y était pas cette fois unique. De pareils caprices du hasard semblent un fond bien mal assuré pour bâtir une argumentation. Mais la superstition s'y attachait chez les anciens, et y mettait volontiers le sens qui convenait à l'orateur*. Eschîne dans le discours contre Ctésiphon (p. 73), ne fait qu'agrandir cette idée, lorsqu'il soutient très-positivement que Démoslhène a sur lui un mauvais sort, et qu'il porte malheur à la république et à la Grèce. Démosthène le réfute dune manière sublime (p. 311), mais il ne se moque pas de cet argument , il le prend au sérieux ; il semble reconnaître qu'il y a dans les événements certaines lois mystérieuses qui font qu'on est constamment heureux ou malheureux; seulement il ajoute que c'est la fortune du monde entier qui est mauvaise , et que la fortune d'Athènes a moins souffert que toute autre dans cette révolution universelle , puisqu'en fléchissant un moment sous l'ascendant d'un homme, Athènes a conservé du moins son courage, sa grandeur et sa primauté.
Au chapitre 15, où il s'agit des preuves extérieures, telles que les lois, les témoignages, les conventions, etc., Aristote compte les poètes parmi les témoins qu'on peut produire en justice. Il y ajoute les oracles ; et en effet , on trouve à la fois, dans les discours des orateurs attiques, des oracles , et des tirades d'Homère , de Solon , ou des tragiques. Ce qui est plus remarquable encore,
1. Voyez dans l'oraison funèbre de saint Césaire, par saint Grégoire de Nazianze , les réOexions qu'inspire à l'orateur l'heureux hasard par lequel Césaire, dans un tremblement de ter:e , fut préservé.
c'est l'aisance avec laquelle le philosophé énumère tous les expédients dont le plaideur peut se servir pour faire valoir ces moyens extérieurs s'ils lui sont favorables , ou pour montrer qu'ils ne valent rien s'ils lui sont contraires C'est surtout au sujet du serment qu'il déploie toutes ses ressources. Ou bien , dit-il , vous déférez le serment à voire partie et vous l'acceptez vous-même , ou vous ne faites ni l'un ni l'autre , ou vous déférez le serment sans l'accepter pour vous, ou enfin vous l'acceptez pour vous en déclinant le serment de la partie. Si vous déférez le serment , vous direz qu'il n'y a rien de plus sacré dans le monde ; que votre adversaire n'a pas besoin de chercher d'autres juges , puisque vous lui offrez d'être son juge à lui-même ; que les parties ne sauraient refuser un serment que les juges prêtent les premiers d'après la loi. Si au contraire vous refusez le serment de la partie adverse , vous représenterez qu'un serment est trop facile à faire; que vous vous en rapportez plutôt aux juges qu'à votre ennemi ; qu'en jurant . il gagnerait son procès, tandis qu'assurément il le perdra. S'il vous défère le serment et que vous le refusiez , vous direz que votre refus prouve votre délicatesse; qu'il ne faut pas jurer pour une affaire d'argent ; qu'un malhonnête homme qui défère le serment à un homme de bien ressemble à celui qui. étant robuste, proposerait à un adversaire chétif de vider leur querelle à coups de poing , etc. 11 a . comme on voit , réponse à tout. Il donne également beaucoup d'arguments , et des meilleurs . pour et contre la loi . pour et contre les dépositions des témoins, pour et contre les conventions écrites. Et il termine tout simplement par ces paroles : Voilà tout ce qu'il y avait à dire sur les preu-
G9 \€S e\léi'ieures , ttéoI |A£v oOv twv âT£;^vtov rtcTetov ciprIoOw
£d lisant ces leçons de cbicane, on a grand besoin de se rappeler la morale exposée dans l'introduction : Il faut savoir persuader le pour et le contre, non pour soutenir l'un et l'autre indifféremment (oùy ottwç à(AcpoT£pa rpar- Tto|xevj, car on ne doit pas défendre une mauvaise cause, mais pour connaître les moyens qu'on peut employer , afin de réfuter ceux qui s'en serviraient contre la justice. Une fois quitte envers la morale par cette déclaration, Aristole n'en parle plus. Il poursuit ses analyses avec une indifférence scientifique pareille à celle du chimiste qui décrit les poisons sans s'amuser à dire que c'est un crime d'empoisonner. Cependant celui qui manie la parole avec adresse est si exposé au danger d'être trop souple et trop facile, qu'on voudrait voir le philosophe prendre plus de précautions contre ce penchant ; et la meilleure serait sans doute de montrer lui-même un peu plus de répugnance à développer tous ces expédients. Il semble aussi qu'il pourrait faire entrer le bon droit comme une donnée dans les différents problèmes qu'il propose et qu'il résout, au lieu de le tenir à l'écart comme une condition inutile, qui ne change rien ni aux opérations ni au résultat. On aurait enfin une idée plus favorable de la façon dont on plaidait et dont on jugeait à Athènes, si la rhétorique athénienne avait l'air un peu plus embarrassée du mensonge et de la mauvaise foi. On voit au contraire qu'elle en prend très-bien son parti, et que cela ne la gêne en aucune manière.
Mais le passage le plus honteux et le plus déplorable de la Rhétorique est celui qui se rapporte à la torture (chap. 15). II n'y a que quelques lignes, et cette brièveté
même révolte. Voici d'abord comment la torture est annoncée : « 11 y a, dit le texte, cinq sortes de preuves « extrinsèques : les lois, les témoins, les conventions, (( les tortures , les serments. » C'est un moyen comme un autre à produire. Remarquons qu'il ne s'agit pas de la question donnée à un condamné , ni même à un accusé, mais du droit qu'avait une partie de demander que les esclaves de son adversaire fussent torturés, pour obtenir par leurs aveux des preuves contre leur maître. Le maître , il est vrai, pouvait s'y refuser, mais cela avait mauvaise grâce, et c'était une présomption contre lui. Ainsi on déférait la torture comme on défère le serment. C'est pourquoi Aristote dit : La torture est une espèce de témoignage, al Sh pacavoi (xappjptai Ttveç etciv. 11 argumente alors comme pour le serment. Si nous déférons la question, nous dirons que ce témoignage est le seul véritable. Si nous la refusons , nous soutiendrons que la torture arrache également la vérité ou le mensonge; car les uns endurent tout plutôt que de dire la vérité , et les autres mentent aisément pour en avoir fini plus vite, Là-dessus , continue Aristote , il faudra donner des exemples. La seule trace, je ne dirai pas d'humanité, mais de bon sens, qu'on aperçoive dans ce passage, c'est que pour la torture Aristote ne donne qu'une assertion toute sèche, tandis qu'il apporte des raisons en sens contraire. Mais dans ses autres ouvrages il n'a rien dit de cette absurdité atroce ; et on voit qu'ici il ne s'avise même pas de présenter contre la torture un argument moral. S'il n'y a pas pensé, quel oubli ! et s'il ne l'a pas osé , quelle société que celle d'Athènes » !
1. La brièveté de ce passage témoigne du moins qu'Arislote ne fait que répéter un précepte vulgaire des Rhétoriques. On le retrouve, en
Je n'ai que trop prouvé, je crois, l'intérêt historique que présentent plusieurs passages delà Rhétorique d'Aristote; je reprends l'examen du fond, et j'entre dans le second livre.
effet, un peu plus développé, dans la Uhctorique à Alexandre (ch. U\), et non-seulement il a dure autant que la torture, mais on Ta reproduit machinalement, jusqu'à notre temps même, dans tous les traités sur l'art de parler.
L'un des Estienne , Robert III, a donné en 1624 une traduction de la IMiétorique d Aristote , qui ne comprend que les deu\ premiers livres. En traduisant ce passage , son bon sens soulevé n'a j»as trouvé le langage d'Aristote assez expressif; et cette fois seulement, car il traduit très-exactement d'ailleurs, il a cru devoir ajouter à son texte j mais il a imprimé en car.ctères italiques cette addition. Voici le passage (p. 80 verso et 87 recto) :
« Mais si d'aventure elles nous sont contraires et tournent au profict « de nostre adversaire , nous aurons moyen de les dissoudre et d'infiru mer leur force, et parler en général contre les questions et tortures : ^< Comme seroit de remonstrer. Que ceux qui se sentent contraincts u et violentez ne disent et ne confessent pas moins les choses faulses u que les vrayes : Car il arrive aucunes fois qu'ils endurent constam- « ment la rigueur des tourmens , pour ne point descouvrir la vérité : « comme aussi quelquesfois ils mentent facilement, afin d'estre plus « soudainement délivrez de la gesne. Et faut alléguer à ce p*ropos tous « les exemples des choses ainsi arrivées, et parvenues à la cognoissance « des juges. Or ce qu'il convient proroser c'est. Que les tesmoiqnages « lirez des tortures ne sont point certains ny véritables ; attendu que u par fois il se trouve des hommes forts et robustes , lesquels ayans « la peau dure comme pierre, et le courage fort et puissant, endu- « rent cl supportent constamment la rigueur de la gesne ; au lieu que «.< les hommes timides et apprehensifs , avant que d'avoir veu les tor- « turcs , demeurent inconlinant esperdus et troublez. Tellement qu'il ^< n'y a point de certitude aux tesmoignages tirez des tortures. »
On aime à voir ce Français qui prend tout à coup la parole, pour dire h sa manière ce que l'auteur grec n'a pas dit assez fortement à son gré, et pttur mieux enfoncer la vérité, au moyen de ses expressions familières et vives, dans la tète de ses concitoyens.