LIVRE SECOND
Des Passions ( chapitres 1-11).
La première moitié de ce livre, qui comprend Tétude des diverses passions et celle des différents caractères, est la plus belle partie de la Rhétorique. Ces analyses sont une nouvelle application de la méthode suivie dans celles du premier livre ; mais comme elles portent, non plus sur des idées , mais sur des sentiments, elles sont encore plus intéressantes et plus délicates.
Aristote examine successivement, pour chaque passion , ces trois choses : Quels sont, par exemple, les gens sujets à se mettre en colère? Qui sont ceux contre lesquels on se met en colère? Quelles sont les raisons pour lesquelles on se met en colère ? Ces trois chefs sans doute rentrent facilement l'un dans l'autre, et ce n'est pas là une division prise au fond des choses. Mais enûn ce sont trois aspects divers du cœur humain , et c'est tantôt celui-ci, tantôt celui-là qui nous frappe. Cet homme s'est fâché parce qu'il souffrait, voilà le ttô; e/ovre; opyiXot ei^tv. Il s'est fâché parce que celui qui l'insultait était son ami , voilà le Ttciv opyiCovrat. On ne saurait regarder l'homme par trop de côtés à la fois.
L'étude de chaque passion commence par une définition exacte et curieuse; c'est ainsi qu'il y a une définition en tête de chaque chapitre dans les Caractères de Théophraste. Celle de la colère, dans Aristote, est une des plus remarquables. Cependant c'est à ce sujet que
Cicéron fait parler ainsi l'oraleur Antoine (de Oral., 1, 51); (f Ouest, dit-il, le grand orateur, l'homme « vraiment éloquent, qui, voulant soulever contre son « adversaire la colère du juge, s'est jamais trouvé ema barrasse, faute de bien savoir la définition de la co- « 1ère? )) Mais Cicéron lui-même ne paraît pas tenir grand compte de cette objection; car plus loin ( 11, 51, 52) il met dans la bouche d'Antoine un résumé des analyses d'Aristote, qui suffit pour montrer le prix qu'il y attachait. L'orateur en effet doit être déjà tout passionné au moment où il prononce son discours; mais quand il ne fait que le préparer, ou quand il étudie ceux des autres, il est calme et froid encore, et il peut tirer un très-bon parti des définitions et des remarques les plus minutieuses.
Sans entrer dans ces analyses, car je serais entraîné à répéter tout ce qu'a dit Aristote, et à le développer en le répétant, je voudrais donner une idée de la finesse de ses observations. Quoi de plus heureux par exemple que l'explication qu'il donne du plaisir avec lequel on s'abandonne à la colère? On ne se met pas en colère sans qu'on se promette de se venger, sans qu'on espère y réussir, et sans qu'on se venge déjà d'avance par la pensée, à\aTptéou(7tv èv tw Tt(A(operaOat 'vh SioL^oicc. Et on savoure alors en imagination une jouissance pareille à celle qu'on goûte dans un songe, (pavTaata li^ovyjv xoisr wçTTep il Tûv èvuTTviwv (ch. 2).
Aristote ne se fait pas d'illusion, et ne recule pas devant les observations les plus tristes. En général, dit- 11, wç em To TTo^u, les hommes font le mal quand ils le peuvent (ch. 5). Mais il a aussi des pensées qui font plus d'honneur à la nature humaine, comme celle-ci
sur ramilié (ch. 4 } : Un ami est celui devait qui Ton ne rougit pas de ce qui n'est honteux que dans l'opinion , et devant qui Ton rougit de ce qui est véritablement honteux en soi.
Dois-je relever cette remarque, que les philosophes se fâchent quand on dit du mal de la philosophie (ch. 2) ? Aristote (aisait-ii ici un retour sur lui-même? Avait-il jamais eu affaire à ces imbéciles dont parle Perse , qui trouvaient plaisant et spirituel de rire en voyant des figures de géométrie?
Miiltum gaudcrc parati Si cynico barbam pclulans nonaria vellat.
Ou bien en voulait-il à ceux qui persécutent dans les philosophes la raison et la vérité? Ceux-ci méritent en effet la colère du sage, et ne s'en peuvent sauver que par son mépris.
Des Mœurs ou des Caractères (chap. 12-17).
Les chapitres sur les mœurs ou les caractères, yîÔyi, sont plus remarquables encore que ceux qui précèdent. Le portrait de la jeunesse (ch. 12) est un morceau classique que tout le monde a admiré. Nulle part la pensée d'Aristote n'est plus fine , ni son style plus piquant. C'est là qu'il dit que les désirs du jeune homme sont comme la faim et la soif d'un malade, vifs et ardents, mais sans intensité et sans force : qu'il est échauffé par sa jeunesse comme un buveur l'est par le vin : qu'il a l'âiiie élevée, pour ce quilna point encor es esté ravalé par les misères de la vie ' , oJTe -yàp Otto toO Pto'j outto) Tera-