Cette enerpiqui' ir.uiucuon l:^l Ue Rob. L^llenne
rctvwvTai. Non-seulement tout ce développement est supérieur aux imitations d'Horace et de Boileau par l'invention et par l'abondance des idées, mais il Test aussi par la précision et l'élégance de l'expression.
Mais Aristote a eu un autre imitateur, qui a laissé bien loin derrière lui son modèle : c'est Bossuet, dans le panégyrique de saint Bernard. Après qu'il a annoncé comment Bernard, à Tàge de vingt-deux ans, prend la résolution de se retirer du monde, et va se renfermer à Cîteaux, il interrompt son récit et s'adresse ainsi à son auditoire :
« Vous dirai-je en ce lieu ce que c'est qu'un jeune « homme de vingt-deux ans? Quelle ardeur, quelle imf( patience, quelle impétuosité de désirs! Cette force, « cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable (( à un vin fumeux'^ ne leur permet rien de rassis ni de « modéré 2....
(( Certes, quand nous nous voyons penchants sur le « retour de notre âge, que nous comptons déjà une « longue suite de nos ans écoulés , que nos forces se diu minuenl, et que, le passé occupant la partie la plus (( considérable de notre vie ^ nous ne tenons plus au (( monde que par un avenir incertain, ah î le présent ne w nous touche plus guère. Mais la jeunesse, qui ne songe « pas que rien lui soit encore échappé 4, qui sent sa vi- (( gueur entière et présente, ne songe aussi qu'au pré- « sent et y attache toutes ses pensées Nous voyons
1. QçTtep yàp ol oîvw|xevoi, outw otàGepjxot elfftv ol véot ûtto t^; qpuorEw?.
2. Kai àîïavTa i-nl xo (xàXXov xat açoÔpoTSpov àfxapTavoudi , irapà to XiXwv£iov • uàvTa yàp âyav upàtTouai.
3. Tov yàp pîou t6 (xèv Xoitiôv ôXiyov, t6 oï itapeXyiXuOô; uoXv. f. Tô ht uape),in).uOô; ppa/'J ' '^i yàp Tcpton;) TiuLépa....
(r toutes choses selon la disposition où nous sommes; de (( sorte que la jeunesse, qui semble n*être formée que « pour la joie et pour les plaisirs, ah! elle ne trouve u rien de fâcheux; tout lui rit, tout lui applaudit. Elle « n'a point encore d'expérience des maux du monde» « ni des traverses qui nous arrivent • ; de là vient « qu'elle s'imagine qu'il n'y a point de dégoût, de dis- « grâce pour elle. Comme elle se sent forte et vigouu reuse, elle bannit la crainte 2, et tend les voiles de u toutes parts à l'espérance qui l'enfle et qui la conte duit. ))
Il n'y a rien sans doute de cet éclat et de ce sublime dans Aristote, et en présence d'une telle éloquence, on oublie toutes les Rhétoriques. On voit bien cependant que c'est dans les chapitres sur les mœurs que Bossuet a pris, non pas seulement plusieurs détails, mais surtout l'idée même de ce portrait de la jeunesse jeté au milieu de sa narration. Si on en doutait, qu'on lise, quelques lignes plus bas, cette autre réflexion sur les dispositions ordinaires des hommes d'une grande naissance; c'est la traduction d'une phrase d'Aristote (ch. 15) ; « Surtout, u dit Bossuet, les personnes de condition, qui, étant « élevées dans un certain esprit de grandeur, et bâtis- « sant toujours sur les honneurs de leur maison et « de leurs ancêtres, se persuadent facilement qu'il n'y i( a rien à quoi ils ne puissent prétendre. » Eùyeveiaç |/.Êv oùv Yi6dç ècTi To 'pt>.OTi[jLOTepov etvai tov x.£XT7i[/.evov aùriQv • iràvTeç ^àp, orav ùirap^Yi ti, irpoç toOto dwpeueiv eiwôadiv 1^ Se eOyeveia évTip.077); Tcpo^ovwv gart.
1. 'A|ia ôè xal Ôià t6 fi^nco noUà àiroxeTvxTlxévai.... oXXà xal àvaYxateoM âiteipoC elaiv.
2. Tô (làv |a9j 9o6eîo6ai , to ôè 9ap(itïv noieï. — Kat eùéXniÔe;.
C'est le lieu de remarquer que, parmi les modernes, l'éloquence de Bossuet paraît celle qui a éîé la plus travaillée suivant les procédés des anciens, je veux dire par les études philosophiques. Je n'entends pas seulement parler de cette haute philosophie sans laquelle Cicéron disait qu'il n'y a pas de grande éloquence ' ; de ces vues qui éclairent, dans leurs points les plus élevés, les choses humaines et les choses divines : je parle aussi de ces analyses délicates, et, si on veut, minutieuses, de nos pensées et de nos humeurs. Rien n'est plus familier à Bossuet; et ce travail, moins visible dans les oraisons funèbres, est très-marqué dans les sermons.
On s'étonne, en lisant cette partie de la Rhétorique, qu'Aristote signale les différences morales des âges, des conditions et des fortunes, sans parler des sexes, et sans essayer de peindre les femmes. C'est là un effet de ces mœurs qui les retenaient dans l'ombre, et les mettaient en dehors de ce qui était proprement alors la société. On sait les quelques mots que Périclès, dans Thucydide ( II, 45 ) , adresse aux veuves des morts qu'il célèbre : « C'est pour vous une assez grande gloire de ne pas être « au-dessous de ce que la nature a voulu que vous soyez, c< et de faire en sorte que, soit en bien, soit en mal, les (( hommes parlent de vous le moins possible. » Cette réserve et ce silence , on les étendait des personnes au sexe entier. Les femmes honnêtes ainsi soustraites à Texamen du philosophe , il ne pouvait guère songer à s occuper des autres : enfin la science du cœur des femmes ne semble pas avoir été une chose assez grave et
1. Oral., 4: Sine fthilosophia non possc efjici quem quœrimus eloquenlem.
assez sérieuse au\ )eu\ des anciens; ils l'abandonnaient aux poêles '. Les orateurs atliques, dans les plaidoyers qui nous restent, parlent peu des femmes, même lorsqu'elles sont en cause. Esclaves ou libres, courtisanes ou épouses, elles figurent moins conmie des personnes que comme des choses, et la propriété violée ou contestée fait le principal objet du débat. En un mot, elles tiennent peu de place dans le discours , parce qu'elles n'en (enaient pas assez dans la vie; c'est un des points où se marque cette infériorité morale de la société grecque, qui paraît d'ailleurs par tant d'endroits *.
1. Depuis les ïambes rudes et grossiers du vieux Simonidc jusqu'à la linc comédie de Ménandre ou de Théocrite, la poésie grecque s'est toujours occupée des femmes, pour en tracer des peintures tour à tour satiriques ou séduisantes. l\ semble donc qu'à titre de sujet poétique elles aient dû occuper Aristote, non pas dans sa lîliétorique , (jui ne s'adresse qu'aux orateurs, mais dans sa grande Poétique, aujourd'hui perdue. Cela est très-douteux cependant, car nous ne trouvons rien de semblable dans l'Art poétique d'Horace. Il est bien remarquable que dans les Caractères m^me de Théophraste , il n'y ait point de caractère de femme.
2. Il est vrai de dire qu'en général les orateurs attiques racontent brièvement les faits, et mêlent peu de réflexions à leurs récits. Il est vrai encore qu'on n'est pas sans rencontrer chez eux de temps en temps, à l'occasion d'une femme, une observation morale, un détail caractéristique. Ainsi , dans un plaidoyer de Lysias ( tcs^î Tpaûaaxo; èx Tcpovoîa;),on trouve, au sujet d'une femme qui se partageait entre deux rivaux, un passage qui rappelle de jolis vers de la première idylle de Théocrite : « Tantôt toutes ses préférences étaient pour moi, tantôt pour c( lui, car elle voulait être aimée de tous deux ensemble. » Ainsi, dans les fragments du même auteur, on lit cette phrase : « Le jour où une femme u a livré sa personne et déserté la pudeur, il se fait une révolution dans a son esprit; elle conçoit de l'éloignement pour les siens, elle met sa « confiance dans des étrangers j elle pense sur le bien et sur le mal tout u autrement quelle n'avait pensé jusque-là. » On pourrait citer encore quelques traits heureusement indiqués. Mais il n'en faut pas moins reconnaître qu'en général les femmes paraissent peu dans ces discours. Le plaidoyer sur le meurtre d'Kratosthéne , par Lysias, contient l'histoire d'un adultère; mais dans cette narration , d'ailleurs si bien faite ,
Des Lieux communs (chap. 22-24).
J'ai dit déjà ce qu'entend Aristote par lieux des en- Ihymèmes, tottoi. Ce n'est autre chose que les différentes sortes de rapports par lesquels la conclusion d'un raisonnement tient au principe. Les deux termes peuvent varier à l'infini, et le rapport rester le même. Cette élude appartient donc à la dialectique, et c'est en dialecticien qu'Aristote l'a traitée dans ses Topiques en huit livres. Il y enseigne non-seulement les &mj; proprement dits, des contraires, du plus au moins, du genre à l'espèce, etc., mais aussi quelques-uns de ces moyens spéciaux d'argumentation, xar eïh, qui sont traités dans le premier livre de la Rhétorique. Ainsi au livre ni des Topiques, ch. l^r^ il établit les lieux pour prouver qu'une chose est meilleure qu'une autre ou plus désirable; et plusieurs des motifs qu'il donne sont les mêmes et dans les mêmes termes que ceux qu'il indique dans cette analyse de l'idée de l'utile que j'ai étudiée précédemment. Les chapitres de la Rhétorique sur les
combien ce qui se rapporte à la femme séduite est peu de chose! Le discours contre Nééra, de Démoslbène , est bien moins dirigé contre cette femme que contre l'homme à qui elle appartient : les invectives y sont adressées plutôt au métier de la courtisane qu'à sa personne, et n'ont rien de particulier. Enfin , on chercherait en vain dans le reciieil des orateurs athéniens une Sassia ou une Clodia (voir les plaidoyers de Cicéron pro Cluenlio et pro Cff/io). Aujourd'hui, si on faisait sur le plan d'Aristole une Rhétorique moderne, une lacune pareille à celle qu'il a laissée dans la sienne sur les femmes serait impossible. Il faut que le moraliste instruise le juge et l'avocat. Ne voyons-nous pas des tribunaux interroger les lettres d'une femme par une analyse curieuse, et .s'efforcer de distinguer dans ses paroles le penchant d'avec la chute' le combat pénible d'avec la défaite, le trouble de la passion d'avec le trouble du remords:» Les âmes au milieu desquelles Aristote vivait étaient loin de ces délicatesses.
lieux ne sont qu'un choix fait par Aristote de ce qui , dans la science des topiques, lui a paru convenir plus particulièrement aux orateurs. Cicéron ne s'en est pas contenté; il avait étudié à fond ces huit livres des Topiques, si difficiles et si arides, et que non-seulement les rhéteurs, mais les philosophes même de son temps ne lisaient plus. Et il les possédait assez pour rédiger de mémoire, et sans livre, des Topiques en latin, pour son ami Trébatius, dans Tinlervalle d*une traversée de Vélie à Rhégium *•
La récapitulation que fait Cicéron, à la fin du chapitre 18, suffit pour donner une idée de ce que renferme une Topique complète : La définition, Ténumération des parties , Félymologie , les termes conjugues , le genre, l'espèce, la ressemblance, la différence, les contraires , les circonstances, les conséquences , les antécédents , les contradictoires, les causes, les effets, la comparaison du plus au moins, ou du moins au plus, ou du même au même ; voilà absolument toutes les sources des arguments.
Tous ces termes se retrouvent dans Aristote , ôpi^pç , To iroca^w;, cu^uyia, yévoç, elâoç , etc.
Il faut admirer Cicéron de n'avoir pas reculé devant de pareilles études, et quand on se rappelle tant d'autres ouvrages du même genre qu'il composa en divers temps, ceux-ci dans sa jeunesse pour apprendre luimême l'art oratoire, ceux-là dans sa vieillesse pour l'enseigner; les livres de ITnvention, les Partitions ora-
1. Voir cet ouvrage , et l'introduction de M. Le Clerc. Le petit écrit de Cicéron, beaucoup plus court que celui d'Aristote , est moins complet, mais il est plus clair et plus méthodique. Ce n'est pas un simple abrégé du traité d'Aristote , mais un extrait de la science contenue dans ce traité. Le plan en est bien tracé et très-facile à suivre.
loires; j'y ajouterai même les détails techniques qui formonl la deuxième partie de VOrator : quand on se souvient de foui cela, on ne peut regarder comme bien sérieux les doutes qu'il a exprimés en quelques endroits sur l'utilité de la rhétorique. 11 sentait la supériorité naturelle de son génie, il aimait à dire que ce génie ne se donnait pas dans les écoles. Mais qui a mieux compris la force qu'un art consommé met à la disposition de l'orateur, et qui a plus fait pour se l'assurer?
Je passe sur les chapitres qui suivent, pour arriver au dernier livre, dont la plus grande partie est remplie par les règles de l'éloculion, et le reste par des conseils sur la manière de traiter les diverses parties du discours.
Appendice. — De la théorie de llnvention dans les Rhétorique* de Cicéron, de Quiniilien et d'IIcrmogènc.
Mais si auparavant nous comparons d'une manière générale la doctrine de l'invention et du raisonnement oratoires telle que nous l'avons vue dans Aristote et telle que nous la trouvons dans les Rhétoriques postérieures, nous serons étonnés, comme je l'ai dit, de voir combien cette élude est devenue à la fois plus compliquée et moins féconde. Nous rencontrerons partout les procédés perfectionnés de la petite Rhétorique à Alexandre, livre qu'on peut regarder comme une des sources delà rhétorique qui s'est faite depuis Aristote, aussi bien que comme le résumé de celle qui s'était produite avant lui. Nous avons pour en juger, si nous ne tenons compte que des grands monuments, trois auteurs placés a trois époques différentes, Cicéron ', Quinlilien, Her-
I .\(^ ne parle pas des quatre livres a llercnnius , qui appartiennent.
mogène. On sait copciulanl oorabion Cicéron portail Je philosophie dans la pratique de son art, et comme il se vanfe de la force nouvelle qu'il a puisée dans la science des choses morales. 11 disait qu'il s'était formé dans les promenades de l'Académie plus que dans les ateliers des rhéteurs (Oral. 5). Mais dans ses livres, délerminé par l'usage de tous les maîlrcs, il n'a fait (jue remplir «i son tour le cadre ordinaire des écoles; et cette lumière supérieure qui éclairait son esprit dans le travail de la contposition, il ne Ta pas répandue dans les détails de son enseignement, comme avait fait Arislole. Ce que je dis ici ne s'applique |)as seulement au traité de l'Invention, ou aux Partitions oratoires, mais même aux livres de Oralore, ouvrage admirable, mais qui se distingue moins par une théorie élevée et originale , que par l'esprit et l'agrément des détails , par une éloquence abondante et magniGque , et surtout par l'émotion personnelle que l'orateur mêle à ses leçons.
Dans la partie technique de ses ouvrages, Cicéron, comme aussi Quintilien, fournit plutôt à son élève des artifices et des expédients que des principes. Tous iku\ enseignent, sous ce titre de l'Inveniion, non pas à trouver des raisons en général , mais a trouver des moyens pour l'exorde, d'autres pour la narration, puis pour la confirmation, enfin pour la péroraison. Voici par exem pie la théorie de l'exorde : Votre cause est honorable, ou honteuse, ou douteuse, ou do pou d'importance. Si elle est douteuse, il faudra se proposer surtout dans l'exorde d'obtenir la bienveillance du juge; si elle est peu importante, vous éveillerez d'abord son attention;
quel quen soit l'auteur, à l'époque de Cicéroo , et représentent le lîiOme état de la rhétorique qu'on voit dans ses livres.
« X. .1. . .s oll,. es. l,o„„M,se, vous ne vouscon.enfercznas de I cxonle s.„.p,o. ,. vons faudra ..„ o.orde i.s Z^ Exordes,.,.le. LVxordea pourhul d'oL.cnirin.rê " alleunon, bienveillance. On ob.ien. de Tmlêrêl nurnd on a su „b,e„i.- de l'a„e„tio„. 0„ s'assure vZZZt l'.on.enan. de dire des choses grandes, nouvX exr.ord.na.res. ,,ui ia.éressenl l'Éta.. ou raudifoir^ ou
:r ;:::;;." -"^-"' '«---'--s d^treauenur n fa..anl I enumeral.oa dos différenîs poin., nu-on v,
^a.,e.Pour,es„.,ensd'o^,enir,a^Lei,,re^::
d •: "n '' ''"7"""'' "" '"^ '"^^'^ •'« ''adversaire. " •"' ' ""•^"^"'•' «" d« '" cause. De soi. en faisan, son
rendus a I t,a. , en invoquant le souvenir de ses parents ou de ses an..s ; en retraçant ses malheurs , ses Le 1 son abandon , sa mauvaise destinée; en demandam „x juges leur secours, et en protestant qu'on n'a d'e ' "r qu en eux seuls. De l'adversaire, en so'ulevant con^ a baine pour sa méchanceté, l'envie pour son orgueil e mepns pour son abjection. Des auditeurs, en attesta j la réputation d'équité qu'ils se sont faite en leur a. sant entrevoir l'honneur que leur vaudra \Z T fivnr-il.io I vauara une décision
avorable. en leur représentant l'attente du public De a cause, en soutenant qu'elle est juste autan que ci de i adversaire est mauvaise.
Exorde insinuant. 11 est nécessaire dans trois cas • si la
eTa'Cée'n '""""'' ^' '•'"-- ^e l'auditeur
des personnes pour n'envisager que le fait, „„ du fait
pour ne considérer que les nersonne, V
4UC ILS personnes. V ous vous écrierez
que les faits tels qu'ils sont allégués par {adversaire sont révoltants, et vous amplifierez celle idée; vous ajouterez ensuite qu'il n y a rien de pareil dans la réalité. Vous tâcherez de vous prévaloir d'un jugement antérieur sur une affaire plus ou moins semblable. Vous protesterez que vous ne parlerez pas de ceci ou de cela, ce qui ne vous empêchera pas d'en parler ensuite. — Si les juges sont entrés dans les sentiments de l'adversaire, >ous dites que vous allez tout d'abord attaquer celui-ci dans son fort. Vous affectez de reprendre ses propres paroles, et particulièrement celles par où il a fini. Vous paraissez embarrassé du choix des réponses, et fort étonné qu'on ait pu se rendre à de telles raisons. Si l'auditeur est las et distrait, vous lâchez en commençant de le faire rire; vous débutez par un apologue, par une histoire, par une ironie, par une équivoque, par une conjecture, par un sarcasme, par une naïveté, par une hyperbole, par un jeu de mots, etc.; vous apostrophez quelqu'un, vous annoncez que vous allez répondre tout autre chose que ce qu'on attend , et que vous n'allez pas parler comme tout le monde , etc. , etc.
On voit que tout est prévu et réglé d'avance ; le discours est fait et déjà écrit, sauf quelques blancs à remplir. Celte science de l'invention, qu'on livre à l'orateur, est si parfaite, qu'elle le dispense à peu prés
d*inventer.
Les moyens pour la confirmation ne sont pas analysés et classés moins curieusement. Discutez-vous un point de fait? vous plaidez d'abord les probabilités, puis les convenances, puis les indices, ensuite les preuves, les conséquences, et enfin les preuves confirnuitives. Est-ce un point de droit? vous invoquez la lettre , l'esprit, la
contradiction des textes, l'équivoque, la définition» l'interprélalion, la récusation. Les preuves se tirent ou des personnes, ou des choses. Dans la personne, il y a le nom, le caractère, le genre de vie, etc. Dans les choses, il y a le fait, les circonstances, les rapports, les conséquences. Ajoutez à cela l'énumération des lieux logiques ou roVot, et les détails qui se rapportent à la science du droit, vous aurez le fond de la rhétorique à l'époque de Cicéron et de Quintilien.
Le genre délibératif, comme je l'ai annoncé, tient relativement assez peu de place dans cette rhétorique. Les trois livres de Oratore renferment à ce sujet quelques conseils généraux, exprimés rapidement, tels qu'ils conviennent à un entretieti sur l'éloquence plutôt qu'à un traité. Mais si on compare aux chapitres 6 et 7 de la llhélorique d'Arislole les passages correspondants du de Inventione ou de la Rhétorique à Hérennius, on trouvera dans ceux-ci un plus grand appareil de science, dans Arislote beaucoup plus de vraie philosophie et d'esprit d'observation. Le philosophe cherche et surprend le secret de nos pensées dans nos actions, dans nos paroles , dans les vers des poêles , échos de tous nos sentiments; c'est la vie elle-même qu'il étudie. Les rhéteurs latins se renferment dans une nomenclature abstraite, comme s'ils rédigeaient simplement un dictionnaire des idées morales à l'usage de l'orateur. Ils énumèrent cinq principes d'action : l'utile, l'honnête pur, rhonnête mixte, la nécessité, les circonstances. L'honnête pur, ou la verlu, comprend la prudence, la justice, la force, la tempérance. La prudence a trois parties : mémoire, intelligence, prévoyance. La justice a aussi trois divi- Mous ; la nature, la couiume et la loi. Puis viennent
\i;s suLdivisioiis : ia «a lure comprend le seiihuitMil fvli- *^wu\, les alïectioDs du sang, la reconnaissance, la vengeance, etc. Dans la coutume, il y a la religion établie, Téducalion, la loi du talion, les conventions. L'Iiounéte mixte, c'est la gloire, la considération, la crandeur, les amitiés. L'utile se divise en intérêt de siireté et intérêt de puissance. La nécessité est physique ou morale. Les circonstances comprennent la considération du temp^, du lieu, de la personne, etc. Ces définilions sans doute ont leur valeur, et elles sont plus faciles à retenir par cœur que les ohservalions d'Aristote, mais elles sont bien moins fécondes pour l'esprit que cetle espère d enquête à laquelle le philosophe a soumis riioiiime ' .
1. Oii m'a lait sur te passage une objection dont je dois reconnaître la force; c'est que l'observation |)sycbolo^i(|ue est nécessairement le fond sur lequel repose cette rhétorique, en apparence tout extérieure. Par exemple, les moyens donnés dans la théorie de lexorde pour rendre I auditeur bienveillant, ou pour l'irriter contre un adversaire, doivent être pris dans l'analyse du sentiment de la bienveillance ou de celui de l'aversion. La distinction des diiïérenls principes d'action ou des diiïérentes vertus suppose létude du cœur humain et celle des idées morales. J'en conviens, et j'avoue que sans la philosophie, telle que l'ont faite Aristotc et ses successeurs , la rhétorique des écoles n'aurait pas pu se produire , ni recevoir de si riches développements; elle est le fruit d'un travail curieux et fécond. Mais ce que je reproche à cette rhétorique, c'est de nous apporter ce travail tout fait, au lieu de nous exercer à le faire ; c'est de remplacer la méthode par une liste de résultats. Cetle liste est si savamment dressée, elle a des divisions si arrf'tées , si multipliées, qu'au lieu de nous être un secours, elle nous devient une gène; elle fait une sorte de mécanicjue de lart de penser, f.a lettre étouffe l'esprit, et l'apprcnli orateur est conduit à composer un discours moins d'après une facullé qu'on dévelop[)e en lui que d'à près un moule qu'on lui donne. Chez Cicéron , une nature puissante a pris le dessus, mais tous les talents n ont pas la même force • et Cicéron même laisse voir quelquef(»is , surtout dans ses premiers discours, i.i trace des m;uiv.ns.'^ habitudes d'esprit |Mi.duite> parla rhétorique arti thielle
La mélhode de Quintilien ne diffère pas de celle des
rhéleurs que Cicéron a suivis; elle se réduit également
à une classilication sèche et pauvre. Une seule chose la
dislingue, c'est que l'auteur écrit dans un temps où il
ny a plus de délibération publique, du moins sur les
grands sujels. Il ne traite donc du genre délibératif que
pour rem[>lir le cadre accoutumé des Rhétoriques. Et il
a soin d'avenir que ses préceptes ne s'appliqueront pas
tant aux discours sérieux qu'à ces déclamations des
écoles, dans lesquelles il était permis encore de parler
à peu près librement aux tyrans des temps passés '.
Mais si on pense que celte manière d'enseigner Tart
I. Je n'ai pas besoin de dire que je ne prétends pas avoir apprécié dans ces quelques lignes l'ouvrage de Quintilien. Je ne parle ici que de sa méthode appliquée au genre délibératif. Ce livre de l'Éducation de l'Orateur est une grande composition , pleine d'excellents préceptes et d'observations intéressantes, présentées dans un très-bon style par un esprit très-judicieux. Seulement on n'y trouve ni l'inspiration de la liberté, ni celle d'une grande position ou d'un beau caractère, ni une haute portée philosophique; de sorte qu'il est habituellement utile et agréable, mais non pas éloquent ni profond.
En général , je ne considère ici Quintilien ou Cicéron qu'en comparaison avec Aristote, et cela pour rechercher où est la rhétorique la plus philosophique, celle qui tient le plus intimement aux racines mêmes que l'art oratoire a dans l'esprit humain. Je n'oublie pas cette doctrine supérieure du beau idéal, si richement développée d'après Platon dans \(>rolor; mais l'idéal est plutôt la fin générale de tous les arts que le fondement particulier de la rhétorique. Comme c'est la science des principes qui m'occupe, je néglige le grand orateur, le rhéteur habile; je les néglige, je ne les méconnais pas. Si un critique, occupé de la riche invention d'Homère, et se reportant de là à Virgile, faisait voir que sa fable, dans son ensemble, est froide et pauvre; que son héros n'intéresse pas assez; que ses caractères, un seul excepté, manquent d'éclat et d énergie, il n'aurait dit rien que de vrai, et cependant il n'aurait pas jugé Virgile, car il ne l'aurait étudié que du côté le plus faible. C'est ainsi qu'en mettant Aristote bien au-dessus de Cicéron cl de Quintilien IMuir la mélhode, je n ai jugé ni Cicéron ni même Quintilien tout entier.
oratoire donne trop à la mémoire et à la routine , que dira-l-on de la rhétorique grecque de l'époque des Antonins, telle que nous la connaissons par Touvragede ce fameux llermogène, homme si extraordinaire, et le prodige de son temps? Rieu de plus curieux que son traité de Tluvenlion, et surtout le troisième livre , qui se rapporte particulièrement à la preuve. Sa manière de construire une argumentation ne peut guère s'expliquer qu'à Taide d'un exemple. Je prends un de ceux que lui-même a donnés. Philippe faisant des incursions dans la Chersonèse, Dèmosthène propose, pour la mettre à l'ahri de ses attaques, de percer l'isthme. II pourra recommander cette entreprise à plusieurs titres, comme étant utile, comme étant honorahle, comme étant facile. C'est là ce qu'Iiermogène appelle les chefs du discours, xs^aTvata. Arrètons-nous à un de ces chefs, par exemple, que l'opération est facile. Cela se prouvera au moyen d'un argument qu'il appelle un épichérème. Les épichérèmes, dit-il, se tirent des circonstances de la chose, c'est-à-dire du lieu, du temps, de la personne, de la nature du fait en lui-même, etc. De la personne : il o'y a rien de difficile pour les Athéniens. Du lieu : c'est sur une terre qui est à eux, et où ils peuvent faire leurs préparatifs à leur aise, qu'il s'agit d'entreprendre ce travail. De la nature même du fait : percer un isthme , ce n'est après tout que creuser de la terre, ce qui n'a rien de si difficile. Voilà les épichérèmes trouvés. Ilermogène enseigne alors ce qu'il nomme la mise en œuvre de l'argument, gp-^acta. Elle consiste à le dé>elopper par un exemple, ou une comparaison, ou une opposition. Ainsi, reprenant l'épichérème tiré de la chose, que percer un isthme , c'est creuser de la terre , ce qui n'est
rien, il prend, pour la mise en œuvre , un exemple : Le grand roi a hien percé le mont Alhos. Mais il ne s'en tient pas la; il lui faut mainlenant un enthymème. L'Athos, que le grand roi a creusé , était une montagne , et l'isthme que nous avons à percer n'est qu'une plaine. Voilà, dit-il, où paraît la finesse de l'orateur, to Sk £vÔuu./3u.a âo^av (JptaJTViTo; oLTzor^é^BTai. Mais voici qui est encore plus fin, c'est un sur enlhy même . £7:evÔu|X7)jy.a. Le grand roi a entrepris ce travail par une ambition de lonquèle ; et nous , nous travaillerons pour notre défense et pour notre liberté. Nous sommes à la fin. Un. chef de raisonnement, un épichérème, une apyaGta, un enthymème, un surenthymème , voilà la construction d'Hermogène avec tous ses étages. Il est à bout de termes, mais non pas à bout de moyens. En effet , la dernière proposition qu'on a énoncée pourra être à son tour considérée comme un chef, sur lequel on bâtira un épichérème, qu'on développera par l'epyaGta, et ainsi de suite. Si d'ailleurs on considère que pour une seule proposition il y a plusieurs chefs; que les épichérèmes pour chaque chef peuvent se tirer de plusieurs lieux ; que chaque lieu se subdivise , et qu'une seule subdivision peut fournir plusieurs épichérèmes; que pour un épichérème il y a plusieurs sortes d'£pya(jta; que chaque sorte d'ipyacta peut fournir plusieurs enthymèmes, et chaque enthymème plusieurs surenthymémes, on est elfrayé des proportions d'une argumentation poussée suivant la méthode dllermogène '.
i. Voyez M. Minoïde Minas, préface de sa traduclion de laKhetuii- •iue d'Arisioie, page vij. En mêlant ensemble les théories d'Aristole et relies d llermopùnc , comme si l'espiil en était le même, il fait trop d honneur au dernier.
Voir aussi M. Hebilie , Ih Uermogenc , atquc in universum de scri-
Cependant il nous réservait encore une ressource plus merveilleuse, c'est V argumenlation continue: je traduis bien faiblement Texpression originale, Ta dz' ào/r,; sttI Tslou;. Hermoj^'ène donne ici un autre exemple, mais j'aime mieux reprendre celui de tout à Theure. Philippe ravage la Cliersouèse, il faut percer ristlime. Voilà une courte phrase, mais chacun de ces mots, suivant l'expression des l'emmes savantes, dit plus de choses qu'il n'est gros. Suivons-les du premier au dernier, et ouvrons-les successivement pour en lirer ce qu'ils contiennent. C'est Philippe: non pas un ennemi vulgaire, peu entreprenant ou peu redoutable; c'est un homme qui n'est arrêlê ni par crainte ni par scrupule; qui a déjà fait bien du niai à Athènes, qui n'aura de repos que quand il l'aura ruinée; qui enfin, étant extrême en ses desseins, ne peut élre prévenu (jue par des résolutions extrêmes. Il ravage la Chersonese; ne dites pas qu'il y a fait quelques courses, qu'il y a commis quelques dégâts; c'est une dévastation conlinuelle, qui ne laisse aucun relâche à cette malheureuse terre, et qui ne dilfère de la conquête absolue que parce qu'elle renouvelle sans cesse les inquiétudes et les désastres. Ici on pourra placer une description. Iai Chorsonèse. c'està-dire la plus riche possession d'Athènes, l'avant-poste de la Grèce sur la terre des barbares, etc. Je m'arrête, malgré la grande facilité de continuer, ou plutôt parce que cela est trop facile. En voilà assez pour expliquer
ptanim a Ivchriicis ajmd (irœcos arlium ulililale vel inulilikUc disquisitio , 1845. Lauteur a étudie non-seuloinent tous les écrits d'Hcrmogèiie, mais les longs et confus commentaires de ses sclioliastcs. Je me félicite de n'a>«)ir rie» trouve dan> ce >aste travail «jui ne conlirme I idée que j'avais prise dUcrmugènc d après la lecture tle s(in livre sut les arguments.
ce que c'esl que- ri ax' i^yr,- =m xélou;. Lintimé emploie Irès-lieureusenient, dans sou iiiimorlel plaidoyer, celle
méthode d'IIermogène ;
On vient, comment vient-on?
On poursuit ma partie, on force une maison : Quelle maison? maison de notre propre juge , etc
.le me suis étendu longtemps sur ce sujet , mais jVspère qu'on me pardonnera cette digression, la Rhétorique d'Iïermogènc étant fort peu lue. ^'est-ce pas d'ailleurs un complément utile à l'étude du livre d'Aristote que la connaissance de ces recettes puériles, et ne font-elles pas mieux valoir par le contraste la philosophie simple, élevée et pénétrante du disciple de Platon et du contemporain de Démosthène ?
Mais, sans descendre jusqu'à Hermogène et à la rhétorique du siècle des Antonins , si on se borne à rapprocher d'Arislole les nomenclatures et les classifications savantes des traités de Cicéron ou de rjnstilutlon de Ouintilien, on sent quelle gêne devaient causer à la plupart des esprits ces plans de discours si exactement tracés, et cet assujettissement à des règles qui s'emparaient de l'orateur dès l'entrée de sa composition, et le retenaient jusqu'à la fin sans le laisser jamais h luimême. L'art oratoire était ainsi une espèce de labyrinthe ou ou ne pouvait s'avancer qu'avec précaution et le fil à la main : le plus habile était celui qui en avait assez visité et revisité tous les détours pour y marcher d'un |»as plus sûr et plus dégagé que les autres. Nous avons vu que Cicéron ne xoulait pas se laisser enfermer dans sa propre rhétorique, et qu il demandait le grand air et les espaces libres de l'Acidémie. Le senlimenl de
telle liberltS nécessaire à Téloquence, est la principale inspiration du livre de l'Orateur, mais aussi il est vrai de dire que l'art y lient assez peu de place; et quand il reparaît çà et là, on retrouve les lormules des écoles, plutôt abrégées que simplifiées.
La liliétorique d'Arislole est le livre qui accorde le mieux l'art préparatoire au travail de l'éloquence et la liberté de ce travail; parce qu'il donne Irés-peu de règles, et beaucoup d'observations. Il y a cette grande dilïérence entre les observations et le» régies, que celles ci prétendent disposer de l'oraleur, et qu'il dispose de celles-là. Quel bomnie éloquent, ayant à faire un discours sérieux, consentirait, pour composer son exorde, a consulter les traités de l Invention et à en suivre les recettes? Il me semble le voir, s'il s'astreint a ces prescriptions, empécbé dans tous ses mouvements, et plus attentif à son caliier qu a sa cause. Tandis que son adversaire , qui ne sait pae les régies, le pressera à l'aventure sur la conseciUio ou Vapprobalio , il n'eu sera encore qu'au prohabile. 11 ressemblera au Bourgeois Gentilhomme qui fait des armes avec Nicole: « Doucement (c donc, tu pousses en tierce avant que je pousse en (( quarte, et lu n'as pas la patience que je pare. » Mais plutôt il jettera bien loin le livre qui contient ces leçons, et s'il le sait déjà, il fera eu sorte de Toublier. Au contraire il n'aura jamais à se repentir d'avoir beaucoup observé, d'avoir étudié curieusement nos dispositions et nos humeurs, les idées suivant lesquelles agissent les hommes, leurs divers caractères, enfin les lois mêmes du raisonnement, et les rapports logiques par lesquels se tiennent nos pensées. Cicéron , plus que personne , avait étudié tout cela, et le recommande sans
cesse; mais, content de l'enseigner [Kir l'exemple, il a donné à ce sujet peu de leçons, et ce peu il Ta empiuntéà Arislole, n'espérant pas pouvoir faire mieux. C'est donc au plus ancien d'entre les ouvrages de rhétorique qu'il faut demander aujourd'hui encore les vrais principes de l'art. La théorie féconde qui fait l'originalité du livre d'Aristote ne lui a été enlevée par personne, les uns la négligeant parce qu'ils n'en comprenaient pas la valeur, les autres la regardant comme une philosophie supérieure à l'art oratoire, et qui devait rester en dehors des traités de pure rhétorique. Mais au contraire il n'y a de vraie rhétorique que dans cette philosophie, ainsi que l'annonçait Platon; tout le reste est du métier, et là seulement est la science.
TJVHE TROISIÈME',
De l'Elocution.
Aristote nous apprend que jusqu'à lui la doctrine de l'éloculion n'avait été qu'ébauchée. Ce témoignage prouve, ce qu'on reconnaît d'ailleurs , que les sophistes,
1. J'ai dit plus haut que Robert Esticnne n'a traduit que les deux premiers livres de la Uhclorique. On ne sera peut-être pas fûché de trouver ici l'avertissement dans lequel il explique pourquoi il a négligé le troisième :
u AU LECTKUR. Aristotc a faict trois livres de l'art de Rhétorique. Les s lieux premiers sont icy traduits en nostrc langue Françoise, avec tant
qui avaient beaucoup iravaillé sur lo l.în{^agc, s'élaicnl pins occupés (le la jj;ramnKiire et du nombre, on de la coniposilion de la phrase, (|ne du niérile de IVxpression. Dans celle partie de la rhêloriqne comme dans le resie, Arislole est allé au fond des choses; (railanl du style comme il avail fait du raisoonement, il en a recherché les lois générales et les principes essentiels.
Ici encore la Uliélorique à Alexandre nous représeule évidemment les lUiélori(|ues antérieures. On > trouve, au chapitre 22, ce (jue Tauleur appelle tol |r/;/.v; v./ /..^cov, c'est-à (lire Tart d'allonger ou (raccourcir a volonté l'expression et le discours. Celait un secret dont se vantaient les [iremiers maîtres de Tari, et dont Platon se niociuail, après Prodicus '. Le discours, disait celui-ci. ne doit être ni court ni lonj; , mais d'une juste mesure. Les chapitres suivants n'offrent pas de> préceptes moins puérils. Voyez, au chapitre 21, les tours, (jyyiaaTa, pour exprimer ses pensées par couples, £i; Suo éûpiVeJetv. Au lieu de dire simplement (jue vous
a de soin et de dexlcrilé, (|u'il est aisé d'cnlcndre mesmc les endroit?» a les plus dilliciles, sans qu'il soit besoin d'autre interprétation. Quani u au troisième livre , l'Auteur de ceste version s'est abstenu de le trait duire, d autant qu'il contient divers préceptes d'éloquence, et obser « vations illustres d'exemples recueillis de divers Orateurs et roele>, « dont la grâce consiste en la diction (irecque, et y est tellement alla- « clîée, qu'elle ne passe point en quelque autre langue que ce soit; K moins encore en la nostre , qu'en la Latine. Joint qu'il sullit d'avoii u appris en ces deux livres quels sont et où gisent les moyens desquels M il faut faire provision pour cstre bon orateur: et en ce qui concerne t< Velegance requise pour bien user de ces moyens, chacun se peut et se 'v( doibt gouverner selon que le permet la naïveté de sa langue. )i
Quoique ce tlernier principe soit evcellent , on se convaincra, j'espère, par les observations qui vont suivre , qu'on peut profiter, à toutes les époques, du troisième livre de In TUw'fnriinio nussi bien que des deux premiers.
i P/it(ire, p.267, B.
on
pouvez faire une chose, dites par comparaison ; Je puis telle autre chose, et je puis celle ci éj^Mlement; ou bien : Il ne peut pas cela , mais moi je le puis; ou bien : Je puis ceci, et il ne peut pas même cela; et ainsi du reste. L'auleur ne donne que des détails de ce genre, plus (jue minutieux, comme on voit, et (|ui d'ailleurs ne se rattachent l'un à laulre par aucun principe commun.
niiïérenfe du style poétique et du style oratoire.
\rislole lui-même, dans le pelit livre rspl noi-/;Tt/.?:, .1 écrit quatre courts chapitres sur TÉlocution; mais il y parle moins du style en général que de ce qu'on appelle la langue poétique. Dans la Uhétorique au contraire sa première recommandation est de ne pas transporter Texpression poétique dans la composition oratoire , car autre est la langue du discours, autre celle de la poésie : érepa Xoyou x.al Tronricecoç >v£;i; iari.
C'est de tous les préceptes d'Aristote celui dont Voltaire lui sait le plus de gré. Tl le développe avec com plaisance, et, appuyant de cette autorité des idées qu'il a lui-même souvent exprimées pour son compte, il condamne à son aise le style de Huffon, il déprime Toraison funèbre, il rabaisse surtout le Télémaque, ce rival importun de la Ilenriade. 11 dit en finissant : a Ilien (' ne prouve mieux le grand sens et le bon goût d'Aride stote que d'avoir assigné sa place à chaque chose. » Mais la pensée du philosophe grec contient-elle toutes les conséquences que Voltaire en a tirées, et ces consé- (|uences en elles-mêmes sont-elles bien justes? C'est ce qu il n'est peut-être pas sans intérêt d'examiner.
Ce que dit Aristole du vocabulaire particulier aux
noiîtes, île ces termes el de ces formes qui sonl, suivant son expression, en dehors de la langue, ôca rapà T7;v 5ta)^£y.Tov ÈGTtv, uix pas de difficultés. Chez les Grecs même, les prosaleurs renoocèrenl bientôt à recueillir ces débris des lemps poétiques, el on voit au contraire que les poètes eux-mêmes les rejetèrent peu à peu, jusqu'à ce que plus tard on vînt à les reprendre, comme une ressource pour être nouveau. Quant à nous, cette question ne nous intéresse pas, car nous n^ivons janiais eu de langue poétique : ou du moins elle était passée déjà avant que la vraie poésie fut formée.
Mais le style peut encore être poétique seulement par Tabondance et Téclat des épilhétes, des péripbrases el des images. Celle parure. Aristole la défend aux orateurs, el ils ne s'en étonneront pas, s'ils n'ont point oublié Tobjet véritable de leur art, qui est de conclun» et de prouver. Ce n'est point par basard ou par convention que la parole de l'orateur diffère de celle du poêle; c'est par la nature des idées qu elle remue, c'est par la source d'où elle sort et par la lin où elle va. L'âme obsédée par des images vives ou des sentiments passionnés, qui les répand au dehors avec des traits de lumière et de flamme, voilà le poète. L'esprit pémHré de l'évidence d'une vérité, de la nécessité d'une résolution, de la justice d'une cause, qui veut faire partager à d'autres intelligences ses convictions et ses volontés, et qui les contraint à le suivre dans la voie que la réflexion lui- a ouverte, voilà l'orateur. Le prenuer ne veut de nous que notre émotion, nos acclamations ou nos larmes: le second nous demande une dtteruimaiion positive, ou exprimée au dehors, ou arrêtée intérieurement. Celui-ci se propose un but, et calcule ses démarches; celui-là
^ rj7
suit l'attrait de la muse, et nous altire à notre tour. II peut arriver quelquefois que le poêle s'attache à des idées, el qu'il développe une doctrine, ou même un système : mais s'il ne se montre dans ses recherches plus amoureux du beau que curieux du vrai, moins occupé d'une argumentation qu'ému et transporté d'un grand spectacle; s'il n'oublie les atomes et le clinamen pour chanter la bienfaisante Vénus, pour pleurer sur Iphi^^éliie égorgée, pour rendre les joies menteuses de l'amour, l'ennui profond de la vie, ou les amertumes de la mort; si enfin il ne se livre à ses imagina! ions pour ellesmêmes et pour l'impression qu'elles font sur lui, il n'est pas poêle. De son côté, l'orateur peut s'abandonner quelquefois à des mouvements hardis et à des pointures brillantes; mais il ne serait plus oraîeur s'il se laissait ainsi distraire et détourner de la démonstration qu'il poursuit, et à laquelle toutes ses paroles doivent concourir, î/orateur est cet homme qu'une main irrésistible pousse devant lui : en vain, il rencontre sur son passa^^e des prés riants et des sources pures, il ne lui est pas donné de cueillir ces fleurs à son aise, ni de s'abreuver à ces belles eaux; il faut marcher, et fout ce qu'on lui permet, c'est d'en respirer en passant la fraîcheur. Ainsi, ne confondons plus Tceiurc de l'éloquence avec celle de la poésie ; ne nous en rapportons pas aux paroles de Cicéron {de Orat., I, 28), qui accorde à l'orateur le langage presque des poètes, verba prope poelarum : ce presque nous cache une grande dislance, celle qu'il y a véritablement entre Cicéron et Virgile. Le plus poêle des orateurs est Bossuet sans doute, parce qu'il mêle une inspiration divine aux raisonnements humains, mais combien une oraison funèbre de Bossuet diffère encore
os
d'une ode de Pindare! Ne nous laissons pas môme surprendre s'il arrive qu'un grand poêle se montre éloquent a ia tribune aussi bien que dans ses vers; mais parlons comme parle Antoine dans le dialogue de Cicéron : (( C'est Crassus, dit-il, qui peut tout cela, ce n'est pas « l'orateur (l, 49). » Nous dirons de même: C'est vous qui êtes orateur, mais ce n'est pas le poëte. Et nous recommanderons toujours à ceux qui parlent pour persuader de ne pas mêler à la logique du discours, et à sa simplicité efficace, cet éclat, ce luxe et ces caprices de l'expression qui font le charme de la poésie.
Mais, en maintenant la diiïérence essentielle du style poétique au style oratoire, rejetterons-nous avec Voltaire la prose poétique en général comme un langage faux et impuissant':^ Ce n'est pas du moins la pensée d'Aristote; car au commencement du r.z^^l riot/iTty.?.;, on lit que la poésie peut s'exprimer également en prose ou en vers, toi; loyoi; iCkoX^. x toî; [xÉtpoi;. On ne peut nier cependant que le vers ne soit la langue naturelle du poëte, langue plus expressive que l'autre et plus durable : et chez les Grecs, où la variété infinie des nombres se prêtait à tous les mouvements de l'imagination, et où chaque poésie en naissant s'était créé son instrument à sa fantaisie, on ne voit pas que personne ait pris la liberté d'être poêle en prose. Aristole ne cite en exemples que les dialogues socratiques , et les mimes ou scènes comiques de Sophron; mais le comique est un crenre à part, sur lequel on s'accorde aisément; et quant aux dialogues socratiques , tels qu'ils sont , par exemple, dans Platon, malgré la poésie de certains détails, ce sont bien des discussions philosophiques et non des poëmes. Le Télémaque de l'antiquité, je veux
î)9 Jire la Cyropédie de Xénophon, n'a pas non plus la forme d'un poëme, mais d'une histoire. 11 n'en est pas de même chez les modernes. Outre la poésie ordinaire, qui s'inspire des spectacles et des sentiments du temps présent, une autre est née chez nous de la contemplation d'un passé lointain et du souvenir des vieux â^-es. Celle-là n'a pas trouvé dans le vers, du moins dans le vers français, une forme qui pût la rendre ; elle ne s'est confiée qu'à la liberté de la prose, mais elle a donné à la prose un caractère nouveau. De même que la Bible ou Homère ne peuvent se mettre en alexandrins, de même la poésie qui s'inspire de Tesprit biblique ou homérique a besoin d'une langue qui soit à la fols antiq/ie et neuve. La prose seule peut réussira Têlre; le \cts ne saurait se dépouiller d'un accent moderne qui en est aussi inséparable que la rime. C'est encore la prose qui est allée chercher la poésie à mille lieues de nous dans les forêts de l'î^e de France ou du Nouveau -Monde. En un mot, comme il ne faut pas espérer traduire en vers les poêles -étrangers, nous ne saurions non plus rendre en vers une poésie qui n'est pas sortie de notre sol et de nos mœurs. Millon, disait Pope, n'a pas fait son P^iradis en vers rimes, parce qu'il ne le pouvait pasK Vous qui n'avez que des vers rimes, permettez donc à vos Miltons d'écrire en prose.
Je serais conduit bien loin si je voulais entrer dans plus de détails, et expliquer comment une feinte de poésie peut se mêler en certains cas à des ouvrages de toute espèce, depuis le roman jusqu'à l'histoire naturelle. Ce
1. Voltaire, Dirt. Philos., au mot ^>o/Jce et ailleurs. Ce n'est pas ainsi que Voltaire l'entend , ni peut-être Pope; mais je crois qu'il faut l'entendre ainsi.
d'une ode de Pindare! Ne nous laissons pas niônie surprendre s'il arrive qu'un grand poëte se montre éloquent a ia tribune aussi bien que dans ses vers; mais parlons comme parle Antoine dans le dialogue de Cicéron : (( C'est Crassus, dit-il, qui peul tout cela, ce n'est pas (c Toraleur (l, 49). » Nous dirons de môme: C'est \ous qui êtes orateur, mais ce n'est pas le poëte. Et nous recommanderons toujours à ceux qui parlent pour persuader de ne pas mêler à la logique du discours, et à sa simplicité efficace, cet éclat, ce luxe et ces caprices de rexpression qui font le charme de la poésie.
Mais, en maintenant la dilïérence essentielle du style poétique au style oratoire, rejellerons-nous avec Voltaire la prose poétique en général comme un langage faux et impuissant? Ce n'est pas du moins la pensée d'Aristote; car au commencement du repi llot/iTi/,?.;, on lit que la poésie peut s'exprimer également en prose ou en vers, toi; T^oyoi; d^^oi; r toi; (xétooi;. On ne peut nier cependant que le vers ne soit la langue naturelle du poëte, langue plus expressive que l'autre et plus durable : et chez les Grecs, où la variété inlinie des nombres se prêtait à tous les mouvements de l'imagination, et où chaque poésie en naissant s'était créé son instrument a sa fantaisie, on ne voit pas que personne ait pris la liberté d'être poêle en prose. Aristote ne cite en exemples que les dialogues socratiques, et les mimes ou scènes comiques de Sophron; mais le comique est un ^enre à part, sur lequel on s'accorde aisément; et quant aux dialogues socratiques , tels qu'ils sont , par exemple, dans Platon, malgré la poésie de certains détails, ce sont bien des discussions philosophiques et non des poëmes. Le Télémaque de Tantiquité, je veux
î)9 Jire la Cyropédie de Xénophon, n'a pas non plus la forme d'un poëme, mais d'une histoire. 11 n'en est pas de même chez les modernes. Outre la poésie ordinaire, qui s'inspire des spectacles et des sentiments du temps présent, une autre est née chez nous de la contemplation d'un passé lointain et du souvenir des vieux â"-es. Celle-là n'a pas trouvé dans le vers, du moins dans le vers français, une forme qui pût la rendre ; elle ne s'est confiée qu'à la liberté de la prose, mais elle a donné à la prose un caractère nouveau. De même que la Bible ou Homère ne peuvent se mettre en alexandrins, de même la poésie qui s'inspire de l'esprit biblique ou homérique a besoin d'une langue qui soit à la fo^s antique et neuve. La prose seule peul réussira l'êlre; le vers ne saurait se dépouiller d'un accent moderne qui en est aussi inséparable que la rime. C'est encore la prose qui est allée chercher la poésie à mille lieues de nous dans les forêts de l'îje de France ou du Nouveau-Monde. En un mot, comme il ne faut pas espérer traduire en vers les poêles étrangers, nous ne saurions non plus rendre en vers une poésie qui n'est pas sortie de notre sol et de nos mœurs. Milton, disait Pope, n'a pas fait son P*iradis en vers rimes, parce qu'il ne le pouvait pas'. Vous qui n'avez que des vers rimes, permettez donc à vos Miltons d'écrire en prose.
Je serais conduit bien loin si je voulais entrer dans plus de détails, et expliquer comment une feinte de poésie peut se mêler en certains cas à des ouvrages de toute espèce, depuis le roman jusqu'à rhfsloire naturelle. Ce
1. Voltaire, Dict. PhiLog., au mot épopée et ailleurs. Ce n'est pas ainsi que Voltaire l'entend, ni peut-être Pope; mais je crois qu'il faut 1 entendre ainsi.
pourrait être le sujet d'une disserlalion pariiculière; ici j'en ai peut-être déjà trop dit, car ce nVst pas une Poélique. mais une Uliétorique que j'analyse. Je finirai en remarquant qu'il n'est pas facile de déterminer ce que l'expression peut comporter de parure, soil dans la prose oratoire, soit dans le simple discours. Qui croirait, en effet, qu'Aristote condamne comme ambitieuses ces métaphores : La morale est le rempart des lois; L'Odyssée est un beau miroir de la vie humaine ; Tu avais semé honteusement, et tu as moissonné misérablement? Tout cela, dil-il, est trop poétique, et ôle au discours son naturel (chap. 5, vers la fin}. 11 n'y a pas quatre-vingts ans que Volîaire portait sur quelques phrases, nouvellement hasardées alors, des jugements qui ne nous paraissent guère moins sévères '. Nous ne sommes pas si délicats sur les métaphores aujourd'hui. Nous conclurons de là deux choses : nous avouerons d'abord qu'il y a dans le goût une partie relative et changeante, mais en même temps nous reconnaîtrons qu'il est utile, dans une époque où les traits brillants et raffinés sont à la mode, de remonter par l'étude à la simplicité surannée des classiques, pour apprendre à se défier d'un luxe dont on pourrait être trop ébloui.
1 . Dicl. philos., au mot Français, Langue française. Voici quelques-unes des phrases qu'il critique : « Il faut mettre sur le compte de l'amour-propre ce qu'on met sur le « compte des vertus.»
u L'esprit se joue à pure perte dans ces questions. )ï w Je cultivais l'espérance, et je la vois se flétrir tous les jours.» Cette dernière phrase est de Rousseau . ainsi que quelques autres. Voltaire ajoute : « Tels sont les excès d'extravagance où sont tombés don « dcmi-beaux-espnts qui ont eu la manie do ^o Mogulariser. »
Éléments du style (chap. 2-4).
Ou'est-ce que le style? Arislote ne le définit pas expressément, mais on voit par son livre l'idée qu'il s'en fait, et cette idée n'a rien d'ambilieux. On a dit depuis : Le style, c'est l'homme • ; ou plus modestement ; Le style, c'est Tordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées*; mais ces vues élevées, quelque justes qu'elles soient, sont peu pratiques, et il n'y a guère d'observations ou de préceptes de détail à eu tirer. Le style, pris dans sa partie supérieure, dans ce qu'il a de personnel et d'original, et considéré comme le reflet du génie propre de l'écrivain, est évidemment incommunicable; il peut être un objet d'admiration, mais non pas un sujet d'étude. Ce qu'une lihétorique peut analyser avec fruit, c'est la matière du style, c'est-à-dire les moyens que la langue met à la disposition de l'écrivain, et dont il faut qu il apprenne à se servir habilement, comme un peintre de ses couleurs. C'est là, en fait de style, ce qui peut s'apprendre, et c'est ce qu'a enseigné Aristote, qui pense toujours à l'application. De même que sa théorie sur la Preuve n'est autre chose qu'une analyse des principes et des procédés du raisonnement, sa doctrine sur l'EIocution n'est aussi qu'une analyse des éléments du langage. C'est toujours l'observation atfenlive des faits, mais une observation intelligente et large, qui ne con-
1. C'est ainsi du moins qu'on a transformé et qu'on cite partout la phrase de lîulTon , qui a dit seulement, en opposant le style aux connaissances, aux faits, aux découvertes : u Ces choses sont hors de l'homme, u le style est Ihomme même. » { Discours de réceplion à l'Académie.)